‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 54 sur 76 · THÉSÉE · texte numérisé non relu

THÉSÉE

« Oui, et à travers les grands périls elle arrive aux grands succès ^ »

Ici encore Athènes est louée, je l'avoue ; mais elle n'est louée que parce qu'elle est pieuse envers les morts.

J'ai parlé de l'intérêt qu'excitait aussi, dans cette pièce, la pompe dû spectacle. Spectacle pompeux et touchant, en effet, que ce chœur de femmes éplorées, groupées autour d'Éthra et l'enchaînant par leurs prières et par leurs rameaux suppliants, pour ne la rendre à son fils que lorsque son fils aura cédé à leurs larmes ! Et comment Éthra se défendraitelle contre cette pieuse violenceT Elle était à Eleusis, dans ce lieu plein des plus sacrés mystères des dieux ; elle y était venue offrir les sacrifices qui précèdent le labourage. C'est là que les suppliantes l'ont saisie , entre l'autel de Cérèç et l'autel de Pro-

' Les Suppliantes, vers su.

' ItiJ., vers 174.

ENVÊttli LE» MÔhTS. 299

serpiiid » entre la déeêfté qui fertilise le âeifi d^ la terre et la déesse qui Totitre aux morte cbinme leur légitime abri. ISuppliailte elle-même , comment résister mx eupplicatiôtifi des Argiennes? comment ne pas implorer son fils peut ôes mères qui demandent à getiouJc ttfi tombeau pour leurs enftnis ? Gom« ment Thésée , i sdti tour ^ ne eéderait^il pas aux «thortations d*une mère toujours si prompte à s'a<* larmer pofur lui ^ et qui est aujourd'hui la première à hd dire de e'armer pouf la déFeâëe d'une loi sa^ erée7 « Italheur, diMl , malheur ati fils qui ne sert paS) à sou tour, ceux qui lui ont doUné le jour * ! f Ainsi la douleur des mèree qui ne veulent pas que leurs fils restent sans sépulture^ la piété d'Éthra qui te laisse enchaîner par leurs supplications , là reli^ gion dee toml)eaUjE, toujours chère et sacrée aux Athéniens, le respect et l'amour de Thésée pour m mère » tous les bons sentiments , toutes les grandes et pieuses idées de l'humanité se touchent dans ces admirables tableaux ; et ils ne s'unissent pas seule* ment par des liens secrets et cachés, ils s'unissent par le spectacle même qu'ils produisent. En effet, ce ehœur de suppliantes avec leurs rameaux verdoyants, ce cercle magique qu'elles forment autour d'Éthra et qui ne s'ouvre qu'au moment où Thésée a cédé à leurs prières, tout cela fait un grand spectacle ; mais tout cela, en même temps, exprime une grande idée. Disons-le hardiment, il n'y a de grands spectacles que ceux qui expriment une grande idée ; les céré-*> monies du culte ne se prêtent si bien à la pompe et à l'appareil que parce qu'elles ont une grande

' Les Suppliantes, vers S61.

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idée et un grand sentiment qui les soutiennent.

Bientôt Thésée levient lui-même à la tète de son armée; il rapporte les corps des sept principaux chefs argiens : les autres guerriers ont été ensevelis sur le champ de bataille. Quelle entrevue, si je puis ainsi parler, entre les mères et ce qui reste de leurs dis! « Donnez-moi, s*écrient-elles, les corps de mes fils ; que je les serre entre mes bras ! que je les presse contre mon sein * ! — Non, dit Thésée ; il ne convient pas aux mères de toucher ainsi les corps de leurs enfants ; elles mourraient en les voyant si défigurés ^. » C'est donc loin de leurs yeux que les corps sont brûlés sur les bûchers; et, quand ce triste soin est rempli, alors les urnes sont apportées aux mères et aux enfants, afin qu'ils les emportent avec eux comme un souvenir de leurs fils et de leurs pères, et comme un monument des bienfaits d'Athènes. Cette remise solennelle des urnes est encore un grand spectacle, animé par une grande idée. Ici les mères éplorées ; là les enfants, qui commencent à sentir la douleur de la mort d'un père, et avec cette douleur le désir de la vengeance; au milieu d'eux, Thésée donnant à chacun ce qui lui appartient. Quelle leçon de respect envers les droits de la sépulture ! quel triomphe en même temps pour l'orgueil national !

C'est ainsi qu'à Athènes la littérature et la politique, le théâtre et la place publique se touchaient sans cesse. Les harangues des orateurs, les décrets des assemblées populaires, les querelles des partis, tout chez les Grecs tendait à l'art. De là une société toute

. ' iéôs Suppliantei, H)n 9ii.

* lbid,f vers 944.

particulière et dont les habitudes nous étonnent. Voici les fêtes de Baochus. Vous croyez qu'il ne doit s'agir dans ces fêtes que du cuite du dieu ; vous vous trompez : c^est le temps choisi pour la représentation des tragédies nouvelles. Eh bien , allons au théâtre ! Au théâtre, vous croyez qu'il ne s'agira que de tragédies : vous vous trompez encore. Dans l'expédition d'Imbros, Nausiclès a payé de ses deniers la solde des matelots et n'a point redemandé cette somme au trésor public : Athènes lui a décerné une couronne, et cette couronne va être proclamée en plein théâtre . Voilà comment les bonnes actions et les beaux vers, les services rendus à l'État et les plaisirs du spectacle, le culte, la politique et la littérature ne faisaient qu'un dans les institutions d'Athènes ; voilà pourquoi aussi Euripide est à son aise dans les allusions de ses Suppliantes. Rien n'y sent l'effort et l'embarras. En rapprochant le théâtre de la tribune , Euripide ne fait rien qui soit extraordinaire, rien qu'il faille déguiser avec adresse. Seulement il sait fort bien que, si dans les œuvres de l'art la politique contemporaine peut avoir son coin, le sujet du drame et l'idée générale qui se rattache au sujet doivent prévaloir sur la circonstance. Tel est le mérite des Suppliantes. On peut les lire sans songer àlaguerre du Péloponnèse ; elles n'en ont pas moins d'intérêt, elles n'en sont pas moins la personnification solennelle et touchante d'une des plus belles lois morales de l'antiquité : la religion de la sépulture.

Ce respect religieux de la sépulture fait aussi le fond de VAntigone de Sophocle, qui précéda les Suppliantes d'Euripide. Ici, point d'allusions à la

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