‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 56 sur 76 · CRÉON · texte numérisé non relu

CRÉON

< Jamais mon ennemi, même quand il est mort», ne me devient ami.

« Mais moi je suis née pour aimer et non pour haïr*.»

Quelles réponses, dignes d'une jeune fille par leur simplicité, et d'un sage par leur profondeur ! Quelle belle et sainte philosophie, et comme elle naît sans efforts des bons sentiments de l'âme humaine! Voilà ces grandes idées du respect des morts , chères aux morts eux-mêmes; de l'égalité plane d'oubli et de paix que la mort impose à nos colères et à nos injures; de rhumanité enfin, qui est faite pour s'entr'aimer et non pour se haïr. Voilà, dis-je, ces grandes idées entrevues par la sagesse antique et consacrées

' Anligone, vers SlV-sss.

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par la morale cbrétienQe; les voilà qui, daqs la boii« ohe dVVntigond» s'en0haiiiQnt les unes aux autres, e( lie développent avQp une sorte de progrès tout divin ; car du respect que les morts ont pour leur mutuelle scpuUure, Antigone ^'élève à Tamonr que l^^ vivant! doivent ayoir les uns pour les autres*

Qui pourrait s'étonner maintenant qu*en parlant du dévouement d' Antigone, JQ Tain app#l^ iè prqv micr martyre que le théâtre ait représenta? La re^ semblance des sentiments amenait, malgré moi, la ressemblance des mots : car il n'y ^ pas un martyr clirétien , devant les magistrats païeu$ , qui n'ait tenu le langage qu' Antigone tient à Créon. « Savezvous qu'il y a un commandement de l'empereur qui vous ordonne de faire des sîicrifices aux dieux ? » disait le garde du templ# des idoles au prêtre Pionius, à Smyrne, deux cent cinquante an§ après Jésusr Christ; et Pionius répondait; « Nous connaissons des commandements , mais ce sonl ceu^ qui nous ordonnent d'adorer Dieu ' . » Cette opposition entre las commandements des empereurs et les commandements 4^ Dieu , qu'est-€e autre cbosQ que l'oppoi^ silion que proclame Antigone entre les décrets du peuple thébain et la loi divine qui ordonne d'honarer les morts ?

Le spiritualisme philosophique et le spiritualismQ chrétien put tous deux discrédité le culto des tombeaux par des moyens et dans des buts diflérents ; le spiritualisme philosophique p^r l^ mépris di| eorps , le spiritualisme clu étion par 1^ mépris de la

' f Icury, Utsloire ecclcitaslin%i>e, |iv. VI, J so.

ENVËHS LES MOJtTS. 307

YÎfi ; Tun, parce qu'il croit que dans l'hofume TAme est tout, et qu'ainsi peu importe le lieu et le genre de la sépulture; Taulre, parce qu*il erpit qu*ici-bas la vie elle-même n*est rien qu'illusion et vanité, et que le lieu et le genro i^ la sépulture sur la terre ne peuvent guère inquiéte-r ceux qui pougent à la béatitude du ciel, Socrate, apr^^ s'être entretenu avec ses amis sur rimmortalilé de l'âme, eptend^nt Griton lui deman« der comment il voulait être enseveli , « J'ai perdu ma peine, s*écrie-t- j} , ô mes amis I car je n'ai pu persuader Critoi) que je m'epvol^rai d'ici-bas, et que je ne laisserai rien de moi sur la terre. Eb bfen donc, Griton y si tu peux me prendre après ma mort et me rencontrer quelque part, euseveli^mpî cgmme tu voudras ^ » — « Dieu, dit à son ^^r saint Aur gustin , pouvait aisément écarter les chiens et les oiseaux des cadavres de ses martyrs; il pouvait répandre la terreur dans l'àme des bourreaux , leur défendre de brûler ses saints et d*en jeter les cendres aux vents. Il ne l'a pas fait , afin de montrer que, si les chrétiens méprisent 1^ vie, ils doivent 0ncore bien plus mépriser la sépulture, et que ce que les bourreaux font du corps qu'ils écartèlent, des 03367 ments qu'ils consument, das cendres qu'ils dispersent, que tout cela n'est rien, puisque la vie n'é< tant plus dans ces chairs mulilées et démembrées, l'homme qui y a vécu et Dieu qui l'y a créé ne perdent rien h ces tortures impuissantes ^ »

* Gicéroo, Tu$ct^., liv. I, chap. XLiii. ^

' « Ut discereat christaai.... dam coateumuat haacvitam, multo • magif cootemuere sepulturaut. Il]o$ <|tti eccisi fueruot in dilaceratione f iuc!ubpnim| io cooflaçraUotte ossium^ in dû>pc^-j»Io^ ciuervoii mi-

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L*ascétisme ehrétien et le stoïcisme philosophique peuvent s*accominoder de cette insensibilité ; le cœur de riiommc ne s'y résigne pas. En vain Cicéron gourmande THécube de la tragédie grecque, qui se plaint d'avoir vu traîner son fils Hector attaché au char d*Achille ; en vain il nous dit que ce cadavre n'est plus Hector : nous prenons parti pour la douleur d'Hécube contre ia sagesse du philosophe; et ces murmures du cœur humain sont si puissants que Cicéron finit par dire « qu'il faut , quant aux soins de la sépulture, les mépriser pour nous, et ne pas les négliger pour nos parents... Que les vivants fassent pour leurs morts ce que demandent l'usage et les bienséances; mais qu'ils comprennent bien que cela ne touche en rien les morts * . » Sage conclusion et digne de l'orateur qui , en exposant les principes de la philosophie grecque, a toujours soin de les tempérer par cette sagesse pratique qui fait une partie du génie des- Romains.

Cicéron est un sage et un homme d'État ; il tient compte des préjugés mêmes qu'il combat. Sénèque est un philosophe et un rhéteur : aussi va-t-il plus loin que Cicéron; mais il nous persuade encore moins. « L'homme qui ne craint pas la mort, dit Scncque, ne craint pas des menaces qui n'ont de

• séria nulla oontigit. ... quoniam qaidqaid mortuis corporibus faoerenty f utiqne oihil faccrent, quando in carne ornai vita carcnte, nec aliquid « scntire possit qui iode migravit, nec aliquid inde perdera qui creavit.» ^Saint Augustin, édit. Gauoie, t. VI, pag. 878-876 ) < « Totus hic sepuUunk locus contemnendus in nobis , non negligen* « dus in nostris.... Quantum autem consuetudini faniasquc dandum, id « curent vivi, sed ita ut intclligant nihil ad mottuos pcrtînerc. » (riMcul., liv. I, cbap. XLY.)

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portée qu'au delà de la mort. II ne prie personne de lui rendre les derniers devoirs ; il ne recommande son cadavre à personne. Si la cruauté du tyran jette son corps à la voirie, le temps Fensevelira, et Mécène avait raison de dire :

Qae mMmporte la sépidture P Je suis 'sûr du tombeau qu'ouvre à tous la nature.

Le mot est beau. Mécène avait l'âme d'un sage avec les mœurs d'un efféminé*. »

Quand les maîtres prêchent le mépris de la sépulture de cette manière hautaine et dédaigneuse, que doivent faire les élèves? Ils abolissent jusqu'aux derniers restes de la piété envers les morts. Selon eux, les tombeaux n'ont été inventés que pour cacher les cadavres, dont l'odeur et l'aspect sont affreux. La sépulture n'est pas un honneur ni un avantage pour les morts : c'est une précaution de santé pour les vivants*.

Ainsi la sépulture n'est plus un soin remis à la tendresse des familles : c'est une question de police. Créon, en laissant sans sépulture le corps de Polynice, nuisait à la santé publique, et Antigone, en brûlant ce corps sur le bûcher, a sauvé Thèbes de la peste ou de la fièvre. Voilà, si nous en croyons les philosophes, de quel côté nous pouvons approuver la vertu d'Antigone : elle a pressenti et défendu une règle d'administration publique.

La poésie résistait-elle, au moins, à ces sentences désolantes? défendait-elle les bons instincts, ou, si

< Epist. 81.

^ Eirrrpla ex SiMicca

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Von yeuti le^ bonaes superstitions du easur humain? P^on, La poésie, quand elle e§t lettrée» s'inspira plitp volontiers dd h parole du beau monde que d9 laVois du peuple. A Rome, il y avait longtemps que la poésie n'était plus populaire, si jamais elle Tavait été« Co n'était pas pour la foule, mais pour Télite des esprits forts de son temps que Lucrèce ^pliquait la nature des choses. Quand Horace prêchait, dans ses épitres, la philosophie du bon goût et du bon sens, et qu'il avait l'esprit d*en faire une causerie au lieu d'en foir^ un système, c'était à Mécène et à ses ami3 qu'il s'adressait, et non point à la foule. Lucain aussi chantait pour les stoïciens, c'est-à-dire pour les honnêtes gens de son temps et non point pour le vulgaire. La Pharsale est l'épopée du stoïcisme et de la rhétorique. Elle n'exprime ni les mœurs ni les opinions de la société romaine sous Néron; elle exprime les idées et les sentiments d'une élite d'hommes à la fois ver* tiieux et sentencieux. Lucain professe donc pour la sépulture les dédains déclamatoires de l'école stoïcienne, et, lorsqu'il décrit le champ de bataille de Pharsale couvert de cadavres que César veut laisser sans sépulture, «Qu'importe, s'écrie-t-ii,que le tempiï ou le feu les consume? la nature reçoit tous les êtres dans son sein, et les corps ont leur fin naturelle... la terre reprend tout ce qu'elle a enfanté. A défaut d'un tombeau, les morts ont le ciel pour les couvrira » Qu'on ne croie pas cependant que la religion des

* T8b<>8ne cadavera solvat,

An rogus, haad refert : plaeidio natura recepUt CuocUl sioU| fiaemque sui sibi corpora dekent .»

enVëhs les Morts. 311

tômbéfttli f^ Mssàt Vaincre sans résii^tàncè. Les affections dô la famille donibattaient cette insensibilité philosophique ; leH mères surtout protestaient contre ridée que, si elles perdaient Un âls, (1 ne leur en lestait plus rien qu'une cendré insensible et Troidc • Elles croyaient aux ombres de leurs enfants, qu*ellcs voyaient la nuit venir â elles ; et ces ombrés n'avaient rien de sombre et de triste. ^ Non, dit une mère dont QuitttiHèn nous a conservé raventure,. non, quand mon fils m'apparalssait, son visage n'était point couvert d'une cendre immonde : il était jeune, il était beau; c'était bien mon fils. La première nuit que je le vis, il me laissa i^éulement le temps de le reconiialtte; mais les nutts suivantes, il s^approcha de moi) il me parla, il m*embrassa ; et, quand le jour paraissait, il ne s'éloignait qu'avec peine, tournant ses yeuî sur moi, et me promettant de revenir *. » La pauvre mère était heureuse. Elle voulut confier son bonheur à son mari ; elle lui parla de son fils, qu'elle voyait chaque nuit. Mais le mari était un esprit forf^ qui ne croyait point aux ombres. « Les ombres, dit-il à sa fenune, ne sont qu'un vain mot. Tout meuit avec le corps; la cendre ne peut pas reprendre la vie et le sentiment. Vous n'avez pas vu Voire fils ; Vous y avez pensé, et votre pensée est devenue Une image qui a trompé vos yeux. — J*ai vu mon fils, je lui ai parlé, 11 m'a répondu. — Illusion! Pourquoi ne l'aurais^je pas vu comme vous? — Ah! je l'aimais et jô

• . « . . Capit omaia tellat

. Quœ gcnnit : cœlo tegitur qui non habet urnam.

{t îtarsaU, VI, 809.) * Quintiliun , déelamatioti Xe.

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le regrettais plus que vous. Il le savait. Les ombres sentent si elles sont aimées, et elles se gardent bien de visiter les indifTérents. » Curieux dialogue entre la philosophie et la tendresse maternelle, entre le raisonnement et le sentiment. Dans Taventure, comme la raconte Quintilien, la mère perdit bientôt ces apparitions qui faisaient son bonheur. Futrce TefTet des raisonnements de son mari? je ne sais; mais elle aima mieux croire que c'était reffet de la sorcellerie, et que les paroles d'un magicien pouvaient seules empêcher l'âme de son enfant de la venir visiter pendant la nuit. Aussi accusa-trclle son mari d'avoir méchamment iait enchanter le tombeau de son fils.

Cette histoire montre la lutte qui existait, pour ainsi dire, dans chaque famille entre les maximes de la philosophie et les instincts les plus doux et les plus pieux de l'âme humaine. La philosophie fut vaincue : la tombe des pères resta sacrée pour leurs fils, la tombe des enfants resta douce et chère aux regards des mères. Mais ce sentiment fut plutôt un mouvement d*affeclion que de piété; l'idée religieuse s'effaça chaque jour davantage; les lois de la sépulture devinrent des lois domestiques, au lieu d'être des lois divines.

Cette différence d'idées se fait sentir quand on examine le récit que Stace , dans sa Thébaïde , fait du dévouement d'Antigone. Stace est d'une écolç qui prétend revenir aux anciennes traditions, et, loin de faire û de la religion des tombeaux et du merveilleux mythologique, comme le fait Lucain , il s'y attache avec une sorte d'affectation. Mais le goût du merveilleux n'est pas la foi , et Stace a beau faire, il est

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philosophe malgré lui. 11 ne croit plus que les âmes des morts laissés sans sépulture errent pendant cent ans sur les bords du Styx, et il sait que ses contemporains n*y croient pas non plus. Aussi, dans Stace, ce n*est pas au culte des tombeaux que s'immole Antigone, c*est surtout à la piété fraternelle. La soBur parait plus que la croyante , la tendresse fait plus que la religion ; et, pour que nous ne nous y trompions pas, Stace place à côté d* Antigène un personnage qui vient partager son dévouement et qui en même temps nous en explique la nature. Argie, femme de Polynice, vient d'Argos clierclier le corps de son époux afin de Tensevelir. L'épouse et la sœur, Argie et Anligone, qui ne se connaissaient pas jusque-là, se rencontrent sur le champ de bataille* . Cette entrevue çst touchante ; mais les sentiments qu'expriment Argie et Antigène montrent d'une manière curieuse le changement qui s'est fait de Sophocle à Stace dans l'idée de la sépulture.

Argie avait laissé les mères et les veuves des Argiens allant implorer à Athènes l'intervention de Thésée. Sa tendresse pour Polynice ne peut point supporter les lenteurs de cette supplication, et seul^ avec Ménétès, son vieux gouverneur, elle va sous les murs de Thèbes chercher le corps de son époux et l'ensevelir en dépit des ordres de Créon. « Hélas! se ditrelle en hâtant ses pas pendant ce douloureux voyage, peut-être le corps de Polynice est-il encore gisant et nu sur la terre ; peutrêtre aussi a-t-il déjà

* Me pietaS) — > me iluxit amor

(77»^fto'tde, XH) 45».)

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