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314 ENVEnS LES MORTS.
reçu la sépulture par des mains étrangères \ > Ainsf elle s*ifiquiète également si le corps de son époux est encore sans sépulture et s'il a été enseveli par des mains étrangères, la tendresse conjugale la pré(H> cupant plus que la religion. Enfin elle arrivé devant les murs de Thèbes , devant cette ville qu'elle a espéré avoir pour patrie *. « C'était la nuit* Elle n'a, pour la guider sur le champ de bataille, que la lueut* d'une faible lampe ; elle parcourt à pas lelits le champ couvert de cadavtes, 6e gazon teint de sang et qui glisse sous ses pieds , ces armures fracassées qu'elle heurte en passant. Maiâ elle ne craint ni rhorreur de la nuit, ni les âmed qui errent dans la plaine et semblent redemander leurs corps ; eHe va d'un cadavre à l'autre , et , la tête penchée sur ces visages glacés , elle cherche son époux et se plaint de l'obscurité des cieux , quand tout à coup la lutte répandant sa clarté lui fait apercevoir le manteau qu'elle a naguère brodé pour son époux , ôt près de ce manteau un cadavre dont le visage est caché dans la poussière : c'est Polynice. Alors , se jetant sur ce corps tant cherché , elle essuie avec ses vêtements et sa chevelure le sang à moitié desséché '• »
* Bea I si tnàiu adhiie, hea t fti jam forte Mpoltas,
Nostram ulnuiifve ntfas....
(ThibâMâe, XH, tlS.)
^ Horruit Ai^a, dextramqae àà mœnia tendens :
« Urbs optata prins, nonc fecta hostilia Thehtj '
Et tamen illossas ri nddis oonjngii ambraB y
Sic qaoqae dnlce solnm !
(Ibid., XII, t8S.)
' Nocte sub infesta, nullo duoe et liostft propinqiiOi
Sola pcr uffeiisus aMiioruiu et lubiicu labo
ENVERS lES MOUTS. 316
Pendaot qu'Argie gémit sur le corps da son épcm^i Aoltgone , sorUml des murs de Thèbes , vien<, aussi sur ce champ de carnage chercher le corps de son frère» Elle sait de quel «côté il git sur h terre. Elle s'approche, ello entend des cris et des sanglots étouffés , et de loin , à la clarté des étoiles i à la lueur de la lampe que portait Argie , elle aperçoit une femme cachée sous de longs vêtements noirs « les cheveu^L épars e( le visage souillé de sang, « Qui es*tu , s'écriert^elle , et quels mânes t'appellent ici dans cette nuit qui m'appartient ' ? » Argie rçste
Gr^mina, non tenebras , non circumfusa tremiscent Coneilia ambramm, atque animas sua membra gamestai. Sapa grado cseo farmiB, calcataque lala Oiasimulaty aoloaiiva Jabor iritdre jacei^tea, # Dam fanos putat omne suomi visu^ua sagaci
Rimatur positos, et corpora prona supinat IncnmbcnSj queriturqae parum lucentibos astris.
{TMàxéê, m, •••.)
J'ai amis k dessein, dans ma tradaction, l'inutile e( Hdicvie intonrention da Ivaon, qui fient damander h la lana de prMif aa cliffM h la f»^ çhereha qu'Argia fait du eprps de apii dpoqy :
Primnm par aawpoa infiisQ lawioe, ptllagi Coojugis ipaa sitpa noseit mÎMrfinda labore«| Quaoqoaqi texta latent, suffusaque sanguine moBre^ purpura. Dumqne deos vocat et de funere caro Hoc superesse putat, videt ipsum in pulvere pnne Calcatvm) figera animus, risusqua, aoniiaqne, In^Uaitqp* dçlor laoryoDia. Tape corppfa toto Sternitur in vultus, animamqae per oscula quant AbsentfiiB, preasumque «omis ae veato araorero Senraturalagit...*
I Quam tamen erectas extremus Virginia aurea
Aeaaaailiwniui; Hli^aa atra sub veste, comisqua
quelque temps immobile; puis enfin : « Je suis la fille d*Âdraste, dit-elle, et je viens ensevelir le corps de mon mari en dépit des ordres de Créon.,.. — Ah ! reprend Antigone étonnée , est-ce à toi de me craindre? Je suis Antigone, je suis ta sœur, sœur trop lente , hélas ! à remplir son devoir, puisque tu m'as devancée. » Alors , s*agenouillant toutes deux auprès de Polynice et se tenant embrassées au<<lessus du cadavre , elles arrosent mutuellement de leurs larmes ce visage chéri. En même temps elles s'entretiennent de leur douleur : Argie demande à Antigone de lui raconter les derniers instants de Polynice, car c'est elle qui a eu les derniers regards et les derniers adieux de Polynice; c*est~elle aussi que Polynice aimait plus que sa patrie, plus que le trône, plus que sa mère elle-même ; c'est elle, c'est Antigoné^ dont il parlait sans cesse. « Je n'avais, quant à moi, dit Argie, que sa seconde pensée. i> Ainsi se prolongeaient leurs entretiens. Mais le vieux Ménétçs les avertit de se hâter d'ensevelir le cadavre de Polynice : bientôt le jour va paraître. Alors les deux sœurs portent le corps sur les rives de l'Ismène, elles le lavent dans ses eaux encore tachées de sang , et , lorsque ce corps chéri a repris entre leurs mains ce reste de beauté que comporte la mort, elles lui donnent un dernier baiser et cherchent dans la plaine quelque bûcher qui brûle encore, pour y dé-
Squalentem, et erasso fœdaUm sanguine Toltot Astroram radjis, et otraquc a lampade vidit : « Cujus , ait, mânes, «ut quem temeraria quaris. Noctomea? ». . .
(ThiboMe, XU, ««t.)
ENVERS LES MORTS. 3l7
poser le cadavre et l'y consumer. Tous les feux sont éteints, et ne sont plus que cendres et charbons. Uii seul bûcher semblait fumer encore , et çà et là une lueur rougeâtre brillait sous le tx)is à demi consumé : c'était le bûcher d^Étéocle, et les furies sans doute en avaient entretenu le feu prêt à s'éteindre. C'est là qu'Argie et Antigone déposent le corps de Polynice , et, ne sachant pas à qui a appartenu le bûcher, -elles prient le guerrier, quel qu'il soit, dont le corps y a été consumé, d'accueillir sans colère ce compagnon de mort et de permettre que leurs cendres soient confondues. Voilà donc Étéocle et Polynice frères encore pour un instant sur le bûcher ; mais à peine la flamme a-t-elle atteint le nouveau cadavre, le bûcher tremble, se brise, et le feu se partage en deux colonnes séparées qui semblent parfois se rappro-* cher ou plutôt se heurter et* se combattre. « Ah ! s'écrie Antigone effrayée, c'est le bûcher d'Étéode, c'est son frère! et qui donc, si ce n'était son frère, eût refusé de l'accueillir * ? »
J'ai traduit cette scène du poème de Stace, parce qu'elle est belle et touchante, et qu'elle l'est à la manière des modernes, c'est-à-dire avec un peu d'apprêt. Cette rencontre d'Argie et d'Antigone, la nuit, sur le champ de bataille; cette reconnaissance'sur le corps de Polynice, ces cadavres amoncelés, ce sang sur le gazon, la pâle lueur de la lune se mêlant à la lueur plus pâle encore de la lampe que porte Argie; ce goût du sombre et de l'horrible, cet usage ingénieux de la mort et de la doulçur; ce sont là des
I T^ébaide, XII, 870-439.
316 m DA PIÉTÉ
traite çii «emblait emprwté» à Tart 4e la i»i^ Gsk ficèna des draine» et des romans mpderiies,
Oaos 1^9 tappg nu^deraesi ea efi^t, Tidée d^ la iporta créé, pour ainsi dire, toute una littérature nouvelle qui a eu deux formas qu*il faut distiu^er : uue forme grave et austère dans les grands orateurs chrétiens I une forme mélancolique et romanesque dans les poètes du dit^buitiéme et du dixneuvième 9iàc}^»
I^ fmùi&M n*avaîent point toute leur éloquence ' quand ils parlaient de la brièveté de la vie. Comme, la croyance en l'immortalité de Tâme était la doctrine des philosophes ou des initiés aux mystères pUilôt qu'une opinion populaire, l'orateur, quand il parlait de là brièveté de la vie, n'avait rien à proposa AU delà, et il aboutissait vite au désespoir et au découragement. L'orateur chrétien, au contraire, quand il parle de la brièveté de la vie, y oppose ans» sitôt, comme une espérance, la durée de l'éternité, cette éternité à laquelle chacun de nous a une part heureuse ou malheureuse, selon sa conduite ipL-bas. U sied donc h l'orateur chrétien d'entretenir son auditoire du temps qui fuit et des jours qui s'écoulent ; ces mots l'avertissent sans le décourager. De là aussi le fréquent usage que la chaire chrétienne fait de l'idéo de la mort; de 1^ ces perpétuels retours au j, tombeau qii*a^me à faire Bossuet, parce que c'est là qu'il trouye À la fois « de quoi nous convaincre de notre bassesse, et de quoi nop &ir« conn^tre notre dignité*,»
' Sermon sur la mort^
Choia ourÎMise t ces idé^s fuoàbrM» qui a*AfQig9iil pas la ehrétieii % m déplaiseot même pas à Thommat Cette npidîté da la vie, qui raccouroit m^ ^b^rins» 001111X16 elle ncfioureit nos joias ; aetfa vmité da iou^ tes choses, qui nous aosaigue Yif^iSéfmo» et h détaobemant; oet aspaat das tombesux, qiti uous fait priser à rinfini das lamps ou nous n'étiops pas en* core, et de eeux où nous ne s3rons plus; ce reste d*hunuinité qui sembla frémir sous nos pas ; cettç affection que nous gardons aux débris de nos pro* ehas ; ildée da notre immorfaitité qui s'éveille par le contraste; Tidéa même de la yioi devenue plus vivç à mesura qu'elle nous semble plus précaire, tout cela excite la méditation et nous jette daqs une rêverie qui a sa grandeur et s(hi charme, p^rce qu'elle toucho à la fois aux deux bornes de 1^ pensée humaine, rinfini ai la moi^ et qu*en face de Timmensité qui engloutit tout, la sentiment de notre existence et de notre personne nous donne je ne Sdis quQl plaisir égoïste et profond '«
Ces sentiments, qui touchent m^ leçons que la chaire chrétienne emprunte m^ tombeaux, mais qui n'en dépendent pas, sont le fond de la mélaucoîia
' Post hominem Temiîs ; post Termem fetor et horror. Sic in non hominem vertitnr «mnis komo.
(Saint i^aard, 4n MediUU,; Fiatêi Stero.)
' Lucrèce a dit ;
Medii» de fonte leponftoi
SmrnU anari aliqwd ^nod ia ipeia flaribw Bngii»
Et Von a pu dire aussi en Fimitant :
Medio de fonte dolorum
Suivit amœni aliquid Ivctu .^uod aiuaDios in ipt»o«
qui inspire d'une façon plus ou moins sincère les poètes du dix-huitième et An dix-neuvième siècle.
Un des traducteurs des Nuits, Letourneur, s'étonne qu'avec la vive et profonde tristesse qu'Toui^ exprime dans ses vers, il ait pu vivre longtemps \ Letoumeur n'a pas compris que les douleurs qui deviennent des inspirations s'adoucissent à mesure qu'elles s'expriment, et que le cœur se sent soulagé quand l'imagination prend les chagrins à son compte.
Je ne veux pas dire qu'Young et HervejTy son imitateur, n'aient jamais ressenti une tristesse sincère : je crois à la douleur d'Young enterrant furtivement sa fille dans le cimetière de Montpellier. Il n'oublie, il est vrai, dans le récit qu'il fait de sa douleur, ni les ténèbres de la nuit, ni cette fosse creusée secrè* tement, ni ses pas tremblants sur le bord du tombeau, ni ses adieux murmurés à voix ^sse, ni sa frayeur d'être surpris dans ce pieux office, ni cette loi intolérante qui excluait, du cimetière catholique les corps des protestants, et qui faisait qu'un père était forcé d'enterrer sa fille à la dérobée, comme eût fait un assassin ; il n'oublie enfin rien de ce .qui touche à la mise en scène, et c'est par là que cette sépulture furtive ressemble à celle que i'Antigone de Stace donne à son frère. Cependant la douleur pa-
' « On peut s'étonner qu'un cluigrin si tctif et sî profond n'ait pas abr^é ses jours. Comment cette imagination brûlante, dont la sombre
tristesse avait concentré les feux comment cette fièvre contianc de
la douleur et do l'enthousiasme n'a-t-elle pas en peu d'années fatiguô, dessiVIii* ses organes et dévoré sa vie ? » (Ditcawn préliminaire de 1^ traduclioa des Piuili d'Young.)
teracllc perce à travers la déclamation du poêle; seulement, et c*est là ce que je veux reprocher à Young, il sait trop qu'il peut tirer parti de sa dou* leur devant le public. Il ressent une véritable émotion; mais il s'arrange pour là montrer. Il iaît un peu ce que faisait cet acteur de l'antiquité, qui, venant de perdre son fils unique et jouant quelque temps après le rôle d'Electre embrassant l'urne d'Oreste, prit entre ses mains l'urne qui contenait les cendres de son enfant, « et joua sa propre douleur, dit Aulu-Gelle, au lieu de jouer celle de son rôle*. »
Ce mélange de l'émotion naturelle et de l'émotion théâtrale est plus fréquent qu'on ne le croit, surtout à certaines époques, quand le raffinement de l'éducation fait que l'homme ne sent pas seulement ses émotions, mais qu'il sent aussi l'effet qu'elles peuvent produire. Beaucoup de gens alors sont naturellement comédiens, c'est-à-dire qu'ils donnent un rôle à leurs passions : ils sentent en dehors, au lieu de sentir en dedans; leurs émotions sont en relief, au lieu d'être en profondeur.
Cette sensibilité extérieure aime la description, et le spectacle de la mort la touche plus que l'idée même de la mort. Young et Uervey se plaisent à détailler les circonstances de la fin de l'homme : le corps étendu pâle et froid dans le cercueil, le menuisier qui en cloue la dernière planche, le fossoyeur qui le charge sur ses épaules '. Ils ont le goût des images funèbres, l'amour des cimetières, l'en-
' « ItaquO) quura agi fabula yMeraturj dolor acius est. »
{Nuits aliiques^ vji^ i.) ' Letire d'Hervey sur la nipri de ^ «(lear,
thousiasiqe de la iiuit. « nuit! 8*écrie Young, ten- (Jrç amie de l'homme et de la vertu, c'est toi qui les rends l'un à l'autre et les réconcilie^ ensemble ' ! 9 Comme si c'était une recette certaine, pour devenir plus sage et plus vertueux, « de s'enfoncer, la nuit^ sous l'ombre épaisse et silencieuse des cyprès, de visiter les voûtes sépulcrales que le seul flambeau du trépan éclaire, de lire les épitaphçs des morts et de peser leur poussière ^ » Je ne demande pas mieux que de croire que la solitude, même celle des cimetières, est de temps en temps bonne pour l'homme. Qu'on sache bien cependant qu'en fait de bonnes pensées, l'homme ne trouve, mépie au cimetière^ que celles qu'il apporte.
Young et Hervey y portaient des pensées chrétiennes, et leur foi comprenait la mort comme le faisaient les prédicateurs du dix-septième siècle ; mais leur imagination s'en f^is^it et en peignait une autre idée. Entre eux et les prédicateurs, il y a une grande difl'érence d'effets, sinon d'intentions, La tristesse qui descendait de la chaire chrétienne tournait au profit de la foi ; la tri§te§§e d'Young et d'Hervey ne tourne qu'au découragement. Hervey se plaint, dans une lettre & un de ses amis, qu'pn aifecte dans les germons de négliger l'Évangile et de ne faire aucun usage de l'Écriture. Il a raison; mais; 3es méditations et celles d'Young ont le même défaut : elles apparu (jeûnent à la littérature profane, elles sécularisent ridée de la mort,
» II* Nuit.
9vmu
Les sentiments qu'inspire l'idée de la mort dificrent ainsi selon les temps et les mœurs. Aux temps héroïques, la piété envers les morts ; sous les philosophes, rindifférence aux soins de la sépulture; depuis le christianisme, la pensée de notre néant icibas et de notre avenir immortel ; dans les mélancoliques du dix-huitième siècle, un retour égoïste sur nous-mêmes et un texte de déclamations monotones, voilà, depuis Antigone jusqu'à Young, les phases dir verses de ce culte des tombeaux qui tient de si près au culte de la famille.
xxxin.
BE h AM0I1R. — mftflON ET ANTHSONE OU DE l/ AMOUR »AX!« m