TRAGIQUES GRECS
J*ai examiné comment les aH'ections de ia famille ont été exprimées dans Tantiquité et dans les temps modernes. Je dois examiner maintenant comment sont exprimés les sentiments de i*amour, vaste sujet et singulièrement varié. Ici la littérature ancienne aura naturellement moins de place que la littérature moderne. Autant, en ellet, les anciens sont féconds et inépuisables dans la peinture des sentiments de la famille, autant les modernes le sont dans Texpression de l'amour; et, quand on passe des affections qui font la joie et l'honneur dû foyer domestique, à la passion qui semble créer les plus grandes joies et les plus grandes peines du cœur humain, on passe véritablement de la littérature ancienne à la littérature moderne.
Nous chercherons d'abord de quelle manière l'amour est représenté chez les anciens. Nous verrons ensuite comment il a été successivement exprimé dans la littérature moderne, et particulièrement dans la littérature française, depuis le commencement du dix-septième siècle jusqu'à nos jours.
Dans les tragiques grecs, l'amour tient peu de place, et môme, chose curieuse, plus le poète est ancien, moins l'amour domine dans ses drames. Il
DE l'amour dans LES TRAGIQUES GRECS. 3^5
n'y a pas d'amour dans le vieil Eschyle : aussi Aristophane lui fait^il dire hardiment, lorsqu'il le montre, dans sa pièce des Grenouilles^ disputant à Euripide la palme tragique : c Jamais je n'ai mis sur la scène des Phèdres impudiques ni des Sténélés, et je ne sais même pas si jamais j'ai chanté les amours d'une femme. » L'amour semblait à Eschyle un sentiment indigne de figurer dans le drame et dans la poésie. « Le poète, dit- il encore, dmt jeter un voile sur le vice et se garder de le mettre au jour ou de le produire sur la scène. Le poète est à l'âge viril ce que l'instituteur est pour l'enfance : nous ne devons rien dire que d'utile. » Comme la tragédie antique était une sorte de iéte nationale et religieuse, î'»mour, qui affaiblit et qui efféminé les âmes, ne pouvait pas aisément y avoir place. Dans Eschyle, Y^s, si elle parait, n'est pas la déesse légère et capricieuse dont Ovide chantera les lois : c'est le principe éternel de la fécondité, c'est la cause divine de la perpétuité des êtres ; et son langage est sévère et pur« Écoutez-la dans ce fragment des Danaides : < Le chaste ciel s'éprend d'amour pour la terre, et la terre se prépare à ses embrassements. La pluie alors tombe du ciel comme du sein d'un époux, et vient baiser la terre, qui enfanté à l'envi la pâture des troupeaux et le blé, nourriture de l'homme. Cette rosée nuptiale donne aux arbres leur force et leur verdure, et c'est moi qui suis la cause de tous ces biens... < »
' Tutu patcr omnîpotcns fecundts îmbribus «fher
Gonjugis in gremium 1«t« <I«8c<?n(Iit, «t oaiMs Magnus atit ^ niagno romniiitns corpore, fétus.
(ViEC, Gforj., lil». Il, V. 8t4.)
.886 r. . . . . up i^'AMOtJft
Voiljt l*esprit de la tpagédie la pl4is antique : fainour n*y figure que comme uae loi générale du ' monde et non comiQe une pasaien ; car, à ce titre, il -est indigna de la poésie. JUe chœur ou les dieài chantent la puissance créatrice de Tampur; mais lés p^- #onnages du drame vCwmX encore ni le re&Benttf ni rexprimer comme un sentiment à la fois doux et .violent.
Sophocle déroge à peina à oatta règle sévère dans àntigone et dans les TraehiniewMt^ ^. Le sujet A^Anr tigone se prêtait aisément aux emportements de tV ;m0ur. Antigone^ en effet, est a|mée d^Hémon, fils de Créon, et Hémon cherche à défendre pon amante 4^(re son père; mats, ne pouvant y réusdr, il ^ tue sur son tombeau. Supposez un* pareil sujet traité pour la première fois par lin poète modenie : Hémon sar^ violent et désespéré, il s'irritera contre son père, il maudira Tarrèt qui lui ravit sa fiancée, et, quand il viendra se tuer sur le tombeau d'Antigone, afin d'être uni à elle au moins dans la mort, quelles émotions! quelle sombre et funèbre joie ! qu^Hémon sera près de Roméo, si le poète ose exprimer tous les sentiments que ressent son héros à ces. derniers moments I qupl trouble enfin et quelle violence dans ce premier suicide d*amoui^! Mais 8ophoele s'éoarte avec une sorte de terreur de ces sentiments désespé^ rés : il a peur des émotions qu'il insph^rait. Hémon défend bien moins sa fiancée qu'il n'attaque l'injuste arrêt de Créon : il atteste le respect qui s'attache aux morts, et les devoirs sacrés de la sépultune; il avertit
' Je parlerai de la Déjaniro des Trachinîennet, dans -les chapitres où j'examinerai les diverses expressions do la jalousie.
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son pèi^ dé la hdiiie du peûlple. Alors Créon s'irriM comme un roi oàlragé dfths son aiitorilé- : c Qli6( autre que moi,'a*écrte-l^iI< émï commander en Cea lieux? i
âÉMoif.
« Une Yille doii»elle dône dépendre^ d'un seul homme*? » %
Voilà Une discussion qui Sent la tribune aux \\M raiîgueâ; voilà la royauté aux priaos avec la.ropih blique. Mais pourquoi Hémon n*ose4-il pas pârM dé son amour poiir Ântigone? pourquoi aef ùn\ri\ tribun plutôt qu'ahiani? pourquoi e^fin, lorsque son père lui dit qull est Teseldve d'uile femme elr-qu'ii ne parle que pour elle, se défendrll de C6 r6{»r0dhe comme d'une insulte» eh répondant qu'il to parle que pour son père, pour lui-même et pour leadieu^l des enfers? Recotinalssons que, bhes les smcyiens^ Tamour n'est pas un droit qu'on poissé revendiqueri parce que l'amour n'a pas de plaèé dans Id vie pu«* bliqué, et qUe, dey^nt ce peuple de citoyens et d'orateurs, Tes passions de ce genre ne sont; pas dé mi^e^
Compareat un instant l' Hémon de &o(>ho(4e.£iveo
^ Fontenelle dit dans ses Rè/lexions tur là poétique : « Les anciens n'ont presque pas mis d'amour dans leurs drames : et qtfel<}ucÉ-unâ leé louent de n'avoir pas avili leur théâtre par de si petits sentiments. Pour moi, je pense qu'ils li'ent pas coflnii ce que rameur poiiTtit fttétàtéj et qu^ih Wê possédaient pas la scloioe du ceeiir. ■ . - .1.
Les anciens possédaient fort bien la science du -cœur sur 1^ place publique, et quand il s'agissait d'émouvoir le peuple, ils avaient le sccrc| des passions générales de l'homme; mais ils connaissaient nioiîis bien, ou plutôt ils dédaigMiiest, snrtooi dans fiichylb et dans, Sofi^ioclp / le secret àe celte péssiso {tarticttlièri qtil , chcx les modernes, semble être
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l'Achille de Racine défendant Iphigénie. Gomme Achille est violent et irrité ! Et ne croyez pas qu'Achille s'emporte aussi librement parce qu'il est le terrible et implacable Achille d'Homère, non : il y a une meilleure raison de la violence de l'un et de la retenue de l'autre. Achille parle devant des modernes: aussi atteste-t-il hardiment les droits que lui donne son amour. Hémon parle devant des anciens : aussi aime^t^il mieux haranguer contre Tinjustice d'un roi et invoquer l'appui du peuple, que de parler de son amour et de sa fiancée. Ils connaissent tous les deux leur parterre. L'amour ne prend son rang sur le théâtre des anciens que dans la co^ médie de Ménandre et de ses imitateurs * ; car, dans la comédie d'Aristophane, il n'est encore question de l'amour qu'en passant et comme d'un plaisir; l'amour n'est jamais le sujet de l'intrigue. Dans la vieille comédie, le théâtre appartient encore tout entier à la vie publique.
Si Hémon ne se tuait pas sur le tombeau d'Anti^ gone, j'ose dire qu'à voir la manière dont il la défend, un parterre moderne ne pourrait pas croire qu'il l'îûme. Sa mort seule témoigne de sa passion. L'amour moderne, quand il lutté contre les ordres d'un père, n'a pas ces ménagements. Voyez, dans
ilevettv la panîoo priocipale. Dans la SophotMe ^ GoraeiUe, L^ias dit à Maasinitsa qa«, lorsqu'an prince défère à Pardeur de TaBuoiir,
11 s'en fût «■ plûsir et non pas nue alkire.
Cette réponse est vraiment d'un ancien.
' Ftfbttta jucundi nnlla est sine amore Menandri.
(Ovide, TritUi, liv. U, «iég. i.^