DANS LES TRAGIQUES GRECS
pour Créon un châtiment digne de 'son crime : « Non , lui répond Antigone , je te commande de vivre. C'est un tel crime de nous aimer que nous ne pouvons Texpier, moi qu'en mourant, et toi qu'en vivant. »
L*examen que je viens de faire de l'Antigone de Sophocle montre l'usage que l'ancien théâtre grec faisait de l'amour. Il aimait mieux représenter l'amour comme une divinité que comme une passion; il aimait, mieux chanter avec terreur sa puissance irrésistible que d'exprimer ses angoisses ou ses plaisirs. C'est le chœur qui disait combien l'amour est redoutable aux humains; ce n'étaient pas les amants eux-mêmes qui le révélaient par leurs transports. De toutes les passions du cœur humain , l'amour est, dans la tragédie antique, celle qui a gardé le plus longtemps la forme lyrique, et qui est entrée la dernière, pour ainsi dire, dans le drame.
Des irpi§ Phè4res mm towr ^ Iw? §ur la ffcèae
tragique, pelle 4'Euripide, cglle do>Ségèq|ie et qelle de Hfipine, la plus pur^ et h plus \\om^ûi est ccillç d'Euripide, car elle a tOMtes le^ vpptuj^ d^i gynépé^ anUque : le respect du sil§nc0 , de l^ chasteté ^ d^ rhonneur ; et elle aime mieux mourir de §pn n^al que de déshonorer $on époux et les en/afiU 4Q^f f/^^ est fmre '. La piièdre dP Sénèque , au contrçiirp , se livre tout entière à sa passion ; elle déclare à Hippolyte Tamour qu'elle ressent pour lui; elle lui demande d'avoir pitié d'une amante*. Rebutée par Hippolytc, elle se venge par la calomnie. Elle a les ardeurs effrontées^de l'amour, elle n'en a ni la pudeur ni les remords ; elle représente les Messalines de Rome, leurs honteux emportements, leurs dépits sanguinaires ; c'est l'image du vice effréné et toutpuissant.
La Phèdre de Racine tient des deux Phèdres antiques. Comme la Phèdre romaine, elle cède à son
' Uippotyle, vers 4S0.
Miscroro ainantis ....
\Vers 67 1.)
DE l'aMOUU DA^SS r'Hit»POLYTE D^EURIPIDE. S30
amouîr, elle rmt t\te aitnée d'Hippolyte , elle lui déélàf 6 sd t^aissioit ihcestueuse ; et bientôt , furieuse d'être i^btlWe» furieuse surtout d'aroir une rivale^ liTtée MU transt)art8 de Id jalousie ^ elle eonsent à laisser tiCcuser Hippolyte ^ c'es Wklire à opprimer et noircit' tinnôcence^ Qii'a4-ell6 donc (}ui là rende motus détestable que là Phèdre roitiaine? Raoine à donné à Phèdre IdUis^les emportements de la passion^ mais il lili en a donné aussi tous les remords : il VA montrée coupable à la fois et repentante ^ voulant H bieti et faisaiit le mal , perfide enfin et in<1estuëuae malgré soi. L*amour de la Phèdi^e française est l'amour moderne ^ a\ec le caractère nouveau qiîll tient des institutions et des idées de la sociéid chrétienne. Il est libre, et par conséquent capable d*erreuni et d'emportements; mais il a aussi deé sérupuled» déS délicatesses , des remords, des re-<* pentirs que la passion antique ne semblait pas con«> naître.'
Euripide et les poètes anciens ont peiiit l'amour sous presque toutes lee formes possibles : ils l'ont peint viôleht ou doux, heureujE ou malheureux^ pur ou impur. Mais ta littérature moderne a ajouté à cette peinture une sotte d'agitation intérieure et de trouble moral qui en fait un sentiment preeque nouveau . L'âme humaine, dans l'antiquité, ne semble pas ressentir TeiTet de notre double nature. 11 n'y a
' Fais ce que tu Toudras , je m'abandonne ë toi,
dit Phèdre à Œnone ; .
Pans le trouble oà je sois , je ne paie rien pour moi..
(Acte lU, scène 3).
340 DE l'amour
pas deux hommes dans le moi des anciens, il n*y en a qu*un ; la passion ne s*y combat pas elle-mtoie ; elle ne se prend pas tonr à tour pour une vertu et {)our un vice; elle ne s'interroge et ne s^examine pas avec une sorte de plaisir et de terreur : elle se croit invincible et inévitable. Hélène, dans les Troyemies, lorsqu'elle se défend devant Ménélas, s*écrie : « Quel sentiment put me porter à abandonna: ainsi ma pa* trie et ma famille pour suivre un étranger? Prend»t*en à Vénus... Jupiter, le maître des autres divinités, est l'esclave de Vénus. J'ai donc droit à l'indulgence ^ » Voilà la croyance commune de l'antiquité. Hécube, il est vrai, dans la même pièce, répond à Hélène : < N'accuse pas les déesses de folie pour excuser tes vices. Mon fils était d'une rare beauté, et, à sa vue , ton cœur s'est personnifié en Vénus. Les passions impudiques des mortels sont, en effet, la Vénus qu'ils adorent ^ » Hécube a raison ; mais elle a raison en philosophe contre les dieux qu'adore le vulgaire. Cette lutte intérieure entre nos bons et nos mauvais penchants, cette force que l'esprit a contix) la chair, tout cela qui doit devenir un jour la croyance commune de l'humanité, faire le fond de nos idées, de nos sentiments, et nous tenir sans cesse éveillés et attentifs sur noufr-mémes; le soin de la conscience enfin, qui fait que nous connaissons mieux nos fautes, si nous ne pratiquons pas mieux nos devoirs ; tout
' Les Troyetmet, vers 94e.
' Ibid , vers 987.
Ab sue cni«|iie Dens fit dira cupido?
(Virg., ÈfUide,l\ 181.)
DANS L*HIPPOLYTE I>*£URIPIOE. 341
cela est encore le secret des philosophes, qui savent à peine eux-mêmes d'où vient le mal dans Fâme humaine et d'où lui peut venir le bien. Le reste des hommes aime mieux, comme Hélène, croire à Tirré* sistible empire de Vénus *.
Euripide, dans sa tragédie, n*a pas voulu princi* paiement peindre l'amour : il a voulu peindre et cabrer la chasteté. Aussi est-ce Hippolyte qui est «on héros, et non pas Phèdre. L'amour que Phèdre ressent pour Hippolyte, cet amour fatal qui produit le délire , quand l'âme s'oublie et s'abandonne un instant ' , ou le désespoir et le suicide, quand elle se retrouve et se reconnaît ; cet amour n'est, pour ainsi dire, dans la tragédie grecque, que l'épisode ou l'accessoire du sujet principal. Le sujet principal est la chasteté d'Hippolyte, dont Vénus veut se venger conune d'un affront. fait à sa puissance. Hippolyte, en effet, met sa gloire à mépriser Vénus et son culte, qui se cache dans les ombres de la nuit. Voué à une sorte de chasteté religieuse; « il s'abstient de manger la chair des animaux et suit la trace d*Orphéc. » Sa vertu est une doctrine secrète à l'usage d'un petit nombre d'initiés; ce sont, pour ainsi dire, les mystères de Diane, et par là cette doctrine se rapproche
* J'examioerai pins tard comment les pofiies aoeiess ont exprimé Tarnoor dans la comédie, telle que Ta conçue Ménandre, et dans l'olrgie : là, l'amour antique a , à peu près , les mêmes caractères que Pamour moderne.
' Dieux ! que ne suis-je assise à Tombre des forêts ! Quand ponrrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil «n cbar fuyant dans la carrière !
(Phèdre, acte I.)
342 DE l'amour
de Ift virginité chrétienne^ qui est aussi un état d'élite^ Là pudëui* du gynécée, telle qu'elle nous est en^ seignée par la mort de Phèdre^ qui aime mieux périt que de céder à sa passion ; la chasteté des initiés de Diane , et enfin la virginité chrétienne , sont tk^is idées ou trois sentiments analogues, quoique divers, dont il est curieux d'étudier les ressemblanises et les différences, en notant l'influence qu'ils ont eue sur l'expr^sion de i'amOur diee les anciens et chez les modernes.
Les lois du gynécée sont belles et sévères» Cachée dans la retraite jusqu'au jour du mariage^ la jeune fille en sort un instant pour rencontrer lès regards de son époux ; mais elle yientre aussitôt^ car elle n'a renoncé à la pureté des vierges que pour prendre la pureté de réponse et de la mère« Sa vertu n'a point cfaailgé de nom : elle s'appelle toujours la pudeur. Ce respect des lois du gynécée se montre partout dans les tragédies grecques. L'Achille d'Euripide i lorsqu'il aperçoit Clytemnestre dans le €amp des Grecs en Âulide, s'écrie aussitôt : « sainte pu* deur ! quelle est cette femme d'une si rare beauté que je vois en ces lieux? » Et, comme Clytemnestre, qui le croit le fiancé de sa fille ^ veut s'entretenir avco lui, < Non, répond Achille; il serait malséant à moi de m'entretenir avec des femmes . »