ACHILLE
« Que dis-tu? moi, te donner la main! Je redou-
DANS L*HIPI>0liYfB B*EUR1P10E. i4S
léiiaLs Ag^nemnoiii si je toudiais ce qu'il ne m'est pu petmis de toochei* * s »
La véserve d'Achille est (^lus grande et plue mgnv* ficative encore^ lorsque Giy temneatre ^ saehtiili se fille destinée à la mort^ supplie Achille de la sauVer. « Veui4tt, lui dit^Ue, qu'elle vienne eu suppliaâto embrasser 'tes genoux? Cela A'est pas fcéant. à une vierge; cependant, si tu le désireâ, elle viendra pleine de pudeur et avec une noble asêuranoe.
AGHlLLBi
. t Non i qu'elle reste dans son apparlementi Ce respect de la pudeur est lui-même respectable % »
. Ainsii le malheur et la crainte de la itiort n'^m^ ekaient pas la jeune fille ou la femme à la retraite du gydéûée« Vouée à l'obscurité sévère et douce de la vie domestique» la femme! doit vivre et mourir é»m e^tte enceinte, paisible; c'est là qu'elle doit renfermer ses pas et ses. regards, ses sentiments et ses pensées, c La vertus pour les femmes, consiste à cacher leur vie et leur amour; pour les hommes, elle est dans l'éclat et la publicité qui rendent les vilk» florissantes *. »
Non-seulement la s femme doit fuir l'éclat et pren* ^repour son plus bel ornement le silence, la mode£* tie et la retraite au sein de maison * ; mais la vie de
' fyhtginie en ÂtUide^ veré ssi, Iraclnfction de W. Artahd.
* Ibid., 9»i,
^ Ihid*, vers S69. — « L'homisfe doit Wayer Popinionj «ne femni« doit s'y soumettre. » (Madame de Staël.) -^ o La gloire est pour les femmes qui sont le moins renommées auprès des hommes soit par Péloge , soii par le bl&me. • (Thucydidd, Disceun de Piriclèt mr 1m guenriert morU.)
^ nsrcule furieux, yen t87.
344 ÙE L*AIIOUR
la femme, si nous en eroyons la poésie antique, n'a pas le même prix que la vie de Thomme. c La- TÎe d'un seul homme, dit Iphigénie résignée à mourir, est plus précieuse que celle de mille Cemmes * . »
Ayec cette loi de la retraite et du silence, avec cette idée que sa vie même est peu de chose, la femme ne pouvait pas jouer un grand rôle ni dans la société ni dans la tragédie ancienne. Aussi, pour arracher la femme à l'ombre du gynécée, pour lui donna* une place dans l'histoire ou sur la scène, il (allait les malheurs de Lucrèce et de Virginie, ou la liberté des courtisanes. Les courtisanes tiennent une grande place dans la comédie ancienne, parce qu'elles sont élevées hors du gynécée. Quant aux haines tragi* ques, quant aux Phèdres et aux Médées, quoiqu'elles semblent affranchies, par leurs passions, des lois du gynécée, elles en gardent encore les habitudes et le langage. Écoutez Médée se plaindre de l'infidélité de son époux : « Un homme, dit-elle, quand l'intérieur de sa famille lui devient à charge, peut en sortir et délivrer son âme de tout ennui par le commerce de ses amis et des personnes de son âge. Mais nous, nous ne pouvons nous rattacher qu'à une seule âme'. » Malheur donc à celles qui, comme Médée, se trouvent délaissées par cette âme! et malheur aussi à l'âme qui les trahit! « Car, lorsque la femme est outragée dans ses droits d'épouse, il n'y a personne qui soit plus altéré de meurtre \ » Ces paroles qui expriment si bien l'idée que se faisait de sa des»
* îphigénie en Aulide^ vers isot.
' Médée, vers s 4 4.
* Midie, ren tel.
DANS L'HIPPOLYTE D*EURlPiDE. 345
tinée la femme antique vouée aux soins de la vie domestique et à une seule affection, ces paroles n'ont pas vieilli, parce qu'elles expriment les sentiments éternels du cœur féminin. Aujourd'hui, comme au temps de Médée, l'amour est pour la femme l'histoire de sa vie, tandis qu'il n'est pour l'homme qu'un épisode.
Nous savons quelle est là pudeur du gynécée; voyons maintenant ce que c'est que la chasteté des adorateurs de Diane. La chasteté d'Hippolyte ne ressemble pas du tout à la pudeur du gynécée. Le g>'nécée est une des institutions fondamentales de la société antique, et nous avons vu l'influence que cette institution a sur le rôle des femmes dans l'antiquité et sur l'expression de l'amour. La chasteté d'Hippolyte est une sorte de dogme religieux, renfermé entre un petit nombre d'élus. Ces élus méprisent les plaisirs de Vénus; ils ont la pureté du corps et la virginité de l'âme; la chaste Diane est la déesse qu'ils adorent, c Diane, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympe M * ^t;, pour la célébrer dans leurs chants , ils empruntent à toute la nature ses plus pures images, aux prairies les plus solitaires leurs ileurs les plus fraîches; et ces fleurs que la chaste abeille touche à peine de son vol aux premiers jours du printemps, c'est une main pure et innocente, la main d'Hippolyte, qui les tresse en couronnes pour la déesse. Cette prairie elle-même, avec ses fleurs mystérieuses et cachées, n'est visible qu'aux yeux de l'âme. < La pudeur l'arrose d'une eau pure, et l'in-
• Eurij»itlc, Utppolyle, vers 70.
346 DE L*AM06il
lïocencea seule le drdil d'en piieillir les fleilrs^; l tant les offrandes dédiées à la vierge îsimorlelle se dépouillent, dans les chants de ses élus, de tout ce qui tient à la terre et aux sens ! Le mysticisme ehré* tien n*a pas plus de pureté et d'élévation que le culte que. rendent à Diane Hippolyle et ses amis, et» comme les mystiques chrétiens s'entretiennent avee Dieu, Hippolyte s'entretient aussi avec Diane : « 11 converse aVec elle, il entend sa voix; seulement it ne voit pas son visage \ »
Hippolyte n'est pas seulement l'apôti^ de la chas» teté, il en est aussi le martyr : il njeurt victime de sa fidélité dux préceptes de Diane; mais^ cemtne les martyrs aussi» il est consolé par la fei à laqudle il s'immdle. Diane vient secourir son agoiûe etéalmcr ses souffrances. Dès que le mourant sent le soufOe divin qui lui annonce la présence de. la déesse, ses douleurs s'apaiseilt. Tout à l'heure encore il criait et gémissait, quand ses compagnons le rapportaient dans le palais de son père : « Soulevez doueemeiH mon corps, leut* diâait^il ; .manies avec précaution mes plaies sanglantes. » En même temps, 11 accusait les dieux et les hommes: « Jupiter, Jupiter, s'écriait-il, voisrUi ce spectacle ?«..«. G*est donc en vain que j'ai pratiqué envers les hommes les pénibles devoirs de la vertu. .4^1 » C'était l'iiomme qui souffrait et qui se plaignait; maintenant c'est le martyr qui, déjà plein de la paix des deux Où il touche, s'entre-, tient avec la divinités Plus de douleurs i ee i^rps
' Euripide, Hippolyle, ver» 7 8.
' Ibid.f vers 8S.
Dans l*hippolyte d'euripidë. 347
brisé se sent Soutenu et ranimé, son âme s'apaise et s'adoucit; il pardonne à son père, « il Tabsout du meurtre, il meurt entre ses bras ; » et Thésée, qui sait maintenant la vertu de son fils et qui le pleure, Thésée s'écrie : « Mon fils, que tu te montres géné^
reux pour ton père! — Adieu, mon père, mille
fois adieu t — r Oh 1 que ton cœur est bon et pieux !
Ne m'abandonne pas encore, mon fils ; retiens tes forées. — Mes forces m'abandonnent; je me meurs» mon père ; voile au plus tôt mon visage \ » Fin touchante et pieuse, pleine de la joie de tHnnocence re» oonnue, du pardon des offenses, de l'oubli du mal, des récompenses de la vertu, de tous les bons sentiments enfin qui préparent l'homme à l'immortalité d'une vie meilleure ! Voilà comment meurt Hippolyte, ou plutôt voilà comment il s'élève à l'apo* théose, car il est presque un dieu désormais. Diane lui a promis les hommages de la ville de Trézène, et des hommages dignes de la vie chaste et pure qu'il a menée : « Les jeunes filles , avant de subir le joug de l'hymen, couperont leur chevelure en son honneur; elles lui payeront, pendant une longiie suite de siècles, un tribu de deuil et de larmes, et toujours les poétiques regrets des jeunes vierges gar^ deront sa mémoire ^ »
La pudeur du gynécée n'exclut pas l'amour, surtout dans le mariage. La chasteté des initié^ de Diane» au contraire, supprime en quelque sorte ràmour ; e}le l'interdit comme i|n quiI et comme un péolié*
' Emripîde, Hippolyte, vers 1361 à 14 89, passim. ^ Ibid., vers 14S5.
M8 MS l'amour
C'est par là qu'elle touche de près à la virginité chrétienne et qu'elle semble la préparer.
Outre les initiés de Diane, tel^ que les a représentés Euripide, il y avait dans l'antiquité des prêtresses qui étaient astreintes à une continence plus ou moins longue ; mais cette continence n'était pas toujours la virginité et surtout la virginité perpétuelle. Aussi saint Ambroise. s'indigne qu'on ose comparer la doctrine de la virginité, telle qu'elle était chez les païens, avec cette doctrine telle que la proche le christianisme : c Que me parlez>vous, dit-il, des prêtresses de Vesta et de Pallas? Quelle est cette chasteté qui n'est pas perpétuelle, mais qui a son temps, son âge et son terme? Les païens, en prescrivant un terme à la virginité, enseignent eux-mêmes à leurs vierges qu'elles ne doivent ni ne peuveitf y persévérer '. » La société antique, en eiîet, a l'air de croire que la virginité est chose impossible. Dans Euripide, le serviteur, blâme l'arrogance d'Iiippolyte^ qui ne veut adorer Vénus que de loin^ afin de con* server sa pureté ' ; et le chœur, ce personnage qui est en quelque sorte l'Ariste de la tragédie ancienne, ne manque pas de chanter l'irrésistible puissance de l'amour. Si la tragédie parle aihsi, que ne dira pas la poésie légère? « Jouissez, dit-elle à la jeunesse, fouissez du temps d'amour : tout passe! J'ai cueilli
' • Qttis mihi prétendit Vestœ virgines et Palladis sacerdotes? Quallt « ista est non morum pudicitia, sed annoram; qaae non perpetuitate, • sed «tate prescribitnrf.... Ipsi docent virgines suas non debere por- « severare, nec posse, qui vii^nitatî fineiii dcdcrnnt. » (Saint Ambroise, De Virginilut, liv. I, chap. if.)
2 Euripide, Hippolyte, vers lOî.
DANS l'hippolyte d'euripide. 349
des roses où je ne vois plus que des épines'. » Gardez-vous surtout de croire aux résistances de la pudeur : la pudeur n'est qu'une ruse piquante. Galatée fuit, mais sa fuite invite à la poursuivre ' ; Lycimnie détourne la tête afin de rendre plus doux les baisers qu'elle laisse ravir ' ; Chloé refuse de donner son anneau en gage d'amour : prenez-le, son doigt ne le retient qu'à peine*.
Voilà les maximes, voilà les chants amoureux qui ébrankiient la pudeur* dans l'âme des jeunes filles. Celles que le gynécée protégeait mieux contre ces préceptes de la poésie légère , celles-là même s'entendaient dire , par les hôtes et par les suppliants do la maison paternelle : (( Heureuses celles qui auront des époux jeunes et fidèles ! heureuses celles qui seront mères de beaux enfants ! » Et ces souhaits de la reconnaissance étaient accueillis avec un grave
' Uiendnm est ctaic. Gito podc laLilur œtas.... Hae mihi de spina (jiata corona data est.
(Ovide, Art d'aimer, H, 65.^
* Malo lUC Galatea petit, lasciva puclla ,
Et fugit ad salices *, at se cupit ante videri.
iVii-gile, Égi. t.;
3 Duni flagranlia detorquct ad oscula
Ccmccni, aut facili switia ne{rat,'
Quœ posccnie niagis çaudcat eripi ,
Iiitcrdum rapcre occupot.
(Horace, ode xil^ livre H.)
* Vijnnsque dci^ptum lacertis ,
Aut di(;ito maie pcrtinaci.
[Id., ode II, iir. I.)
Vini licct appellent, grata est vis iUapuellis; Qiiodjuvat, invitœ sœpe dédisse voluiit.
(Ovide, Art d'aimer ^ I.)