II
38 W U PIÉT^ FILULB
que soit le blâme que jette en passant le poète ç|U siècle d'Auguste sur ces rudes héros de Vaucienn^ Rome, quels que soient les murmures qui s^élèyent contre eux dans nos cœurs, qui de nous o^era les maudira comme des violateurs sacrilèges 4e la }o) divine? qui de nous ne s'inclinera pas, quoiqu'en frémissant, devant la terrible majesté de leur pouvoir paternel? J'aime que la jeunesse roxnaine, qus^^d Torquatus revient à Rpme, refuse d'aller ((^-devant de cet impitoyable vengeur de la discipline; j'aime le silence et la désolation que fait autour de lui cette fqite de tous les fils ; mais je n*ose pas blâmer la grave approbation que lui donnent les pères * ; tant il çusi vrai que dans le père il y a un droit que rien ne peut détruire, même l'abus qu'il en fait, et que le fils doit toujours respecter, même dans un coupable M Voilà ce que Rotrou a admirablement senti et exprimé dans le personnage de Siroès. C'est en vain qu'on rappelle au jeune prince les crimes de son pare; c'çst en vain qu'on l'avertit que la raison d'État veut que le vieux roi périsse : « Non, s'écrie-t-il,
Je ne puis imposer silence à la nature*! »
Siroès a raison : la voix d'un père, fût^elle timide comme celle d'un suppliant ou même d'un codpable, fûtrelle le cri d'un iyran désarmé, fût-elle un soupir entrecoupé par les remords, la voix d'un père retentit aujc oreilles çt dans la conscience du fils avec
* Yoya Tite-Uve, livre Vm, chap. 7.
* « Nttllum tantum scelns a pâtre admitti potest, quod ait parricidib yindicandam. » (Quintilien, DéclamtUûmi, S 8-e.)
' Acte ▼, scène e.
efifeê LBS MODEkNËg. 39
ùiie force irrésistible. Et malheur à celui (}ui ne l'eiitendrait pas! car, lorsque la boUchè paternelle sera fermée par la iiiort, c'est alors surtout que cette voix résonnera doiilourmisement aux oreiil(îs qui Tauront rejetée.
La tragédie de Vosf'oès^ par la grandeur dés situations et des sentiments, foit honneur au génie de Rotrou et surtout à s<^n ftme^ qui étmt naturellement grande et gtoérettse, comme sa mort l'a lémoigiié. Lieutenant au bailliage de Dreux eti 1650^ et chargé, à ce titre, de l'administiràtian de la ville de Dreux, il ne voulut pas abandonner cette ville que désolait une maladie contagieuse. Eh vain ses amis et son frère le pressaient. « Ce n'est pas que le péril où je me trouve ne soit grand, répondait-il à. son frère, puisqu'au moment où je vous écris, on sonne pour la vingtrdeuxième personne qui est morte aujourd'hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. j>
Rotrou mourut le 28 juin i650, à quarante ans, quelques jours après avoir écrit cette belle et simple lettre. En lui l'homme valait le poète.
Dans le Cosroès de Rotrou la piété filiale est aux prises avec l'ambition ; daus le Glorieux de Destouches, elle est aux prises avec la vanité. La lutte n'est pas moins violentCi quoique la cause en soit moins grave,
4 N'oubliez pas votre père et votre mère parce que Ydus êtes au milieu des grands, :» dit TEcclésiastique^; et cette maxime, qui se sent de Texpérièiice d'une société raffinée, indique un des plus
' Gliapitre x\lil — is.
amers outrages que puisse sentir le cœur d*un père ou d'une mère. Après la violence sacrilège du parricide et la froideur désespérante de l'ingrat, la mauvaise honte de l'orgueilleux est la plus cruelle violation du respect filial que nous puissions imaginer. Celui-là ne respecte pas vraiment son père, qui ne le respecte pas devant tout le monde; qui attend, pour rendre à ses cheveux blancs l'hommage qu'ils méritent, que les portes de la maison soient fermées, et qui ne sait être bon fils qu'à huis clos. Aussi est-ce parmi les grands que l'Écriture nous conseille de nous souvenir de notre père et de notre mère : c'est là qu'il est doux pour eux de ne pas être oubliés, surtout s'ils sont d'une humble condition; c'est là qu'un Qls s'honore en confessant l'abaissement de ses parents.
Voyez, dans le Don Sanche de Corneille, la scène où Sanche, qui se croit le fils d'un pêcheur, voit paraître son père et n'késite pas à le reconnaître en face de toute la cour. En vain les courtisans, moitié pitié pour Sanche, moitié raillerie, refusent de le croire ; en vain ils chassent le pêcheur que Sanche a salué du nom de père, Sanche ne peut consentir à renier son père ou à l'abandonner :
Il tempête, il menace, et bouillant de colère. Il crie à pleine Yoix qu'on lui rende son père ^
]i vient le redemander hautement à la reine Isabelle qu'il aimait, dont il était aimé, et à qui cette reconnaissance va ôter toute illusion et tout espoir. Une
' Ac(« Y, scèoc k.
CHEZ LES MODERNES, 4l
reine, dans les romans et au théâtre, peut aimer un chevalier inconnu ; elle ne peut pas aimer le fils d*un pêcheur. Sanche ne Tignore pas, et il gémit comme amant; mais le fils, grâce à Dieu, l'emporte en son âme sur Tamant *
le suis fils d'un pécheur, mais non paf d'un infâme,
s'éerie-tril avec un admirable mélange de piété filiale etd'oi^ueil;
La bassesse du sang ne va point Jusqu^à Tàme, Et Je renonce aux noms de comte et de mvqnis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils ! Rien n'en peut elTacer le sacré caractère K
Je reconnais, à ces accents, une âme vraiment grande et élevée, inaccessible aux petits mouvements de la vanité; car c'est par la vanité, c'est-àdire par un orgueil qui sait son vide, que nous rougissons de l'humble sort de nos parents. La vraie fierté, celle de Sanche, s'honore de cet abaissement. Dans don Sanche la fierté s'accorde heureusement avec la piété filiale. Don Sanche a l'orgueil des aventuriers, il aime à dire qu'il n'est rien par la naissance :
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux !
Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux Tien devoir à ceux qui m'ont fait nattre. Et suis assez connu sans les faire connaître. Mais, peur en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents ]e nomme mes exploits : Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père *•
Voilà comment, au moyen âge, ou plui6t dans les
' ActeV, scène S. — ^ Aele i, scène i.
romans dé cheTalerie^ la yaleur suppléait à la noblesse ; YOilà eomment Tépée des aventuriers maintenait Tégalité. Autant la hiérarchie féodale était favorable à Torgueil de race et de famille, autant la chevalerie était favorable au mérite et à la fierté des individus y et par là c'était une institution presque démocratique. Quand un des plus braves soldats de la Révolution et de TEmpire, le maréchal Lefebvre, disait avec un noble orgueil qu'il était ml anoètrë, il parlait comme don Sanche^
Les hommes d'épée et les hommes de lettres ont toujours revendiqué volontiers les droits du mérite personnel. Maïs la fietté du mérite personnel a différents degrés : il y a les hommes dont la fierté généreuse aime, comme don Sanche^ à rapprocher l'humilité de leur naissance de la grandeur de leurs exploits ; il y a. les hommes dont la fierté touche de plus près à la vanité. Ceux-ci, comme s'ils se rendaient justice eh croyant qu'ils n'ont pas assez de gloire pour en prêter à leur famille , sont embarrassés de leur naissance et la cachent volontiers. Cet embarras est surtout fréquent dans les sociétés et dans les proressions où la vanité a beaucoup d'empire, telles que la société et la littérature en France au xv!!!"" siècle. A celte époque, les parvenus de la littérature, de la cour et de la finance croyaient se grandir en cachant leur naissance, et par là ils prêtaient tantôt au
1 • Et ftoiirteift, tiH^ il m^eat mainieBaot plos eoiiTeiiakle que je sois chevalier qu'auparavant, afin que je mette peine d'être tel que j'acquière honneur et r^putaCioù , puisque je n'ai parent par lequel je me puisse nommer, ne sachant qui je nii. t ^ÀmadU, lir. I| page sa. Paris, 1 HT.)
GHË2 LES «ODËRNËS. 43
ridicule, tantôt à rindignation. Ce solil ces detix sentimeiits que Destouches a mis en action dans le Glorieux^ en tempérant habilement Tnn par Tautre,
La pièce du Glorieux représente assez bien la société lin peu confuse du xvni* siècle, cotifùsion qui ne dérangeait pas Tordre extérieur de la société , mais qui produisait des contrastes de mœurs et de earactères dignes de la comédie. Quel contraste plus comique, en effet, que celui du glorieux comte de Tufières et du financier Lisimon, Tun fier de sa noblesse, méprisant fort la foture, mais honteux de sa pautrëté et de celle ^e son père ; l'autre fier de sa richesse bien ou mal acquise, Yrai parvenu de la finance, mais qui, comme tous les parvenus, recherche la noblesse et veut que sa fille soit marquise! Ce contraste comique était produit par la confusion qui s'introduisait dans la société française au xvin' siècle, par l'ascendant chaque jour plus grand que prenait la roture enrichie, par le principe enfin de régalité qui s'établissait à l'aide des alliances entre les grands seigneurs et les financiers, plus encore qu'à l'aide des livres de philosophie : car les livres ne contenaient que la théorie de l'égalité ; les mariages en étaient la pratique.
C'est un de ces mariages qui fait le nœud de la pièce. Le comte de Tufières doit épouser la fille du financier Lisimon; mais, comme il désire cette alliance à cause de la fortune, et qu'il en rougit à cause de Forigine et des façons roturières du financier, sa vanité est sans cesse aux prises avec son intérêt. De là son embarras V<^ment comique. Autre embarras qui touche encore à la comédie, mais qui
touche aussi à des émotions plus graves : le comte de Tufières a un père qui est pauvre et qui vit au fond de la province ; il peut donc parler à son aise des grands biens de son père et du grand ti*aîn qu'il mène dans ses terres : il ne s'en fait pas foute. Mal* heureusement ce père arrive à Paris et se présente chez son fils. Il est vêtu simplement, d'une manière plus conforme à sa fortune qu'aux pompeux discours de son fils; et voilà que, pour achever la déconvenue du Glorieux, le financier Lisimon rencontre chez son futur gendre le père caché avec tant de soin. Que faire? que devenir? Lisimon, avec la familiarité que s'arrogent volontiers les parvenus enrichis , demande au comte , lui montrant son père, quel est cet lK)mme-Ià :
LE COMTE, tirimt Lisinum à part.
• • • • C'est...., c'est mon intendant.
LISIMON.
H a Tair bien grêlé 1 selon toute apparence, €et homme n'a pas fait fortune à Tintendance*
LE COMTE
G'ei^t un homme d'honneur.
LISIMON,
11 y parait* lACANDRE, à part»
Je voi Qu'il trompe Lisimon en lui parlant de moi.
Sa gloire est alarmée à l'aspect de son père*
LE COMTE, à Lisimon.
Sachez encore....
LISIMON.
Ëh bien !
{11$ parlent bas.)
le retiens ma colère, Espérant que bientôt il me sera permis De me faire connaître et de panir mon fils; Et mon juste dépit lui prépare une scène Où Je veux mettre enfin son orgueil à la gène.
LE Govn, à Lycandre, GontraigneS'Yons, de grâce! et ne lui dites rien Qui lui fasse augurer qui tous êtes.
LTCAMMUS,
Fort bien !
LE COMTE, àLishium, C'est un liomme économe autant qu'il est fidèle*
LisraoN, haut.
Or ça, Je tous al dit une bonne nouyeUe :
Ne la négligeons pas. Ma femme yeiif vmis yoir. Pour gagner son esprit, faites yotre deyoir.
LE cowns, 9auriami, Mon devoir?
Oui, vraiment.
LE GOMTE.
L*expression est forte.
LTCANDKE, OU COmtC,
Quoi ! faut-il pour un mot vous cabrer de la sorte?
LisraoN , au comte, montratU Lfe<mdre.
11 parle de bon sens.
LTCANORE, OU omte.
11 est bien question De chicaner ici sur une expression I
LE COMTE
Mais, inonsienr....
LTCANDRE, Vinten'ompant,
Mais, monsieur ; je dis ce qu'il faut dire* Faites ce qu'il faut faire au plus tôt!
46 m LA PIÉTÉ FILIALE
LB GOHTE j à part»
Qael martyre I n va se découTTirl
usmoii, to« Ge Tieillard est bien vert.
Ce me semble.
LE GomTEi bas.
(À Lycandre*) Il est vrai.... votre discours me perdl Devant cet homme, au moins, tâchez de tous contrahidre,
LTCANDRE, baS.
Faites ce qu'il désire, ou Je cesse de feindre ^,
Ici le père se contente de se jouer de la fierté ridicule de son fils; il tire de ses dédains une vengeance appropriée à lac(Hnédie, et bous rions volontiars de l'embarras du comte de Ttifières qui^ aux yeux de Lisimon, a fait pasâep 6on père pour son intendant, et qui se trouve forcé d'endurer patiemment les boutades de son intendant. Mais, avant de nous montrer ce père qui met plaisamment eh défaut l'orgueil de son fils, Destouches avait su aussi nous le montrer sous des traits plus graves et plus sérieux. Le comte de Tufières avait voulu cacher à tous les yeux ce père malencontreux qui vient déranger ses vanteries ; il avait même voulu le dérober aux yeux de son valet, qu'il s'était hâté de congédier^ dès qu'il avait vu entrer son père. C'est par respect, dit-il :
Aux regards d*un valet dois-]e exposer mon père ? Hais Lycandre ne s'y trompe pas :
' Aclo IV, icéne T
C0^2 LES VOMIES, «f
Vous craignes Iti^n plutôt d^e]^6er ma miflèia»
Voilà votre motif, et loin d^étre «b«rm^
De me voir près 49 vous, votre orgueil alar^ié
Rougit de ma présence, il se sent au supplice $
De sa confusion votre cceur est complice,
Et, tout bouffi de gloire, il n'os9 S6 prêter
Aux tendres mQuvw^Qts au! devraient l'agiter
LE COMTE
Qui, moi! Je yons méprise? Osez^yous le penser? Qu'un soupçon si cruel a droit de m*offenser 1 Croyez que votre Ûls vous respecte, yof^ aio^e*
Vous I Prouvez-le-moi donc, et dans ce moment même.
UB COHTB*
Tous fiouvez 4'Mposer de tout e^ que Je puis. Parlez : q^'exigei^vousP
LTC4NDRE.
Qu'en rétat où je sul^ Tous vous fassiez honneur de bannir tout mystère Et de me reconnaître en qualité de père, Dans cette maison-ci. Voyons , si vous Vosez !
LE COMTE
flongei-Toni au péril où vous vous exposez?
LVCAHDRE.
Dois-J9 me défier d'une honnête famiUe?
4^11ons voir Usimon, ukenez-mol che9 m ÛUe*
LB COMTE
'l)e grâce, ^ vous montrer ne soj^ pas si prompt : Vous les exposeriez à vous faire un aDTrçnt.
Vous ne savez donc pas jusqu'où va l'arrogance D'nn bourgeois anobli, fier de son opulence?
LTCAia))lE.
On me l'a peint tout autre, et j'ai peine à vous croire; Tout ce discours ne tend qu'à cacher votre gloire. Mais, pour moi qui na suis ni superbe ni vain.
49 j DE LA PIÉTÉ FILIALE
Je prétends me montrer, et J'irai mon diemin.
LE COITE, U retemmt.
Différez quelles joars : la faveur n'est pas grande... Je me jette à vos pieds, et je vous la demande.
LTGAKDRE.
J'entends : la vanité me déclare, A genoux, Qu'on père infortuné n'est pas digne de vous'!....
La Harpe, qui est sévère pour Destouches, admire comme sublimes ces deux vers :
J'entends : la vanité me déclare, à genoux , Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous!...
Il a raison : cette vaaité qui s'humilie et qui s'agenouille, mais qui né s'abjure pas; cette permission de rester orgueilleux et hautain, demandée à mains jointes; ce droit de cacher sa naissance et de désavouer son père, imploré de son père lui-même ; ce cruel et pénible aveu , mokis cruel encore et moins pénible pourtant pour la fierté du comte que la reconnaissance publique de son père pauvre et mal vêtu ; tant d'orgueil pour le dehors , tant de petitesse ponr le dedans, voilà ce que Destouches a exprimé de la manière la plus énergique dans cette scène admirable. N'oublions pas surtout de remarquer que ce fils orgueilleux n'est pourtant pas un mauvais fils : il n'est coupable que par vanité. Il n'a point la cruelle ingratitude des fils d'Œdipe ou des filles du roi Lear. Il voudrait pouvoir rendre à son père l'hommage qu'il doit à ses cheveux blancs; mais comment, devant un financier, avouer un père pauvre? comment secouer cette mauvîiise honte? Quel sentiment
* Acte IT, scène 7.
doitril écouler, la nature ou Toi^eil? Nous voulons que Torgueilleux soit puni ; mais nous ne voulons pas cependant qull se change en fils sacrilège mau* dit par son père, et que la comédie finisse par une scène de tragédie. Aussi tremblons-nous quand , au dénoûment, Lycandre, irrité de l'orgueil de son fils, s'écrie :
Ma malédiction, on tombe à mea genoax !
Et Lycandre lui-même, à travers sa colère, a trem* blé plus que nous, car il a craint de ne plus trouver en son fils qu'un ingrat à maudire ; mais la nature heureusement l'emporte sur la vanité dans l'âme du comte, et, revenant à ses bons sentiments à mesure qu'il entend la voix paternelle,
Je ne puis résister à ee toa respectable,
dit-il;
Eh bien! vous le youlei» rendez -moi méprisnTile, Jouissez du plaisir de me voir si confus.
Mon coeur, tout fier qu'il est, ne tous méconnaît plu9 : Oui, je suis votre fils et vous êtes mon père. Bendet votre tendresse à ce retour sincère.
{Il se jette à ses pieds. )
LTCAHimE, relevant le comte.
En sondant votre cœur, J*al frémi, j'ai tremblé. ••• Mais, malgré votre orgueil, la nature a parlé ^
De tous les exemples de piété filiale, le plus noble et le plus touchant est celui de Coriolan, tel qu'il est
' Acte T, s«^n« à§nàèrc.