‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 72 sur 76 · DE L* AMOUR PLATONIQUE · texte numérisé non relu

DE L* AMOUR PLATONIQUE

degrés en degrés, il semble qu'elle s'évapore. Elle a cer qu'il faut pour charmer l'imagination et pour rélever, elle est la meilleure des inspirations littéraires; mais, pour attirer Tâme, pour la posséder par l'amour, elle manque un peu de réalité : elle ne la touche pas comme le Dieu notre Père qui est au ciel ; elle ne se l'attache pas comme le Dieu fait homme qui est mort pour nous sur la croix. L'objet que le christianisme donne à l'amour a donc plus de prise sur notre âme, il est plus précis. N'oublions pas de remarquer que dans Platon l'objet de l'amour n'a de réalité que dans les degrés inférieurs de l'échelle du beau, ce qui est un Àt^ueil; dans le christianisme, au contraire, la réalité est au sommet ' de l'échelle, et l'âme est naturellement attirée en haut. Platon a spiritualisé l'amour; mais il l'a rendu un peu vague et un peu subtil. Le christianisme a rendu à l'amour la réalité qu'il doit avoir, en lui donnant Dieu même pour objet et pour but.

Telle est, sous l'influence des Pères de l'Église, la transformation qu'a reçue la doctrine de Platon sur l'amour. Elle a été une des sources du mysticisme chrétien : l'amour du beau est devenu l'amour de Dieu. Mais le mysticisme, s'il peut dans les âmes ardentes s'approprier les aflections du cœur humain et les satisfaire en les épurant, n'est cependant pas à la portée de tous les hommes; il ne peut pas remplacer partout l'amour. Aussi l'amour ne fut-41 pas vaincu, et il résista au mysticisme par ses bons comme par ses mauvais instincts. Que la débauche et le libertinage aient résisté aux efforts du christianisme, je n'en suis pas étonné, et je ne veux ni ne

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dois 0i*occuper de cette lutte éternelle de la chair contre l'esprit ; maïs Tamour résista auss^ à Taide des bons instincts que Platon avait découverts. 11 voulut rester une source de grands et nobles sentiments, sans pour cela devenir l'amour de Dieu ; il prétendit qu'il pouvait être, humain et pur, aimer les créations de Dieu, sans s'aller perdre dans les souillures du -vice; il crut enfin qu'il pouvait se reposer sans danger sur quelquesr-uns des degrés inrérieurs de l'échelle du beau. Seulement il ne prit pas l'échelle d'aussi bas que ravait fait Platon ; Platon était Grec et pariait de l'amour grec. Dante et Pétrarque, qui restaurèrent, au quatorzième siècle, les doctrines de l'amour platonique, étaient chrétiens : ils partirent de l'amour tel que le connaissait la société chrétienne et.cheval^esqoe au milieu de laquelle ils vivaient,

Dante et Pétrarque sont, dans la littérature moderne, les vrais créateurs de ce genre d'amour romanesque et subtil qu'on appelle l'amour platonique. L'attrait naturel de la beauté, les pensées de bonheur et même de vertu qui s'y rattachent dans r^e humaine, voilà les deux éléments du person-. nage de Béatrix tel que Dante Ta divinisé dans son poôme : Béatrix est à la fois une femme et une idée. Telle est aussi la Laure de Pétrarque. Selon le carao* tère et le génie des poètes, la femme ou l'idée domine dans ces personnages qui représentent l'inspiration ; mais il y a toujours dans les Béatrix et les Laure les deux éléments que j'ai indiqués, une femme et une idée*

Quelle e&i l'origine de ces femmes mystérieuses qui sont à la fois les anges gardiens et les muses des

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poètes? Dans le Banquet ^ Socrate prétend tenir sa doctrine sur l'amour de Diotime, une femme de Mantinée^ < qui était^ ditril, savante en amour et sur beaucoup d'autres choses. > Ce fut elle qui prescrivit aux Athéniens les sacrifices qui suspendirent dix ans une peste dont ils étaient nfienacés. Diotlme est donc une sibylle et une prophétesse; mais elle n*a rien de Laure ou de Béatrix, car elle n^est pas aimée. Laure et Béatrix n'inspirent que ceux qui les aiment; Diotime n'est pas- de la famille de ces gracieuses inspi« ratrioes des poètes. Je trouve, dans un ouvrage singulier du premier siècle de Tère chrétienne, le Pa$teut d'Hermas, un personnage qui me parait ressembler de plus près que la Diotime de Platon à Béatrix et à Laure.

Le PasUur d^Hermas est un recueil de visions, d'allégories et de préceptes de morale. Hermas ne parcourt pas, comme Dante, l'enfer, le pui^atoire et le paradis; mais il a des apparitions merveilleuses. Entre ces visions est celle d'une femme qu'il avait aimée autrefois, quand il était jeune, et qu'il avait aimée comme une sœur. Il raconte que, quelques jours avant «a première vision, il avait retrouvé à Rome cette bien-aimée dé son adolescence, et que, la voyant aussi belle encore et d'aussi bonnes mœurs qu'elle était autrefois, il avait pensé qu'il aurait été heureux de l'avoir épousée; pensée réprébensible, car Hermas est marié, mais qui est naturelle au cœur de l'homme, tant est grand le charme de ces premières et naïves aflections de la jeunesse, que rien n'a désenchantées parce que rien non plus ne les a éprouvées. Ne nous étonnons donc pas de ce regret involontaii e

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d'Uennas. D'ailleurs il nous dit, daxs une des visions suivantes, que sa femme était médisante et acariâtre. Aussi pensait41 , se promenant dans la campagne, à celle qu*il avait aimée et qui n'était pas sa femme, quand il se sentit tout à coup pris de sommeil, et, pendant son sommeil, Tesprit de Dieu l'emporta dans un désert affreux, plein de rochers et de torrents. Mais sans doute Tidée de celle qu'il avait aimée et qu*il avait retrouvée ne Tabandonnait pas, car, le ciel s'étant entr'ouvert, il la vit qui le saluait du haut du ciel : « Je la regardai , et je lui dis : Que foites-vous <c là? » Elle me répondit : « Je suis venue ici pour c accuser tes péchés devant le Seigneur. Le Sei- « gneur s'est irrité parce que tu as péché contre moi. « — Et quand, lui dis-je, et en quel lieu ai-je péché « contre vous, dans mes paroles ou dans mes ac- « tions? Ne vous ai-je pas toujours respectée comme « ma sœur? » Elle dit en souriant : « Un mauvais < désir est entré dans ton coBur. Ne crois-tu pas que « ce soit un péché pour un homme juste?... Prie « donc le Seigneur pour qu'il te pardonne. » Et, après qu'elle eut ainsi parlé, le ciel se ferma \ »

C'est après cette apparition de sa bien-aimée de jeunesse qu'Hermas a ses autres visions plus graves et phis mystiques. Mais qui ne sent que c'est l'émotion de l'amour, si je puis parler ainsi dans un pareil sujet, qui a éveillé l'imagination du croyant? qui ne sent que cette femme qui est venue se plaindre à Dieu du péché d'Hermas contre elle, mais qui ne le lui reproche qu'en souriant et qui l'avertit que

' Le PasUur d'Uernias, liv. I, Yinon t.

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Dieu lolui pardonnera, qui ne sent que celle femme, qui lienl de la sainle des premiers chrétiens el de la dame des preux chevaliers, mcrile bien mieux que la Diotime de Socrale d'êlre Taïeule et la devancière de la Béalrix de Dante?

Dante, au surplus, a voulu nous faire connaître le sens caché de cet amour mystique el romanesque qu'il ressentait pour Béalrix ; el, dans sa Yita Nova, il raconte comment est né son amour et comment il s'est développé. Cet amour de Dante pour Béalrix n'a ni histoire ni aventures, ou plutôt c'est ITiisloire d'une idée, car c'est à peine si Béalrix l'a vu, loin qu'elle l'ait aimé. Quant à lui, il était encore enfant quand il a vu Béalrix, qui était de son âge. Elle était belle, grave, sérieuse, et si beauté a charmé l'âme de Dante ; il l'a aimée comme la plus gracieuse image du beau el du bon sur la terre. El ne nous y trompons pas : qui que nous soyons ici-bas, nous avons tous senti, aux premières heures de la jeunesse, au moment où notre âme et nos sens s'épanouissaient au souffle d'une vie nouvelle, nous avons tous senti ce besoin d'aimer le bon sous l'tmage du beau, el tous aussi, comme Dante, nous en avons trouvé limage quelque part, tous nous avons eu notre Béalrix; mais nous n'avons pas'tous su profiter de notre trouvaille, peut-être aussi n'avons-nous pas eu le bonheur qu'a eu Dante. Béalrix, en effet, ne fut jamais ni sa femme ni son amie, car elle mourut jeune, et elle resta dans la mémoire du poêle comme une image d'innocence et de beauté que rien ne vint jamais ternir. Aussi, comme les souvenirs lui en sont gracieux et doux! comme il aime à raconter ce roman intérieur de son

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âme et les aveutufcs myslérieuse^ de cette vie MVh velle qui s'est accomplie tout entière dans soniHBur sans que le monde en ait jamais rie^ su ni rien deviné! Oserai-je citer une de ces aventures^ et remarquer en passant combien aux âmes vraiment passionnées il faut peu de fracas d'action pour avoir beaucoup d*émotions)f c Un jour, dit Dante parlant de Qéatrix, je la vis vêtue de blanc, entre deux daines belles aussi, mais un peu moins jeunes qu'elle. Elle suivait une rue, et moi je m'arrêtai tout trenablapt. Ses yeux ^e tournèrent vers l'endroit où j'étais, et ai^o une bonté ineffable elle m'adressa un salut plein de dé* cence... JLf'heure où son graciewc salut arriva jusqu'à moi, était, je l'ai remarqué, la neuvième heure, du jour; et, comnae c'était la première fois que ses pa* rôles venaient à mon oreille, elles me furent si douces que, presque enivré» je quittai la foule, cit» ^u« rant chercher un lieu solitaire, je me mis à pepser k elle*.»

Il est des amants qui se laissent volontiers arra^ cher le secret du nom de leur maltresse; ils en font confidence à tabl^, entre amis qui boivent et qui pro» mettent d'être discrets. « Vous vouIqsi, dit Horace*, que je boive encore cette coupe pleine d*un vieux falerne? soit, à condition que le frèr^ d& la belle Mégi lia nous dira quelle est la dame qui a pereé son âme des traits d'amour... Il hésite : je pe boirai qu'à ce prix* AUpns, beau jeune homine,. quel que soit Tûbjet de votre amour, vous n'avez |>oint à eu rou** gif,, j'en suis sûr, et votre passion est aussi pune que.

* VieSfmveU€j tradoetioa d« M. Deléclue.

' Horace, Uy. I, odo uvil : JVoiil t» iMwm....

m L*AMOUR PLATONIQUE. 390

voire cœur. Faîtes-moi votre confidence t je serai discret... Ah, ttt&lhetil*ettx! dans quel goûRre tu es tombé! tu méritais mieux. » Voilà, à Rome, au temps d'Horace, les confidences amoureuses^ Danà Florence, avec un amant comme Dante et avec une maîtresse comme Béatrix, les choses se passent aù'trement. Les amis de Dante voyaient bien qu'il était amoureux, et ils lui demandaient aussi, comme danà Horace : « Peut qui l'amour te fait-il ainsi soUflHr? *^ te les regardais en souriant et ne leur répondais rien. Un jour il ai^Hva que la dame de mon ôteur se trouva dans Un Heu où se chantaient les hymnes de la reine du ciel. J'y étais, et de ma place je regardait celle qui faisait ma joie. Entre elle et mol était assise une dame belle et gracieuse, qui tourna souvent ses yeux vers moi, étonnée de mes regards qui paraissaient s'arrêter sur elle. Plusieurs s'aperçurent de ces mouvements, et on les remarqua si bien, qu'en sor^ tant de ma place j'entendais dire près de moi : Voyeé comme cette dame le fait souffrir d'amour ; c*est pou^ elle qu'il est malade. Ils la nommèrent , et je vie qu'il s'agissait de cette dame qui était placée ad milieu de la ligne qui partait de la beauté de Béatrix et venait aboutir à mes yeux. Alors je me rassurai,' voyant que mon secret n'était pas découvert, et je pensai même à me servir de cette dame pour miént cacher la vérité. Je fis si bien en peu de temps; qud tous ceux qui parlaient de moi croyaient savoir qu'elle était celle que j'aimais * . »

Cependant, ayant le droit désormais de paraître amoureux sans crainte de trahir son secret, Dante sa

' Vie AoutcUe.

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mit à faire des vers d*amour, comme c'était la mode du temps, adressant aux poôtes et aux amants de Florence des défis poétiques, leur demandant de lui expliquer tantôt un songe, tantôt une énigme, leur contant ses rêveries, dont il s'applaudissait de voir qu'aucun d'eux ne pût comprendre le sens, maïs que quelques-uns raillaient gaiement. TeLétait Dante de Maiano, un de ses amis et de ses parents, qui, répondant à un de ces galants défis de Dante, lui conseillait simplement, pour dissiper ses vapeurs, d'aller prendre un bain et de consulter les médecins*.

Loin de vouloir suivre les conseils de son parent et de chercher à guérir de son amour, Dante s'y abandonnait chaque jour davantage comme à sa meilleure et à sa plus si!U*e inspiration. L'amour de Béatrix semblait peu âpeu se confondre avec l'amour de Dieu, et Dante prenait, pour exprimer ses sentiments amoureux, le langage de la foi et souvent même de la théologie : a Je veux expliquer, dit-il, quels vertueux effets produissât surmoi le salut qu'elle m adressait. Quand je la voyais venir do quelque côté, plein de l'espérance de recevoir son gracieux saint, je ne me souvenais plus que j'eusse des ennemis, je me sentais enflammé du feu de la charité, et j'aurais pardonné sans peine à quiconque m'eût offensé. Si, dans cet instant, quelqu'un m'eût interrogé, je n'aurais su que lui parler d'amour ^ »

Voilà comment, dans le Dante, l'amour inspirait l'homme, le rendant charitable, miséricordieux, lui

' Voycx, Jans les Obsei'valions sur la Vie K^ouvette par M. DeU^ dozc, le ^oiiu«lil« IknU de Maiauo.

' Vit I^iouvelk.

DE l'amour platonique. 401

fusent oublier qu'il avait des ennemis, ou les lui faisant aimer. Qudle victoire remportée sur cette flme desUnée aux haines et aux colères de la guerre civile!

Béatrix et Laure sont toutes deux de la même £unille : mais l'amour de Pétrarque pour Laure est moins grave et moins élevé que celui de Dante pour Béatrix. Cet amour est plus littéraire, si je puis parler ainsi; il inspire le génie du poète plus que Tâme de l'auteur; il touche de plus près à l'amour platonique tel que nous le trouverons dans les romans et les tragédies du dix-septième siècle. Dans le Dante enfin, l'amour se sent du théol<^en ; dans Pétrarque, il se sent surtout du littérateur.

Ce n'est pas que Pétrarque, dans le commentaire qu'il a fait aussi lui-même de son amour, n'ait voulu également nous représenter cet amour comme lui inspirant la sagesse et la piété. Cependant, entre les récits mystiques de la Vie Nouvelle de Dante et les réflexions dévotes des Dialogues du mépris du monde par Pétrarque, il y aime grande différence. J'entends bien Pétrarque dire à saint Augustin, son interlocuteur, que jamais rien de honteux ni de bas ne s'est mêlé à sa passion, et qu'on n'en peut blâmer que l'excès : «.Si vos yeux pouvaient voir mon amour, vous le verriez aussi pur que la beauté de Laure. Que dis-je? c'est à Laure que je dois tout ce que je suis : jamais je ne serais parvenu à la moindre renommée, si son amour n avait fait fleurir dans mon âme les germes de vertu que la nature y avait semés. C'est elle qui arraclia ma jeunesse à la souillure du vice; c'est elle qui me donna mon essor vers le ciel ; c'est

4(tt m l'amour platomiquc«

die qui me fit «mer Dieu. Par elle je deviné veN ttteux; car l'amour métamorphose lesftmaflts et îeis rend semblables à ce qu'ils aiment** y Ces piiroles sont un commentaire fidèle de la doctrine de t^laUm sur Tamouri et elles mettent Laureà côté de iBéatrix; mais, à la fin du dialogué» Pétrarque^ vaincu par les arguments de saint Augustin,, renonce à son amour i il l'abjure comme une erreur , comme^ un péché» Voilà ce que Dante n'eAt jamais fatt| lui qui a'éeriei à la fin de la Vie Nouvelle, qu'il espèt^e qu'après sa mort son « âme ira voir la gloire de la Uenheureuse Béatrix, qui dans le ciel contemple fiioe à iace celui qni est béni à travers totis les siècles*. » Dante, en efiet, dans son amour n'a rien do0t H puisse se té:» pentir. Béatrix surtout, étaut morte jeune, est passée au ciel avec toute sa beauté %i toute sa pureté, et il U'est resté d'elle sur la terre que le sentiment de tendre admiration que Dante lui a conservé* Laure, au contraire, moins heureuse que Béatriz, a vécu. Elle a été mariée; elle a même vieilli im-bas, noue dit Pétrarque, qui se vante de l'avoir aimée quand sa beauté était déjà passée, voulant montrer par là 1» chasteté de>sa passion.-Cependant ce ocmunerce de Laure avec la terre, avec le temps et surtout avec le mariage, fait qu'elle est moins divine que Béatrtx; son image est moina idéale ; elle est plus femme* Aussi Pétrarque est41 forcé d'avouer que dans Laure il a atmé l'âme avec le corps. Son amour toucho dono de près aux passicms humaines, e'estrà«dire au pé* dié. Saint Augustin, son interlocuteur, ne lui laisse,

* De c&fUempt9 mundi.

DB L*AMOtJR PLATONiauB.' 4^

à 4M3( égardi lil illuiiioii ni relftôfae t if poîirsuit la (ïiisrion de Pétrarque jusque dans les replis les plus cacliés, et d*aveux en aveux il ramène à reconnaître qu'il a prii^j pour arriver à Tamour de Dieu, la plus mauvaise route et surtout la plus loilgue, n*aimant dans le eréateiir que l'artiste qui avait fait de Lattis le type parfoit de la beauté, comme si, au contraire^ h beauté des corps n*était pas la moins élevée desf foiifieS de la beauté suprême ^

Ainsi Pétnurque désavoue et réprouve rameur pla^ tonique; il Ti^jure, pressé par la sagacité péfié« trente de Tinterloeuteur ou plùtM dii confesseur qU*tl s'est Choisi. Avouons^le, en eiTet, saint Augus^ tin est bien choisi pour être le confident et le censeur d'un amant comme Pétrarque, amant sidMil, qui veut être à la fols amourcim et vertueux^ Or, c'est là' une prétention que saint Augustin, avec la connais» sance qu'il a du coeur humain et Fexpérience que lui a donnée sa propre vie, ne peut pas souifrir dans son pénitent. Et ne oroyea pas que ce soit seulement quand Pétrarque le fait parler, que saint Augustin a cette science du cosur humain ; ne croyez pas que le poète prête au Père de TÉgltse : je dirais volontiers qu'entre Pétrarque et saint Augustin, celui qui sait le mieux l'amour; celui même qui a le mieux aimé, c'est saint Augustin. Je ne veux pas parler ici des CwïfesBions ; mais partout dans ses ouvrages éclate

' « Quam crciiiAn oiini«, eicaforis tmora ^fligrailttiii lil^ Is eotiti'a, « creatnr» capins ille««brit, erMtorcin noo qnoiosde deevit amastî, scd « miratos artificem fuisti , qnui nihil ei omoilmt fonnoiiaf treoMef, « qniiiii lamen ullidit pviehrHiidîiisiii sH foroMl wrperet. t (1H C0H* M^f (« miMMif, <lidu>g«e tu.)

404 DB l'amour platonique.

cette sagacité qui tient à la pratique des passions humaines. De là, au milieu même de ses plus graves sermons, et surtout quand il prêche Tamour de Dieu , des retours inattendus et charmants sur la jeunesse, sur Tamour, et qui semblent comme une page publiée des Confessions, Je ne puis résister au plaisir d*en citer un exemple : « Eh quoi ! dit-il dans un de £es sermons sur les Épttres de saint Paul, si un amant s'habille autrement qu'il ne plaît à sa maîtresse, si en le voyant elle lui dit : « Je ne veux « pas que vous ayez cette casaque rouge, » il quitte sa casaque et ne la met plus; si en hiver elle lui dit : « Je vous aime en tunique, » il se met en Punique, aimant mieux grelotter de froid que de déplaire. Est-ce que sa maîtresse doit, s'il désobéit, le con-* damner à la prison ou lui faire donner la torture? non; elle n'a qu'un mot pour se faire obéir et pour faire trembler son amant : « Je ne vous reverrai plus. » C'est avec ce seul mot qu'une maîtresse se fait redouter. Et si Dieu vous le dit, ce mot formidable, vous ne tremblerez pas! Ah! oui, nous trem* blerons beaucoup , mais seulement si nous aimons beaucoup'. »

Voilà par quels traits saint Augustin est à la fois, selon moi, le plus sévère et le plus humain des prédicateurs; voilà comment il méritait que Pétrarque leprit pour confidentet pour censeur de sesamouni\

' Œuvres de saiot Auguslio, édit. Gaumo, t. V, p. il te.

' Pétrarque, dans la préface de ses Dialogues, fait no beau portrait de saint Attgustiu lui apparaissant tout à coup ; « Reli^osus aspectus^ frons tt Qiodesta, graves 4>cttli, sobrius iaccssus, habitua saccr; sed rouiaoa • facuQdia^loriosissinii patris Augnstiui qnoddam aatis aperiuiu iiidi*

DE L*AMaUR PLATONIQUE* 405

. Nous avons vii comment les Pères de l'Église , et même saint Augustin que fait parler Pétrarque, confondaient Tamour platonique avec Tamour de Dieu, les Pères. de TÉglise ne prenant, pour ainsi dire, la doctrine de Platon que lorsqu'elle touche à sa perfection. Nous ayons vu comment, dans le Dante et Pétrarque, cette doctrine revenant vers -les sentiments humains, Tamour était à la fois une idée et une femme ; comment, dans Béatrix surtout, ridée remportait sur la femme , tandis que dans Laure la femme l'emportait sur l'idée. Il nous reste à voir la troisième phase de la doctrine de l'amour platonique dans Técole des platoniciens en Italie, au XV* siècle.

. L'amour, qui avec le Dante était une inspiration morale et religieuse, et avec Pétrarque une inspiration littéraire et poétique, devient, dans l'école platonique du XV* siècle, une doctrine érudite et savante, qui s'attache avec une sorte de fanatisme auxidées de Platon, sans vouloir y rien ajouter.

^ Pour mieux comprendre cet enthousiasme érudit^ supposons que nous assistons à un des banquets solennels que Laurent de Médicis donnait à ses amis, dans sa villa de Careggi, le jour de la naissance et de la mort de Platon, c'estrànlire le 7 novembre, et dont Marsile Ficin nous a conservé le souvenir dans son commentaire de Platon.

Il y a neuf convives : c'est le nombre des muses,

« cium pr»ferebat. Accedebat dulcior quidam majorque qtiam netmo « quid homini* affeclut. n Ces derniers mots peignent hcnrenscrocnt cette tendresse de sentiments ijui est on des cmctèrw principaux de saint Augustin.

406 DE L*AMOUn PLATON laCK.

c*est le nombre des convives du Banqwst de Platon. Comme dails le Banquet^ après s'être liTrés modérément aux plaisirs de la table, on se met à diss^er sur Tamour ou plutôt à commenter le Banquet de Platon. Ne vous attendes pas à trouver ici cette grade de la convertotion socratique qui passe aisément de la familiarité la plus charmante à la plus haute gravité: Térudition des platoniciens de Gftreggi n'a pas ces simples allures; elle est enthousiaste, et, ce qu'il y a de pis, un pett déclamatoire, c Non, dit Marsile Ficin * , ce n'est ni des jAilosophes Anatagore, Damon ou Archélaûs, ni du rhéteur Prodicus, ni d'Aspasie, la maltresse de l'éloquence grecque, ni du musicien Conus, que Platon nous annonce qu'il avait appris la doctrine de l'anlour. C'est de \h prophétesse Diotime , c'est d'une fomme inspirée par l'esprit divin qull avait reçu la science, disait^l, sans doute pour montrer qu'il n'y a que l'inspiration de la Divinité qui puisse faire comprendre aux hommes ce que c'est que la Vraie l)eauté, le véritable amour, tant est grande et sainte la faculté d'aimer 1 Loin donc de ce banquet divin, loin d*ici, profanes qui, vautrés dans la fange de la vie terrestre, et vils esclaves de Bacchus et de Priape, ravalez aux plaisirs de la terre l'amour, cet esprit des cieux! ïfats vous, chastes compagnons, qui, livrés au culte de Diane et de Minerve, jouissez de la liberté des purs esprits et de la joie éternelle de l'âme, venez et écoutez avec un zèle respectueux les mystères divins que Diotime a révélés à Socrate ! »

* Traduction lutine de Platon, vdit. Je UOi, pag. ii«i* <

Ne nous y trompons pas : la doctrine de ramour, telle que Platon Tavait conçue dans le Batiquêty re«vient ici tout entière. Ce n'est plus Tamour de Dieu substitué à l'amour terrestre, comme dans les Pères de TÉglise; ce n'est plus Tamour d'une dame, ser* vaut, comme dans le Dante, dans Pétrarque el daâs les héros de chevalerie, dUpitl^tion atix bons et aux grands sentiments : c'est un amour plus philoso«> phique àia fois et moins pur* Je m'explique : c'est Tamour tel que Platon rivait reçu d^ mains de la société grecque, et tel qu'il l'avait Uwsformé sans pouvoir ou sans vouloir le sépar€»r entièrement de son commerce avec les cens, touchant encore & la terre par la forme, qui e»i la beauté ici»b&9, au ciel par ridée» qui est la beauté céleste. Cette doetriaei toute païenne à la fois et toute philosophique, est celle qui reparait dans les platoniciens du xv* siède en Italie. Elle convient au génie italien ; elle oon* vie|it aussi , disons-le , aux mesura de Tltalie du XV* siècle. Elle convient au génie italien, parce qu'elle s'accorde admirablement avec le génie des arts et le culte du beau. Platon, en effet, dans son Banquet f n'a pas seulement créé une dootriaQ nou« velle sur l'amour; il a créé aussi, si je puis le dire, la philosophie des arts. En montrant le rapport qui existe entre la beauté de la forme et la beauté del l'idée, et comment l'une peut mener à l'autre, il a révélé le principe divin des arts; car, dans les arts comme dans Tamour, la beauté matérielle n'est bonne qu'à nous initier à la beaulé morale : les vierges de Raphaël ne sont belles qu'afin d'être divines.

408 Dfi l'amouh platonique.

La doctrine platonicienne convenait aussi aux mœiirs de Tltalie du xV* siècle. Comme elle ne dédaigne pas la beauté de la forme, elle est par ce côté plus indulgente aux sens, et elle comporte une sorte de relâchement qui, pour des philosophes, a le mérite de n*étre pas une contradiction, puisque, lors* qu'ils aiment la beauté, ils sont censés en train d'aimer la vertu.

Ainsi, des deux caractères que la doctrine platonicienne avait pris dans les Pères de l'Église, l'amour de Dieu d'une part, et de l'autre le dédain et la crainte de l'amour humain, de ces deux caractères l'un disparait et l'autre diminue dans le platonicisme italien. L'amour humain n'est plus dédaigné et réprouvé; il redevient ce qu'il était dans Platon, un des degrés qui conduisent à Tamour de la beauté, divine. Les platoniciens de Careggi, comme gens de bonne compagnie, répugnent à la débauche; mais ils respectent l'amour et ils le chantent, en vraisî^fils de Dante et de Pétrarque *. En même temps l'amour de Dieu perd peu à peu son caractère chrétien;- il redevient aussi, comme dans Platon, l'amour du l^eau infini. Or le beau infini touche à Dieu, mais ce

' Voyez les poésies de Laurent deMédiets; Toyez aussi celles de Mi* diel-Ange. M. Valéry, dans ses voyages historiques et littéraires en Italie, raconte que dans la bibliothèque ainbrosieime à Milan , « il trouva dix lettres de Luei-ècc Borgia au cardinal Bembo , à la suites desquelles est une pièce de vci*s espagnols de celui-ci, qui respire le platonicisme lé plus eialté, le plus pur ; la réponse de la dame est beaucoup plus nette el iQlle l'aiîconipagne d'une boude de ses cheveux. Ainsi le fonds de ce portefouille offre un monument frappant, caractéristique de la corruption des mœurs italiennes au seizième siècle, ce mélange bizarre, pédantesquo de pensée, de philosophie et de sensualisme. »

DE L*AMÛI!R PLATONIQUE. 400

.n*est plus Dieu lui-même; et les plMoniciens de ritalie se faisaient gloire de ce retour aux idées de Platon ; ils s*applaudissaient de Fesprit séculier et mondain que leur philosophie donnait à la littérature italienne, sans trop alnqutéter si ce caractère tout séculier n'allait pas jusqu*à dévenir même quelque peu païen*.

J'ai examiné quel était l'amour dans les tragiques grecs, surtout dans les plus anciens; j'ai recherché aussi quel était le caractère général de l'amour dans la poésie antique, quel changement le christianisme y airait apporté, et comment cette passion, tout en gardant l'allure ardente qu'elle avait souvent dans l'antiquité, avait pris une nature nouvelle, plus élevée à la fois et plus agitée, mais par conséquent aussi plus dramatique. J'ai indiqué enfin l'origine et les

^ Marcile Ficin se 8«*vait, dans le titre de ses chapitres, des tM-nics consacrés par la théologie chrétienne ; mais il en oubliait les pensées dans les chapitres mêmes. Le dernier chapitre du Banqitet de Careggi est intitnlé : Quomodo (tgendœ êunt gratiœ ipiritui mneio, qui nos ad ha»e ditpnkUionem illuminaioU atque aceendit. P. 1178.

Pic de la Mirandole, dans ane lettre qu'il adressait à Laurent de Médicis après avoir lu ses poésies amoureuses , le compare et le préféra à Dante, qu'il trouve trop théologien :

« Si de Deo, de anima, de beatis agitur, affert qu» Thomas , quœ Au- « gustinus de his seripserunt ; et fuit ille iu his tractandis meditandisque « tam frequens quam assiduus.... at fuit dubio procul summi ingenii « opus, quod ipse prustas, philosophica facereque sunt amatoria , et « quae sunt sua severitate austerula, superindauta vencre, facere amabi- « lia. Ita in tuis versibus amantium lusibus philosophorum séria sunt • adraixta, ut et illa bine dignitatem, et hsc iilinc hilaritatem gratiam- « que lucrifecerint. » (Poésies de Laurent de Médicis. Bergame, 1768, page se de la préface.)

4iO m l'aMOOR PLATONIQnB.

phases diverses de cet amour plàtoiii(|ue qui tient une si grande place dans les littératures modernes. En traitant de l'expression de Taoïoiir dans le drame, soit au XYii* siècle, soit au xviii% nous allons retrouver la trace de ces diverses înfiuenocs.

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