‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 10 sur 63 · AU COMMENCEMENT DU [)IX-NEUVIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

AU COMMENCEMENT DU [)IX-NEUVIÈME SIECLE

cesse d'aimer la descriplion ; mais à la descriplion elle a mêlé la réflexion, et elle a échappé par là au danger de tomber dans l'inventaire ou dans le catalogue. Ce nouveau caractère de la poésie descriptive perce dans André Chénier. La beauté du soir, la douceur des derniers rayons du soleil, le miroir des eaux, le charme des bois et des prés ne val-nl chez lui que parce qu'ils sont conteniplés, et la pensée de l'homme vient animer le siicctacle de la nature. Bientôt ces beaux aspects éveillent, chez le sage qui les considère, de douces rêveries :

Il revoit près de lui, tout à coup animés ,

Ces fantômes si beaux, à nos p'eurs tant aimés ;

Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; Ses yeux laissent tomber une larme '

Qui ne se souvient ici de l'ode de M. de Lamartine, le Soir?

Tout à coup, détaché des cieux, Un rayon de l'astre nocturne, Glissant sur mon front taciturne.

Vient mollement tonchcr mes ycia.

ilon àmc à la clarté sV-nflanimc.

Je sens di-s transports ineonnns.

Je songe à ceux qui ae sont plus; Douce lumière, es-tu leur àmc.^

' j *<■ El.

gic.

Peut-être ces mines heureux Glissent aussi sur le bocage; Enveloppé de leur image, Je crois me sentir plus près d'eux.

Ah! si c'est vous, ombres chéries, Loin de la foule et loin du bruit, Revenez ainsi chaque nuit Vous mêler à mes rêveries !

Quelle ressemblance! et comme, à mesure qu'on s'avance, on voit, pour ainsi dire, André Chénicr se séparer de la poésie du dix-huitième siècle et trouver peu à peu les idées et les émotions qui vont devenir familières à la poésie du dix-neuvième siècle !

S'il y a des ressemblances, il y a encore pourtant plus de différences. Je ne parle pas seulement de la différence du style, qui fait la supériorité d'André Chénier sur les poètes de notre temps, sinon sur M . de Laniartine dans les Méditations. Ainsi, quand il se laisse aller à la mélancolie, jamais il ne tombe dans les expressions vagues et vaporeuses ; sa parole est toujours vive et nette, son coloris toujours pur et brillant. Il tient ce mérite de l'étude et de l'imitation des Grecs. Mais il y a des différences plus caractéristiques entre sa mélancolie et celle des poètes modernes. Ses rêveries ne tournent pas à cette mise en scène du moi qui est la manie des poètes modernes, à cet égoïsme misanthropique et vaniteux qui se glorifie d'avoir des désirs qu'il ne peut pas satisfaire, et qui se fait, de l'impuissance même de ses prétentions, une sorte d'originalité et de distinction. Les rêveries, dans André Chénier, sont littéraires, au lieu d'être per-

Page 1