‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 9 sur 63 · AU COMMENCEMENT DU DIX-NEUVIEME SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU COMMENCEMENT DU DIX-NEUVIEME SIÈCLE

poésie nouvelle, ou du moins d'une poésie empruntée de plus près à l'élude et à l'imitation de l'antiquité. Il ne faut pas, en effet, se faire illusion sur la poésie d'André Chénier : il n'y a rien chez lui qui sente la poésie romantique, rien qui soil inspiré de Shakspeare ou du génie germanique. Il est grec, et c'est par une plus vive et plus fidèle imitation de l'antiquité grecque qu'il veut renouveler la poésie française. Il fait en poésie ce que David fait dans la peinture, et il se rattache à celte renaissance de l'art antique qui, sous Louis XVI, commence à succéder à la peinture affectée et prétentieuse du dix-huitième siècle.

Chose curieuse et qui témoigne de l'étroite parenté qu'il y a entre l'esprit français et le génie de l'antiquité grecque cl latine : toutes les fois que nous avons voulu régénérer notre littérature, c'est aux sources antiques que nous avons recouru. Ronsard et les poêles de son école ne cherchaient pas leurs inspirations dans les vieux romans et dans les fabliaux du moyen âge ; ils ne visaient pas à être Gaulois ou Francs, mais à être Grecs et Latins. Malherbe, qui détrôna Ronsard, aimait le vieux fonds de notre langue et ne voulait pas qu'on le troublât par l'imitation pédantesque du grec et du latin. Par là il tenait plus du génie des peuples modernes que les poêles de la renaissance ; cependant il imitait l'antiquité et surtout les Lalins, dont le bon sens sévère plaisait à son esprit correct. Roileau et Racine n'ont eux-mêmes épuré et fixé la langue de la poésie qu'en imitant de plus près Jes Grecs. André Chénier prit la même route ; ce fut aussi par l'élude delà poésie grecque qu'il ranima et rajeunit la poésie

française. De telle sorte qu'on peut dire que, dans toutes les révolutions de notre histoire littéraire, il n'y a jamais eu d'autre innovation qu'une nouvelle manière d'étudier et d'imiter l'antiquité.

André Chénier a pris soin lui-même d'expliquer comment il entend limitation des anciens. Comme à celte âme de poëte tout s'offre avec une image, c'est par une image aussi qu'il exprime le genre d'imitation et d'étude qu'il veut qu'on fasse de l'antiquité : « Je veux, dit-il, qu'on imite les anciens,

Comme aux bords d'Eurotas,

Lorsqu'une épouse est près du terme de Lucine,

On suspend devant elle, en un riche tableau,

Ce que l'art de Zeuxis anima de plus beau,

Apollon et Bacchus, Hyacinthe, Nérée,

Avec les deux gémeaux, leur sœur tant désirée.

L'épouse les contemplej elle nourrit ses yeux

De ces objets, honneur de la terre et des cieux ;

Et de son flanc rempli de ces formes nouvelles

Sort un fruit noble et beau comme ces beaux modèles.

Voilà de quelle manière André Chénier veut que les poètes modernes imitent l'antiquité, non en l'étudiant ou en la copiant d'une manière pédantesque, mais en la contemplant conmie un modèle divin, en se pénétrant de sa beauté, en faisant que les yeux s'en repaissent à loisir et que l'âme s'en nourrisse, afin que l'esprit puisse la produire. Il faut vivre avec l'antiquité; il faut respirer son air, il faut se faire à son climat, à sa lumière de pourpre :

Largior hic campes œthcr et lumine vestit Purpureo

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Il faut enfin que l'imitalion se change en inspiration. Uien n'est pris entièrement de l'antiquité dans André Chénier, et cependant tout la rappelle. Sans cesse nous voyons dans ses fragments quelque vers ou quelque image empnintécaux poêles antiques, et Chénier ajoute dans une note que cette image pourra faire un quadro, un tableau ; car il compose ses vers comme le peintre compose ses tableaux : il va partout cherchant ce qui est beau ou ce qui est gracieux, ici un trait, là un autre. Les idylles d'André Chénier ne sont nulle part tout entières dans l'antiquité, non plus que les paysages du Poussin ne sont nulle part tout entiers dans la nature; mais les traits en sont partout. C'est par là qu'André Chénier est en même temps vrai et élégant; c'est par là que ses idylles ont une vie et une grâce qui leur est propre. Aussi aime-t-il à les montrer marchant et courant, pour ainsi dire, comme les nymphes dont elles chanti'nt la beauté, et allant audevant de ses amis pour leur souhailor la bienvenue du poète :

De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure ciu réveil Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle. Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle. L'eau pure a rauimé son front, ses yeux brillants; D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs; Et des fleurs sur son sein et des fleurs sur sa tète, Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête A défier un jour les pipeaux de Segrais, Seuls connus parmi nous aux nymphes des forets '.

• ' H»la».

Eu se faisant le disciple des Grecs, André Chénier est cependant plus moderne encore qu'il ne veut l'être ou qu'on croit qu'il ne l'est. Je lui en fais un mérite, au lieu de lui en faire un reproche. Ce qu'il faut, en eiïet, emprunter à l'antiquité, c'est la forme et l'expression ; la poésie moderne aurait grand tort de se priver des sentiments ou même de l'inquiétude morale que Tâme humaine, depuis le christianisme, a pris dans une étude et dans une surveillance plus attentives d'elle-même. Aussi André Chénier, tout poêle antique qu'il veut être, touche pourtant de plus près qu'on ne le croit au poète qui a le plus vivement exi:rimé l'état de Tàme humaine dans la société moderne, je veux dire à M. de Lamartine. 11 le précède et l'annonce, pour ainsi dire, non par l'expression, mais par le tour de quelquesuns de ses sentiments et de ses idées :

Douce mélancolie, aimable mensongère,

Des antres des forêts déesse futélaire,

Qui viens d'une insensible et charmante langtieiir

Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur,

Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,

Il s'égare à pas lenls au penchant des vallées,

Et voit des derniers feux le ciel se colorer

Et sur les monts lointains un beau jour expirer*.

Voilà le poète descriptif, comme l'étaient presque tous les poètes de la fin du dix-huitième siècle; mais cette poésie descriptive u déjà un autre caractère et un autre accent. La [locsie, de nos jours, n'a pas

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