‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 11 sur 63 · AU COMMENCEMENT DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU COMMENCEMENT DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

sonnelles. Ces fantômes aimés qu'il voit errer autour de lui, ces mânes aux yeux charmants sont les liéroïnes des romans qu'il a lus, et non les héroïnes de ses aventures ou de ses rêves. Le moi bruyant et mécontent n'a pas encore fait invasion dans la poésie; cependant il est tout prêt d'y entrer ; car la mélancolie et la contemplation sont déjà des sentiments familiers à la poésie, et, dès que l'homme contemple et médite autre chose que Dieu, il est tout près de ne contempler et de ne méditer que soimême.

Ainsi, à prendre dans André Chénier certains sentiments et certaines idées qui ne sont déjà plus du dix-huitième siècle, il est, par son âge comme par le caractère de son génie, entre les deux siècles. Ailleurs, et dans ses idylles particulièrement, il est tout antique. Le Jeune malade semble une véritable idylle de Théocrite retrouvée dans les cendres de Pompéïa ou dans un manuscrit palimpseste. Mais ne croyons pas que l'antiquité fasse tort ici à la vérité. Il y a une vérité qui n'est ni antique ni moderne, qui est la vérité même du cœur humain, quand il s'abandonne à la passion sans résistance et sans réserve. Toutes les grandes passions, les bonnes comme les mauvaises, celles qui prennent l'âme tout entière, l'amour maternel dans Andromaque, l'amour paternel dans le père de l'Enfant prodigue, l'amour filial dans Antigone, l'amour enfin dans la Simèthe de Théocrite ou dans le chevalier des Grieux de Manon Lescaut, tous ces mouvements irrésistibles du cœur ne sont ni antiques ni modernes : ils sont humains.

Tel est l'amour dans le Jeune malade. Pendant

86 r)E LA POÉSIF. PASTORALE

quelque temps, la mère du jeune homme ne sait pas ce qui le fait souffrir: qu'a-t-il?

Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume.

Le jeune homme se tait; mais enfin, vaincu par les prières tle sa mère, ou troublé par le délire de la fièvre, il parle, il s'écrie :

0 coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage! 0 vent sonore et frais qui troublais le feuillage Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin !

De légères beautés troupe agile et dansante

Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe;

Là ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons

0 vi.-age divin! ô fêtes! ô chansons!

Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure,

Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.

Dieux ! ces bras et ces fleurs, ces cheveux, ces pieds nus,

Si blancs, si délicats ! je ne les verrai plus !

Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe,

Que je la voie encor, cette vierge cliarmanle!

A ce trouble, à ces cris, la mère a reconnu le mal qui dévore son fils :

. . . C'est l'amour, c'est l'amour, insensé, Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé!

André Chénier n'a pas seulement cette vérité dans la passion, quand il chante l'amour tel que le chantait l'antiquité; il a le même don de sincérité efde

Ai: (:om>:f.ncf.ment du dix-neuvième siècle. 87 gràco, quand il chante ses amours et sa Camille, qui me parait ressembler quelque peu aux Délie cl aux Cinthie dos poêles latins. 11 n'a pas besoin des souvenirs de l'Érymanlhe ou du Pence pour donner à l'amour une expression poétique : les traits de la vie quotidienne lui suffisent; le tableau chez lui n'emprunte rien au cadre. Voyez quand il raconte comment ses amis veulent l'engager à quitter la poésie amoureuse pour la poésie épique :

Mais si, bientôt lassé de ces poursuites folles, Je retourne à mes riens que tu nommes frivoles, Si je chante Camille, alors écoute, voi, Les vers pour la chanter naissent autour de moi ; Tout pour elle a des vers; ils renaissent en foule; Us brillent dans les flots du ruisseau qui s'écoule; Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs; Je les trouve cachés dans les replis des fleurs. Son sein a le duvet de ce fruit que je touche ; Cette rose au matin sourit comme sa bouche; Le miel qu'ici l'abeille eut soin de déposer, Ne vaut pas à mon cœur le miel de son baiser. Tout pour elle a des vers; ils me viennent sans peine. Doux comme son parler, doux comme son haleine.

Ces vers vraiment amoureux, ces idylles et ces élégies pleines de grâce et pures de coquetterie n'étaient certes déjà plus du dix-huitième siècle. Quelle diOcrence avec les vers fardés de Dorât et avec les bergeries de Florian! Le dix-neuvième siècle, dont cette jeune et gracieuse poésie aurait dû inaugurer là naissance, ne l'a connue et ne l'a prise pour modèle que lorsqu'il avait déjà cherché d'autres inspirations, eu Angleterre, en Allemagne, dans le

moyen âge, partout, excepté où André Chénier avait cherdié et avait trouvé les siennes. Il s'y est donc rattaché par l'admiration plutôt que par l'imitation; mais c'est l'honneur d'André Chénier d'avoir su, dès la fin du dix-huilième siècle, donner à la France une poésie toute nouvelle, une poésie qui, par la pureté du goût et par le respect de la langue, est conforme à l'esprit français, et qui le régénère sans le dépayser.

André Chénier fut un novateur secret et ignoré, qui fit sa révolution pour lui seul. M. de Chateaubriant, au contraire, fut un novateur qui trouva de bonne heure la lutte qu'il cherchait. Je ne veux pas ici examiner le caractère et l'influence littéraire des ouvrages de M. de Chateaubriant; je me borne à chercher comment il a exprimé l'amour.

Le dix-neuvième siècle ne semblait pas avoir une vocation particulière pour exprimer l'amour ingénu, et M. de Chateaubriant avait moins que personne celte vocation. Cependant il en eut la prétention, et son Atala était destinée à faire le pendant de Paul et Virginie. Prenez le sujet à'Aiala : ce sont les amours de deux jeunes sauvages, comme Paul et Virginie sont les amours de deux jeunes créoles. Quoi de plus semblable en apparence? quoi de plus opposé au fond? Atala n'est point une Virginie sauvage; elle n'en a ni la naïveté ni la simplicité. Mille sentiments divers, que Virginie n'a jamais connus, l'ont déjà atteinte et tourmentée. Virginie périt victime d'un scrupule; mais ce scrupule, qui est celui de la pudeur, est doux et simple, quoique héroïque ; et nous concevons aisément qu'il inspire à Virginie le sacrifice

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