AU COMMENCEMENT 01" DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
qu'elle fait de sa vie et de son bonheur. Le scrupulo d'Atala, moins simple dans sa cause, est moins simple aussi dans ses effets. Liée par un vœu de sa mère, elle croit qu'elle ne peut pas s'unir avec Chactas; mais elle avoue qu'agitée entre son amour pour Chactasetlerespectqu'elleapourlevœu de sa mère, elle a conçu toute sorte de désirs insensés : « Tantôt, dit-elle, j'aurais voulu être avec loi la seule créature vivante sur la terre; tantôt, sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde. »
Nous voilà loin de Virginie et loin de l'idylle. Aussi cette passion violente et désespérée d'Atala finit par un suicide : elle s'empoisonne, ne pouvant renoncer à son amour qu'en renonçant à la vie. La mort d'Atala et ses dernières paroles ne sont guère plus simples que sa vie ; les adieux qu'elles fait à Chactas sont mêlés de je ne sais quelle sentimentalité vaniteuse qui me fait souvenir de Werther : « Le soleil doit être près de se coucher maintenant, dit Atala mourante; Chactas, ses rayons seront bien beaux au désert sur une tombe. » Singulière réflexion dans une sauvage mourante, et qui se sent bien plutôt de ce goût de l'émotion qui est familier aux héros du monde ! Ceux-là, en effet, se voient vivre, se voient mourir et aiment à voir l'effet que leur vie et leur mort font sur les autres. Les héros de l'antiquité regrettaient en mourant la douce lumière du jour ; mais ils ne s'avisaient pas de penser aux effets de la lumière sur leur tombeau.
M. de Cliateaubriant a choisi toutes ses héroïnes dans des pays ou dans des temps d'une simpheité primitive : Atala est une fille des forêts américaines; Célula, dans les Natchez, est une sauvage; Velléda, dans les Martyrs, est une barbare. Mais ces héroïnes, qui sont de la nature par leur vie, sont -\\i monde par leur caractère, et du monde raffiné et blasé, du monde que la réflexion et la vanité ont poussé à l'ennui décoré du nom de mélancolie. « Céluta avait le regard de la nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. » Velléda a aussi ses rêveries et ses exaltations. Liée, comme Atala, par un vœu solennel, elle est, comme Atala, agitée entre son amour et ses scrupules. Comme Atala aussi, elle veut se tuer, et c'est alors que, touché d'amour et de pitié, Eudore cède à la passion de Velléda.
Quels que soient les noms que M. de Chateaubriant donne à ses personnages, quels que soient le pays et le temps où il les fait vivre, quelles que soient les aventures qu'il leur prêle, il n'y a, dans tous les romans de M. de Chateaubriant, qu'un seul personnage et qu'un seul caractère : c'est René; et il n'y a non plus qu'un seul genre d'amour : c'est l'amour tel que René peut le ressentir, c'est-à-dire comme un caprice de son imagination, comme une expérience faite pour remplir le vide de son âme. L'amour de René est le contraire de l'amour ingénu. Je veux pourtant examinei rapidement le personnage de René et l'influence qu'il a eue sur l'expression de l'amour dans notre siècle; et, si je fais cet