AU COMMENCEMENT DU DIX-NEUVIKME SIECLE
examen dans ce chapitre, c'est que M. de Chatcai!briant, par un caprice ou un calcul d'imagination iju'ii faut aussi expliquer, au lieu de faire de René un héros de salon, lui a donné le dédain du monde, le goût de la solitude, l'amour de la nature; il en a fait un mélancolique et presque un sauvage. Seulement cet homme qui veut se faire sauvage, est le fds d'une vieille société désappointée, et il porte dans les forêts tous les ennuis, tous les chagrins de la civilisation. Ce mélange de senlimenls raffinés et de goùls sauvages, cette âme qui demande le bonheur aux lieux nouveaux et qui porte le malheur en elle-même, tout cela fait de René un personnage à part, qui est devenu, par malheur, un des types généraux de la littérature de nos jours.
Si je cherchais à définir d'un mot ce qui fait le mal de René, je dirais que c'est l'impuissance d'aimer. Le propre des âmes qui peuvent aimer est de se donner à ce qu'elles aiment, et par là de se satisfaire. Car, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas l'amour qu'on inspire qui satisfait l'âme : c'est celui qu'on ressent. L'âme se sent vide quand elle n'aime pas, et il n'y a que la tendresse qu'elle donne qui la puisse remplir. De là viennent les tourments de René. Il s'élonne d'être aimé et de ii'être ni calme ni satisfait. Hélas! il ne peut pas aimer, voilà son mal. René ne s'aperçoit pas, dans les premiers moments, de celte fatale impuissance, ou, s'il s'en aperçoit 'et s'il en a le pressentiment, il tâche de s'y soustraire, il tâche même de se faire illusion : « Il essaya de réaliser ses anciennes chimères. Quellr' femme était plus belle que Célutay 11 l'emmena au
fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude; mais, quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées ' . »
Ne nous y trompons point : René est un cerveau et un corps; ce n'est point une âme. Le cœur de René n'a pas de flammes qui puissent échauffer l'amour : il n'y a en lui qu'un phosphore qui brille et qui attire. Je veux bien que René soit séduisant: il a de l'imagination, il a de l'ardeur, il a tout ce qui fait croire à l'amour; et cette mélancolie même ou cet ennui que chaque femme espère pouvoir dissiper, est en lui un charme qui attire la pitié et la vanité; mais la séduction ne dure que le temps qu'il faut pour découvrir cette fatale impuissance d'aimer qui est en son âme.
Le vieux Chactas dit à René, pour le consoler sans . doute, qu'il n'a point encore «rencontré de cœur qui n'entretint une plaie cachée *. » Il y a des temps où cette plaie cachée se guérit et se cicatrise ; il y en a d'autres où la plaie s'envenime aisément. Les temps où la plaie se cicatrise sont ceux où l'homme croit à une loi supérieure et s'y soumet .avec confiance. Non pas que la foi et la soumission soient la guérison infaillible de tous les ennuis de l'âme, de toutes les plaies cachées du cœur : les scrupules de conscience, les délicatesses et les raffinements de piété que les grands directeurs du dix-sep-
' Les yalchez.
= AUila.
AU COMMENCEMENT Dl [iIN-NELVIÈME SIÈCLE. Oo
lième siècle lâchaient de modérer ou de diriger dans leurs pénitents, ne sont pas autre chose que les effets de la plaie cachée du cœur humain. Mais alors, au moins, tous ceux qui se sentaient malades croyaient qu'il y avait un remède et des médecins. Cette idée ôtait à la maladie ses dépits et ses désespoirs : c'était beaucoup. Dans les temps, au contraire, où l'homme ne reconnaît plus de loi qui lui soit supérieure et où il attend tout de lui-même, alors la plaie cachée du cœur s'irrite et s'envenime promptement.
Tel était l'état des esprits à la fin du dix-huitième siècle et au moment où parut René. L'homme avait beaucoup espéré, et il avait été grandement déçu. Aussi les cœurs naturellement tristes et mécontents, l'étaient encore plus, parce qu'au lieu de trouver autour d'eux , dans l'ordre universel , des appuis qui les consolassent, ils ne trouvaient, dans le désenchantement général de la société, que des ressemblances qui les décourageaient. René est mélancolique dans un siècle désappointé : voilà pourcjuci il Test davantage, car sa mélancolie est loin d'être aussi originale qu'il le prétend. Sous la mélancolie poétique de René, je reconnais je ne sais combien de petits chagrins et de petits travers du siècle : d'une part, la lassitude de la conscience fatiguée d'avoir cru et dépitée de ne plus croire, le dégoût des principes , la foi au hasard ; d'autre part , la vanité , qui aime à faire événement , la manie de se montrer, le goût de l'émotion théâtrale, et, ?u bout de toutes ces puérilités égoïstes et vaniteuses, l'ennui, ce fatal et inévitable dénoûment de toutes les tentatives que fait l'homme pour vivre de son propre fonds.
Commont guérir ces égarements de la vanité et de l'ennui? « 11 n'y a, dit le vieux Chactas à René, il n'y a de bonheur que dans les voies communes'.» Chactas a raison, et c'est là la moralité à tirer de l'histoire de René. Les petits esprits croient que l'extraordinaire désennuie, et il prennent en dégoût le train ordinaire de la vie, cherchant les grandes aventures et les graves rêveries, qui deviennent petites et sottes aussitôt qu'ils s'en mêlent. C'est ainsi que René et ses rêveries sont devenus un lieu commun, grâce à ces traits de ressemblance intime que René avait avec notre siècle et qu'il cachait sous l'éclat poétique qu'il tenait de son auteur; grâce aussi à la prétention des âmes vulgaires , qui croient cesser de l'être en imitant à l'envi l'extraordinaire, ne comprenant pas que la pire banalité, c'est la banalité de l'extraordinaire.
' Satchez.
PE l'amour DA.NS m. de LAMARTINE. — JOCELYN.
M. de Lamartine a été pendant trente ans le poêle qui semblait le mieux exprimer l'amour tel que le concevait notre siècle. Depuis quelque temps, ce genre d'amour, qui se composait de passion et de rêverie, paraît avoir perdu de son crédit. Faut-il s'en féliciter? est-ce la vérité ou le matérialisme qui gagnera à ce désenchantement ? Je ne sais. Quoi qu'il en soit , je veux rechercher dans M. de Lamartine comment il a exprimé l'amour, comment , à l'aide de deux influences contraires qu'il faut remarquer en lui, il a donné à l'amour une expression tantôt ingénue, gracieuse et touchante, tantôt mélancolique et enthousiaste; mêlant parfois les deux expressions d'une façon heureuse, alliani la tendresse à l'imagination, parfois aussi l'y sacrifiant ; quelquefois se souvenant trop que l'amour ne 1 élève pas seulement de l'âme, et laissant soupçonner, dans ses descriptions ' , l'antique et fatale alliance du mysticisme et du plaisir. Peut-être pourtant par ce contraste mê.ne M. de Lamartine représente fidèlement notre temps. Ne nous y tromiKtus pas, en
' Snyï la ( hm'e d'itn an^e.
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effet : noire siècle est plus spiiiliialisle dans ses pensées que dans ses mœurs. Il y a eu des moments où ses idées n'avaient pas l'air de toucher la terre; sa vie ne s'en détachait jamais. Tel est l'amour dans M. de Lamartine.
La mélancolie dans l'amour n'est point une création du dix -neuvième siècle. M. de Lamartine a mis la mélancolie dans l'amour, après Werther et après René, parce qu'il a trouvé la mélancolie dans les âmes de son temps , telles qu'elles étaient sorties des mains du dix -huitième siècle. 11 tient aussi du dix-huitième siècle un autre trait ou une autre inspiration, l'amour de la nature. Mais je me hâte d'ajouter qu'il a renouvelé et agrandi singulièrement ces deux traits : il a donné à la mélancolie dans l'amour une grâce et une élévation, à la description de la nature une grandeur et un charme que la poésie française ne connaissait point avant lui. Je ne cache pas ma prédilection; et même, pourquoi ne le dirais-je pas? c'est avec une sorte de plaisir et d'émotion qui me rajeunissent , que je reviens à ces belles et touchantes inspirations du génie de M. de Lamartine, à l'amour tel qu'il est dans les Méditations , tel qu'il est même dans Jocelyn , que je viens de relire et que j'aime encore comme il y a vingt ans. J'étais jeune alors ; je suis vieux aujourd'hui. Mais en relisant Jocehjn , le parfum d'il y a vingt ans s'est ranimé pour m'enivrer encore. Je me rappelle la première lecture que j'en fis. On m'apporta Jocelyn un lundi soir, et le lendemain mardi je faisais mon cours à la Sorbonne. Je préparais mes notes de leçons ; pourtant je pris le livre,
DANS M. DE lamautinh:. 97
je l'ouvris. Tout fut oublié; je ne songeai plus au sujet de ma leçon ; je lus le poëme tout d'une haleine, sans m'arrèter, et le lendemain, quand j'arrivai à la Sorbonne, je parlai de Jocclyn; car de quoi aurais-je pu parler? Quelle émotion dans l'auditoire! quels mouvements d'admiration ! comme nous suivions tous, élèves et professeur, les joies et les douleurs de Jocelyn ' ! Et maintenant que je viens de relire le poëme de M. de Lamartine, je retrouve les mômes émotions. Les uns ont beau me dire que M. de Lamartine a fait la révolution de 1848, les autres qu'il a fait les Confidences et Raphaël, c'està-dire gâté les Méditations et Jocelyn en expliquant quelle en fut l'origine et quels en sont \ei personnages, rien n'y fait : j'oublie tout dès que j'entre avec Jocelyn dans la grotte des aigles ou que je lis le lac. Le Tasse aussi a expliqué la Jérusalem délivrée; il en a fait une allégorie théologique. Cela a-t-il gâté le poëme du Tasse? cela a-t-il rendu Armide moins attrayante et Clorinde moins touchante ? Nous avons oublié le commentateur et nous ne nous souvenons que du poète.
Qu'on ne croie pas cependant que dans ces Confidences malavisées nous n'ayons rien à prendre.
' M. de Lamartine fut touché de cet hommage public que je rendais à son poème. Il était alors député, et moi aussi ; mais nous ne nous étions pas encore entretenus. II vint causer avec moi, me remercier, et ce qui me prouva que son remerciement était vif et siucère, c'est que, me parlant de la question d"0rient, qui commençait alors à être débattue, il me dit, me montrant la Chambre : • Voyez-vous, il n'y a ici que vous et moi qui comprenions la question d'Orient. > Le mot avait de quoi me réduire ; mais, comme je ne comprenais la question d'Orient que depuis que j'admirais Jocelyn, je restai moJ.stc.