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L'homme y est, je le sais bien, mais par les mauvais côlés : d'abord, l'égoïsme, qui, dans M. de Laniarline, trompe par son immensité même, parce qu'à voir un cgoïsme si grand, on a de la peine à croire qu'il ne soit que le sentiment du moi ; ensuite, la sonorité de l'âme plutôt que son émotion, car M. de Lamartine est sensible comme une harpe plutôt que comme un homme. Tout cela, je l'avoue, est dans les Confidences et s'y laisse voir ; grand inconvénient, parce qu'une fois qu'on l'a vu dans les Confidences, on est tenté de le chercher dans les Méditations ou dans les Harmonies : l'homme a donc trahi le poêle. Le poëte nous avait trompés comme trompent les enchanteurs ; nous avions cru que cet amour exalté et rêveur, que celte passion ardente et pure était le son d'une âme humaine : ce n'était que le son d'un admirable instrument. Pourtant, quoique le fatal secret soit aujourd'hui révélé, je suis de ceux qui se laissent encore abuser par celte harpe éolienne qui retentit dans les airs ; je suis de ceux qui croient qu'il y a un musicien dans la musique. Quelqu'un disait un jour, en voyant un grand acteur anglais qui jouait Othello et faisait frissonner la. salle : Et pourtant il ne sent pas tout cela! — Non; mais qu'importe, s'il le fait sentir ï qu'importe qu'il n'ait pas l'émotion, s'il me la donne? D'ailleurs, soyons francs : est-ce vraiment à notre àme que l'acteur donne une émotion ? Non : c'est à notre imagination. Eh bien, c'est dans son imagination aussi qu'il la ressent; c'est son imagination qui parle à la nôtre: le reste de notre àme demeure étranger à l'entretien. Acteurs et spectateui s, auteurs et lecteurs, c'est par
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l'ijnaginalion seulement que nous nous entretenons; et c'est une prétention insoutenable de vouloir que l'acteur ou l'auteur ait uneçmotion réelle pour nous donner une émotion fielivc. Nous traitons en vérité les poètes comme les Romains faisaient leurs gladiateurs, qu'ils obligeairnl à se faire de véritables blessures et à mourir sur l'arène, le tout pour donner aux spectateurs l'image et l'émotion d'un combat. Il faut aussi, à nous entendre, que le cœur du poète saigne véritablement pour que le nôtre s'attendrisse. Nous sommes trop exigeants; nous demandons trop pour le peu que nous donnons; car enfin nous ne donnons nous-mêmes au poète et au romancier que les pleurs de notre imagination : de quel droit lui demandons-nous donc celles de son âme? Mais quoi, dira-t-on , je me suis laissé aller à prendre le poëte pour son héros; j'ai confondu le peintre avec le modèle; j'ai été trompé; le poète ne m'a pas averti d'une confusion dont profitait sa vanité, et il a même tâché de redoubler l'illusion que je me faisais. — C'est possible; mais quoi? le poëte n'est -il pas trompé aussi, et, quand il voit quelqu'une de ses belles lectrices émue jusqu'aux larmes et pleurant sur seshéromes, n'est-il pas tenté de la confondre avec elles? ne croit-il pas avoir trouvé Chariot le ou Clarisse, Virginie ou Âtala? Qui trompe-t-on ici? tout le monde et personne. Le tort, c'est de mêler deux choses diiïércntes, de prendre les émotions de l'imagination pour les émotions de l'ànie , et de vouloir aller du livre à l'homme. Prenons les fictions pour des fictions, et non pas pour des gestes et des actions de l'àme. Il v a dans le domaine de la fiction
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une vérité que nous devons trouver, celle de Tari, celle que nous appelons la vraisemblance. C'est celle-là qui doit nous suffire.
Cette vérité, je la trouve dans les Méditations, dans Jocehjn; je la trouve même souvent dans les Confidences; mais je ne la trouve point dans Raphaël; et, comme dans ces difïérents ouvrages, c'est l'amour que M. de Lamartine a surtout voulu peindre, j'étudierai naturellement, en les parcourant, l'expression qu'il a donnée à l'amour. Je commencerai par l'expression de Tamour ingénu.
Les premiers amours sont toujours purs et ingénus; nous commençons tous par l'idylle. Ce n'est que plus tard et lorsque nous nous mêlons au monde, que nous arrivons au drame et au roman. Il y a, dans les Confidences de M. de Lamartine, deux idylles, Lucy et Graziella, qui sont le récit de ses premiers amours , ou plutôt , comme on peut toujours soupçonner un peu de fiction dans les récits d'un poète, qui sont sa première manière d'exprimer l'amour. Les amours avec Lucy sont les plus simples, ceux où il y a le moins d'arrangement , et ce sont ceux que j'aime le mieux. Lucy est la fille d'un voisin de campagne du père de M. de Lamartine. Les deux enfants se voient, grandissent, lisent Ossian ', croient qu'ils s'aiment et se donnent un rendez-vous pour parler d'Ossian; rendez-vous charmant pour y aller. Le jeune homme descend par la croisée de sa chambre, franchit le mur du jardin, traverse la campagne solitaire et glacée, — c'était en hiver, — gravit
' C'est par là qu'ils payent tribut à l'étiquette rêveuse et mélaDccliquc du siècle.
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une terrasse, pendant que la jeune fille , qui logeait dans une tourelle, descend l'escalier tournant et arrive aussi sur la terrasse. Les voilà ensemble; ils s'asseyent sur un banc, un peu loin l'un de l'autre. « Nul de nous ne rompait le silence; nous regardions tantôt à nos pieds, tantôt vers la tour, tantôt vers le ciel. A la fin, je m'enhardis : 0 Lucy, lui dis-je. comme la lune rejaillit piltoresquement ici de tous les glaçons du torrent et de toutes les neiges de la > allée! Quel bonheur de la contempler avec vous! — Oui, dit-elle, tout est plus beau avec un ami qui partage nos admirations. Elle allait poursuivre, quand un gros corps noir, passant comme un boulet par-dessus le mur du parapet, roula dans l'allée et vint, en deux ou trois élans, bondir sur nous en aboyant de joie. C'était mon chien, qui m'avait suivi de loin et qui, ne me voyant pas redescendre, s'était élancé sur ma piste et avait grimpé comme moi le mur de la terrasse. A sa voix et à ses bonds dans le jardin , les chiens de la cour répondirent par de longs aboiements, et nous aperçûmes , dans l'intérieur de la maison, la lueur d'une lampe qui passait de fenêtre en fenêtre en s'approchant de la terrasse. Nous nous levâmes. Lucy s'élança vers la porte de son escalier, dont je l'entendis refermer précipitamment le verrou. Je me laissai glisser jusqu'au pied du mur dans les prés; mon chien me suivit. Je m'enfonçai à grands pas dans les sombres gorges des montagnes, en maudissant l'importune fidélité du pauvre animal. J'arrivai transi sous la fenêtre de ma chambre ; je replaçai l'échelle; je me couchai à l'aube du jour, sans autre souvenir de cette première
nuit ossianique que les pieds mouilles , les membres transis, la conscience un peu humiliée de ma timidité, et une rancune modérée contre mon chien, qui avait interrompu à propos un entretien dont nous étions déjà plus embarrassés qu'heureux '. »
Que diles-vous de ce récit et de sa grâce moqueuse? Rien , du reste , qui s'éloigne des habitudes de l'idylle : des amours nés à la campagne entre jeunes gens qui ne sont pas condamnés à un labeur quotidien, ce qui rend l'idylle plus vraisemblable qu'elle ne l'est ordinairement, puisque les personnages n'y
' Confidences, liv. VI.
Je trouve presque la même scène dans Clélie : « Je tombe d'arcord, dit Clarice, que le souvenir des [laisirs les multiplie; mais avouez-nioi aussi que l'espérance les accroît, que l'idée d'une faveur est quelque chose qui paroit plus grand que la faveur même et qu'un amant qui espère et qui a un peu d'imagination se Cgurc encore plus de plaisir à entretenir sa maîtresse en particulier qu'elle ne lui on donnera quand elle l'entretiendra. Du moins, sais-je bien que j'ai connu un homii:e qui, après avoir aimé très-lon^'tenips une fort aimable femme, se mit dans la fantaisie d'obtenir d'elle la grâce de lui donner une audience particulière. Il fut assez longtemps sans l'y pouvoir obliger; mais, enfin, quand elle la lui eut promise, et qu'il ne s'agit plus que de trouver les moyens de se parler en liberté, il commença de jouir de toute la douceur de l'espérance; car vous jugez bien qu'une dame, qui se résoud à donner une assignation de cette nature, ne hait pas celui à qui elle la donne. Enfin, il fut résolu que cet amant vcrroit sa maîtresse dans un jardin, sous une allée couverte, et au bord d'une fontaine où il y avoit des sièges de gazon. II fut deux jours à s'entretenir de cette douce espérance, pendant lesquels il jouit de mille plaisirs. Il imagina cent choses pour dire à la personne qu'il aimoit; il se fit lui-même les plus douces réponses du monde; il crut qu'en deux heures, que devoit durer cette audience, il oe seroit pas possible qu'il pût dire tout ce qu'il pensoit. Cependant, je lui ai fait avouer que, quand il fut auprès de sa maîtresse, il ne savoit presque plus que lui dire et qu'ils ne se dirent presque rien. • Clélie. i. Vff^
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oui pas dos scnlimenls au-dessus de leur condition ; une entrevue pleine de timidité et qui n'en représente que mieux le charme de l'amour ingénu; un dénoùment plaisant sans être grotesque , naturel sans élrc vulgaire ; à peine çà et là quelques traits de romanesque que le poète n'a pas l'air de prendre au sérieux, grâce au ton de badinage du récit; un sentiment vrai , tout éphémère qu'il est ; rien surtout qui sente l'homme qui se laisse aimer plutôt que l'homme qui aime, sentiment qui plus tard glacera les amours de M. de Lamartine et que je commence à apercevoir dans Graziella.
Graziella est une histoire charmante et parfois touchante. M. de Lamartine a mis dans son récit toute la vérité dont il est capable , comme il a mis dans ses amours avec cette pauvre jeune fille de Procida toute la tendresse aussi dont il est capable. Graziella, qui meurt de l'amour qu'elle a conçu pour le Monsievr, n'est point une grisette , comme on l'a dit dédaigneusement ; elle n'en a point la légèreté mercenaire; elle n'en a point non plus le ton \u\gaire et mesquin. Elle appartient à l'idylle, et même à l'idylle antique, plutôt qu'aux contes de Boccace ou aux chroniques des étudiants. Elle est du Midi, elle est de race grecque , elle est de Tile de Procida , toutes causes de dignité. Les lieux en efTet servent de piédestal involontaire aux personnages, et, dût un philosophe trouver que l'amour est partout le même , il y aura toujours une dillérence , pour le spectateur du moins, entre des amours qui se passent dans une maison de la rue Saint-Denis et ceux qui ont pour thé^itre les bords du golfe de Naples.
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Outre la noblesse qu'elle tire de son pays, Grazielia a celle d'une âme innocente et pure. Seulement elle aime comme aimaient les héroïnes de l'idylle antique : elle aime à en mourir. Quelle passion dans les paroles de Graziella , lorsqu'elle avoue son amour ! Quoiqu'elle se souvienne de la madone, comme elle ressent peu, dans son langage du moins, les scrupules de la pudeur chrétienne ! comme elle est toute à l'amour ! Elle parle bien un peu çà et là la langue de M. de Lamartine; mais elle parle encore plus le langage de son cœur : « J'ai voulu en vain me le cacher à moi-même; j'ai voulu en vain te le cacher toujours, à toi : je peux mourir, mais je ne peux pas aimer un autre que toi. Ils ont voulu me donner un fiancé : c'est toi qui es le fiancé de mon âme. Je ne me donnerai pas à un autre sur la terre, car je me suis donnée en secret à toi. Toi sur la terre ou Dieu dans le ciel ! C'est le vœu que j'ai fait le premier jour où j'ai compris que mon cœur était malade de toi. »
D'où vient donc, malgré le charme qui s'attache à Graziella et à sa passion , d'où vient la froideur secrète que je sens en lisant cette histoii^c? Rien ne manque à l'héroïne que quelqu'un qui l'aime comme elle aime elle-même; mais cela lui manque beaucoup. Non-seulement c'est à cause de cela qu'elle est morte, mais c'est à cause de cela aussi que l'intérêt qu'elle inspire tient de la pitié plutôt que de la sympathie. M. de Lamartine raconte d'une manière charmante qu'il lisait Paul et Virginie à la famille de Graziella, et que toute cette famille de pècheifrs " ignorants et simples , Graziella surtout, sentait pro-