DANS M. DE LAMARTINE
fondement le charme de celte lecture et s'attendrissait aux amours de Paul et de Virginie. Pourquoi les amours de Graziella n'excitent-ils pas le même attendrissement? Je sais bien pourquoi : Virginie y est peut-être , quoique avec toute sorte de diiïérence et d'infériorité; mais Paul n'y est pas. Paul aime comme il est aimé, aussi ardemment et aussi purement. Rien de pareil dans l'amant de Graziella : il se laisse aimer, il se laisse adorer. Mais aimc-t-il lui-même? 11 a près de Graziella beaucoup des émotions qui tiennent à l'amour; il n'a pas l'amour. 11 nous l'avoue lui-même : « Je pressentis ce qu'était qu'aimer, — dit-il en racontant l'aveu que Graziella lui fait de sa passion ardente et naïve, — et je pris ce pressentiment pour de l'amour. Hélas! ce n'était pas le complet amour : ce n'en était en moi que l'ombre. Je crus que je l'adorais, comme tant d'innocence, de beauté et d'amour méritaient d'être adorés. Je le lui dis avec cet accent sincère que donne l'émotion, et avec cette passion que donnent la solitude, la nuit , le désespoir et les larmes. Elle le crut, parce qu'elle avait besoin de le croire pour vivre, et parce qu'elle avait assez de passion elle-même dans son âme pour couvrir V insuffisance de mille autres cœurs '. » Paroles curieuses et vraies. Dans ce récit d'amour, il n'y a qu'une passion, celle de Graziella, et c'est là ce qui fait le fond triste de son histoire. Je ne plaindrais pas Graziella d'être abandonnée et d'en mourir, si au moins elle avait élé aimée; mais elle ne l'a pas clé. M. de
' ron/idence$, liv. X.
IGG DE l'amour
Lamartine ne cosse de le dire de toutes les manières : « Ces émotions d'amour (celles de Graziella) faisaient, en tombant dans mon cœur, une impression si neuve et si délicieuse qu'en les sentant je croyais les éprouver. Erreur! j'étais la glace et elle était le feu. En le reflétant, je croyais le produire '. » Quelle métaphore désespérante dans un amoureux! mais surtout quelle singulière nature que celle qui, complaisaniment enfermée dans la béatitude du »?o?, reçoit tout et ne donne rien ,• sans jamais se croire ingrate ! Et ce qu'il y a de pis, c'est que, comme le dit si bien M. de Lamartine , ces hommes qui reflètent le feu font croire qu'ils peuvent le produire; ils le croient eux-mêmes. C'est par là qu'ils prennent et ne sont pas pris ; c'est par là que , comme des feux follets, ils attirent à eux : personnages bizarres qui semblent des foyers de sensibilité, d'enthousiasme, d'amour, et qui n'en sont que des miroirs; véritables étuis de toutes les émotions du cœur humain, grands et vides, ardents et secs; cœurs qui sont de sable, — le mot est encore de M. de Lamartine % — qui s'imbibent et se dessèchent vite; natures décevantes et dangereuses, dont la circonférence est partout et qui n'ont de centre nulle part.
J'ai dit ce qu'il y a de faux et de froid dans l'histoire de Graziella : c'est l'amant. Je dois dire aussi ce qui , malgré ce défaut du fond, fait souvent de Graziella une idylle charmante. Tout ce qui n'est pas l'amour y est peint avec une grâce et parfois même
' Confidencef, liv. X.
' «... Dion ijue mon cœur fût du sable alors. »
[Ibid.)
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avec une vciilé admiraMc. I.a scène de la barciiic pei-due est digne de l'antique. Dans une promenade en mer, M. de Lamartine et son ami, M. de Virieu, avaient été forces de venir se réfugier à Procida avec les pêcheurs dont ils s'étaient faits les hôtes et les compagnons. Pendant la nuit, la barque, mal amarrée, est soulevée par les flots et brisée contre les rochers du livagc. a Quand nous arrivâmes sur la plage, le vieux pêcheur était occupé à courir d'un de ces débris à l'autre. Il les relevait, il les regardait d'un œil sec, puis il les laissait tomber à ses pieds pour aller plus loin. Graziella pleurait, assise à terre , la tète dans son tablier. Les enfants, leurs jambes dans la mer, couraient en criant après les débris des planches, qu'ils s'eflbrçaienl de diriger vers le rivage. Quant à la vieille femme, elle ne cessait de gémir el de parler en gémissant. Nous ne saisissions que des accents confus et des lambeaux de plaintes qui déchiraient l'air et qui fendaient le cœur : 0 mer féroce , mer sourde , mer pire que les démons de l'enfer, mer sans cœur et sans honneur ! criaitelle avec des vocabulaires d'injures en montrant k- |Xiing formé aux flots. Pourquoi ne nous as-tu pas pris nous-mêmes, nous tous, puisque tu nous as pris
notre gagne-pain? — Et, en disant ces mots,
elle se levait sur son séant, elle jetait, avec des lambeaux de sa robe, des toufl'es de ses cheveux dans là mer; elle frappait la vague du geste, elle piétinait dans l'écume ; puis, passant alternativement de la colère à la plainte et des convulsions à l'attendiissemont, elle se rasseyait dans le sable, appuyait son front dans ses mains, regardait en pleurant les plan-
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ches disjointes battre l'écueil. Pauvre barque ! criaitelle, coiTune si ces débris eussent été les membres d'un être cbéri à peine privé de sentiment. Est-ce là le sort que nous te devions? Ne devions-nous pas périr avec toi, périr ensemble comme nous avions vécu? Là! en morceaux, en débris, en poussière! criant, morte encore, sur l'écueil où tu nous as appelés toute la nuit et oîi nous devions te secourir! Qu'estce que tu penses de nous? Tu nous avais si bien servis ! et nous t'avons Irabie, abandonnée, perdue! Perdue, là, si près de la maison, à portée de la voix de ton maître, jetée à la côte comme le cadavre d'un chien fidèle que la vague rejette aux pieds du maître qui l'a noyé ' ! »
Voilà une belle scène, pleine de vérité et de grandeur. Il ne s'agit que de pauvres pêcheurs, d'une vieille femme et d'une barque brisée. Voyez pourtant quel pathétique et quelle élévation! M. de La martine semble ici avoir dérobé son secret à Walter Scott ou à la nature, pour peindre avec dignité des personnages de condition inférieure, sachant leur donner la noblesse qu'ont toutes les émotions vraies. Il y a dans les Confidences plusieurs scènes de ce genre; et ce qui me frappe dans ces diverses scènes, c'est que M. de Lamartine est un peintre d'autant plus vrai et d'autant plus touchant qu'il ne fait que voir et quil ne se mêle pas pour son compte à l'action. Le même homme, qui refroidit comme amant l'histoire de Graziella , peint avec un charme infini, comme observateur, les amours de José et de Mar-
' Confiddiccs, liv. VII.
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guciilc, qu'il ne lait (lue coiilempler de loin et comme en passant'. Singulier don de celle imagination, qui prête la vie à ce qu'elle voit de loin cl qui l'ôtc à ce qu'elle louche de trop près, qui a be;^oiu d'être étrangère aux choses pour les bien représenter, et qui les altèi e dès qu'elle s'en approche !
Dans Jocehjn, M. de Lamartine a suivi ce procédé de perspective; il y a mis toute son imagination, mais il ne s'est pas mis lui-même en scène. Et ne crovez pas que l'imagination de M. de Lamartine ressemble en rien à ce qu'on appelle la fantaisie des rêveurs ou des conteurs. Les rêveurs imaginent hors de la vérité ; les grands poêles , au contraire , imaginent dans la vérité; ils l'embellissent et ne la déligurent pas. Leur imagination touche aux choses pour les agrandir; elle prend à l'expérience pour donner à la poésie ; elle n'est pas contraire à la réalité, elle lui est supérieure. Jocehjn n'est pas une vaine fiction ; Jocelyn a vécu ; il a aimé, il a soutïert. M. de Lamartine a vu la pâle et belle figure de l'abbé Dunionl; il a recueilli çà et là quelques vagues rumeurs sur l'histoire de ce prêtre. Son imagination a lait le reste. De l'abbé Dumont à Jocelyn, et de l'histoire à la poésie, quelle différence en effet ! C'est pourtant le même personnage, ou plutôt c'est la réalité changée en idéal. Voyez l'abbé Dumont dans les Confidences , surtout quand il est maître d'école ' et qu'il apprend à lire à M. de Lamartine et à ses camarades. Quelle impatience des devoirs de son
' Voyez, dans le livre XII des Confidences, la scène de José et de Marguerite. C'est encore une Ji'licieuse idylle. ' UïreV.