IV
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état! quel goût de la chasse et des armes, dont M. de Lamartine essaye de lui faire un mérite romanesque ! Il a beau faire : l'abljé Dûment, avec ses chiens, ses fusils, ses couteaux de chasse, son fouet à manche d'ivoire , n'est qu'un prêtre mécontent de son état et qui en méprise les obligations, c'est-à-dire un personnage qui nous déplaît et nous répugne. La résignation n'est pas seulement le soutien du prêtre, elle en est la dignité et la parure. Jocelyn ne ressemble pas , de ce côté , à l'abbé Dumont : il a la résignation et il a la foi ; c'est là sa force et sa grandeur. 11 est entré dans le sacerdoce par le dévouement, el il y reste par la patience.
Loin de croire que l'abbé Dumont ail beaucoup prêté à Jocelyn , je serais tenté de croire que c'est Jocelyn qui a beaucoup prêté à l'abbé Dumont. Le jeune abbé Dumont, avec les goûts de guerre et d'aventures qu'il avait, s'enrôle pendant la Terreur dans les bandes royalistes qui , depuis les Cévennes jusqu'aux campagnes de Lyon, résistaient à la tyrannie des proconsuls de la Convention. Il se lie avec le tîls d'un vieux gentilhomme du Forez, qui, retiré dans son château avec ses filles , semblait défier les Jacobins de la petite ville voisine. Les jeunes filles étaient accoutumées aux hasards de la guerre civile, dont le château de leur père était comme le quartier général. « Le jeune Dumont, en costume de guerre et de chasse, beau, leste, adroit, éloquent,^ bien-venu du père, ami du fils, agréable aux jeunes filles par l'élégance de ses manières et de son esprit, devint le plus, assidu commensal du château. » Il prenait part aux périls du frère , il donnait des le-
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çons h la plus jeune sœur. Bientôt la Inniille du vieux gentilhonuTie fut arrèlt'C et jetée dans les cachots. L'abbé Dumont sauva la plus jeune sœui', dont il devint le seul protecteur. Ils vécurent cachés dans une cabane de charbonniers pendani l'année de la Terreur, toujours ensemble, rapprochés et unis par les périls, par les souvenirs et par l'aficction. Après la Terreur , le gentilhomme rentra dans son chàlcau ; la jeune fille y rentra aussi, et l'abbé Dumont revint au presbytère mener la vie d'un prêtre de village, vie insupportable pour lui avec les souvenirs de sa vie de périls et d'amour.
Qui ne reconnaît dans ce récit beaucoup des traits de la vie de Jocelyn? L'imagination est venue se mêler heureusement à l'histoire, non pour la défigurer, mais pour l'animer. Celle fuite dans la montagne, ces périls traversés et évités ensemble, cette vie au désert, quels sont les sentiments et les émotions qui l'ont remplie et consolée? L'histoire n'en dit rien; elle est discrète comme le repentir du jeune prêtre et de la jeune fille. Mais la poésie parle, elle raconte les entretiens de Jocelyn et de Laurence dans la grotte des Aigles , leur amitié si pure et si douce quand Jocelyn ne sait pas encore ce qu'est son compagnon ; le trouble de Jocelyn quand il découvre que Laurence est une femme, et bientôt l'amour qui vient apaiser ce trouble et qui fait un bonheur de ce qui est un danger.
Quelle idylle que ce récit des amours de Jocelyn et de Laurence! Ici, point d'amoureux qui se laisse aimer ou qui n'aime que par contre-coup. Jocelyn et Laurence s'aiment sans léserve et sans inégalité
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de sentiments, avec le [)lu3 entier abandon de doux âmes l'une à l'autre , cliastes et passionnés , ne rêvant, ne voyant, ne voulant rien au delà de l'heure présente. Et les sentiments que ressent tour à tour Jocelyn , l'amitié et l'amour, se mêlent et se confondent si bien, grâce à leur pureté même; l'amitié s'anime si doucement aux feux d'un amour qui s'ignore encore; l'amour s'épure si heureusement dans les souvenirs d'une amitié qui fait oublier que le frère est devenu une sœur adorée ; les deux sentiments enfin se rapprochent et s'unissent si étroitement que je ne sais vraiment pas, quand Jocelyn me peint son bonheur, si ce bonheur est celui d'un ami ou d'un amant :
Quand je rêve un moment, quand je me dis : là-ba«. Dans ce point lumineux qu'un lynx ne verrait pas, J'ai la meilleure part, l'autre part de moi-même, Un regard qui me cherche, un souvenir qui m"aime Un ami dont mon pas fera battre le cœur, Un être dont le ciel m'a fait le protecteur, Pour moi tout et pour qui je suis tout sur la terre, Patrie, amis, parents, mère, sœur, frère et père; Qui compte tous mes pas dans son cœur palpitant, Et pour qui loin de moi le jour n'a qu'un instant, L'instant où de ces monts me voyant redescendre, Il vient de ses deux bras à mon cou se suspendre, Et bondissant après comme un jeune chamoi. Me ramène à la grotte en courant devant moi '.
Voilà l'hymne de cette amitié vive cl tendre qui n'a que bien peu à faire pour être de l'amour. Aussi, quand elle s'apoiçoil qu'elle est de l'amour, elle n'a
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point à changer île sentiment : elle n'a qu'à veiller sur cette tendresse ardente. La passion est la même; il s'y mêle seulement un sentiment de défiance de soi-même, qui la contient et l'épure :
Je ne sais quel respect h tant d'amour se mêle
Et s'accroit tous les jours dans mon àme pour clic.
Comme un Dieu, je craindrais du doigt de la toucher,
A SCS pieds quelquefois je voudrais me coucher,
Pour que cet être, roi de toute la nature,
Me foulât SOUS ses pas comme sa créature.
Plus son sourire est tendre et son regard m'est doux.
Plus je sens le besoin de tomber à genoux,
De consacrer mon cœur en lui rendant liomir.agc,
Et d'adorer mon Dieu dans ce divin ouvrage '.
Ce n'est point là le ton de l'idylle, telle que nous la connaissons dans les poètes bucoliques ; les personnages non plus ne sont pas des bergers; mais c'est bien là l'accent de l'amour ingénu. La culture de l'esprit et l'élévation des idées n'ôtent pas, en effet, à l'amour son ingénuité, qu'il ne faut pas confondre avec l'ignorance. Tout s'ajoute à l'enchantement de ces amours qui ont toute la grâce et toute la pureté de l'idylle, et qui ont de plus l'élévation de la poésie lyrique, sans que cette élévation nous fasse l'effet d'une invraisemblance. Jocelyn et Laurence vivent cachés et heureux dans un coin de ces belles montagnes de l'Isère, où la force et la beauté du midi s'unissent à la grandeur des Alpes. Ils- y voient naître le printemps, et jamais âmes plus tendres et plus aimables n'ont goûté le charme d'une plus belle
' Ihid., '*' époque.
iO.
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et plus gracieuse saison. Quel éclaî ! quelle abondance! Et ce printemps, tout tiiniullueux qu'il est, si j'ose le dire, dans son épanouissement, ne nous déplaît pourtant pas. Cet empressement de la nature à naître et à fleurir s'accorde avec les sentiments de Jocelyu et de Laurence :
L'air soufflait des soupirs ; il apportait des nues Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues; Il caressait la terre avec de tels accords, Il étreignait les monts avec de tels transports, Il secouait la neige, et les troncs et les cimes, Avec des mouvements et des bruits si sublimes, Que l'on croyait entendre, entre les éléments. Des paroles d'amour et des embrassements. Et dans les forts soupirs qui semblaient les confondre. L'eau, la terre, et le ciel, et l'éther se répondre. Tout ce que l'air touchait s'éveillait pour verdir; La feuille du matin sous l'œil semblait grandir; Comme s'il n'avait eu pour été qu'une aurore, Il hâtait tout du souffle, il pressait tout d'éclore •
Nous ne trouvons point là, je le reconnais, le printemps des Géorgiques; mais n'y a-t-il que celui-là? Il y a un printemps plus impatient et qui, dans les Alpes, succède brusquement à l'hiver. C'est ce printemps que M. de Lamartine a voulu peindre, mais surtout un printemps plus mêlé aux émotions humaines, si j'ose ainsi parler, un printemps où l'homme a sa part. Toute cette admirable nature qui verdit et qui fleurit, qui chante et qui gazouille, qui bourdonne dans l'insecte, qui murmure dans l'eau, qui embaume dans la fleur; tout cela, quoique vivant et
' Ibid.
DANS M. DE LAMARTINK. 115
remuant, a besoin de l'homme pour le sentir, que dis-]e? pour l'animer et pour nous en faire comprendre ronclianlement. Loin de me jilaindre que ce printemps beau, quoiqu'un peu bruyant, sei^e de cadre aux amours de Jocelyn et de Laurence, je jouis de l'harmonie qui se fait entre les ijélices de ces deux àuies et les délices de cette nature; j'aime à m'abreuver à ces sources limpides et pures, qui jaillissent de deux cœurs naïvement émus; j'aime à sentir le charme de ce bonheur plein d'innocence qui nous fait souvenir de l'Éden. L'idylle antique est plus sévère et plus calme; mais celle-ci a quelque chose d'eni^Tant et d'enthousiaste qui me ravit malgré moi. Je sais bien que cette béatitude des deux amants n'aura qu'un moment; qu'hors de la grotte et au bas de la montagne, la loi de Bleu et des hommes va les saisir pour les séparer; que la félicité que leur ont faite l'exil et la fuite, va finir dès qu'ils rentreront au sein des villes, que l'idylle n'a plus qu'une heure à peine à durer; que le drame s'approche; — n'importe! Je me prends à répéter avec Jocelyn et avec la même émotion ou la même illusion que lui :
Le Jour succède an jour, le mois au mois; l'année Sur sa pente de fleurs déjà roule entraînée. A touà moments, mon Diou! je tombe à vos genoux; Eàt-ce que votre ciel a des soleils plus doux?
Je n'ai point caché la prédilection que j'ai poni- le tableau des amours de Jocelyn et de Laurence. C'est une idylle un peu romanesque, mais originale, entre personnages qui ne sont pas de convention, comme
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ceux de la pastorale ortliiiaire, mais qui sont de notre temps, qui en ont traversé les aventures, qui ont nos sentiments, nos idées, notre langage, et qui représentent admirablement l'amour ingénu tel que nous le concevons dans les âmes d'élite à qui la distinction de l'esprit n'ôte point la naïveté des sentiments.
Il est un dernier trait par lequel Jocelyn, pour moi, se rattache à Tidylle : c'est l'exquise simplicité du style, quand il faut exprimer les choses simples. Point de périphrases maladroites ou recherchées, point d'énigmes subtiluées au mot propre. M. de Lamartine prend le mot simple et le rend poétique par la place et le tour qu'il lui donne. Depuis Fénelon, personne n'a su être plus simple sans cesser d'être élégant; personne n'a su mieux ramener dans la poésie l'usage que Fénelon regrettait de n'y plus trouver depuis Homère, d'exprimer sans circonlocutions les détails de la vie quotidienne, les ustensiles du ménage et le travail de la cuisine ou de la basse-cour. M. de Lamartine entre-t-il dans le vieux presbytère où Jocelyn vient de mourir , il ne craint pas de parler du loquet de la porte ', de l'escalier qui conduisait à la chambre du pauvre prêtre, de la servante qui pleure, le visage caché dans son tablier; de l'armoire ail linge qui se vidait pour habiller les pauvres :
Le peu qui lui restait a passé sou par sou, En linge, en aliments, ici, là, Dieu sait où -.
' Je presse !o lo<[iut d un ilo'yt lourd et rapide.
J'roUiQUC.] ' Prologue.
DANS M. [)E I.AMARTIMv. 117
Pcint-il, le dimanche, les villageois qui viennent à la messe du village :
Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois Retentissaient de pas, de murmures, de voix ; On y voyait courir les blonds chapeaux de paille Et les corsets de pourpre enlacés à la taille *.
Voilà avec quel heureux dédain de la périphrase M. de Lamartine décrit les scènes du hameau; voilà le ton simple et gracieux qu'il donne à l'idylle; et le poêle qui parle ce langage sans mignardise ni afféterie, propre à la joie comme à la tristesse, est le même qui a su donner à la poésie lyrique le mouvement , l'élévation et l'harmonie qu'elle n'avait encore trouvés que dans les chœurs ù'Esthcr et CCAthalie.
A prendre l'abbé Dumont et Jocelyn, l'un ne désenchante pas de l'autre, et l'histoire ne discrédite pas la poésie. La poésie est supérieure à l'histoire, comme c'est son droit, sans y être contraire. Â prendre Raphaël et les Méditations, c'est tout différent. Les Méditations procèdent de Raphaël chronologiquement , et je veux bien que ce soit l'amour d'Elvire qui ait inspiré les Méditations; mais je me félicite que l'ouvrage inspiré ne ressemble point à l'inspiration. Comment expliquer cette singulière et heureuse métamorphose d'un amour qui sonne faux dans l'histoire et qui, dans la fiction poétique, a la vérité de l'enthousiasme?
Qui no se souvient du Lac? C'est le plus mélodieux
' !•'= époque.
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soupir de la poésie lyrique en France. Jamais sons plus ardents et plus purs n'avaient retenti dans notre langue. Pétrarque n'a pas plus de grâce dans ses chants d'amour, et il a moins d'élévation et d'enthousiasme. Dans Pétrarque, l'art, la mode, que sais-je? peut-être même l'imitation provençale, se font sentir. Dans les Méditations de M. de Lamartine et surtout dans le Lac, tout est amour. Qu'elle est belle et douce celte nuit enchantée par le ravissehient des deux amants ! Mais le charme qu'ils répandent n'a rien qui soit particulier à ces âmes d'élite : c'est le charme naturel qui sort de deux âmes éprises l'une de l'autre. Aussi, qui que nous soyons, jeunes ou vieux, nous avons tous notre part d'émotion ou de souvenir dans cette nuit du lac ; car il y a là tout ce (}ue nous rêvons ou tout ce que nous avons éprouvé. Le poëte a elTacé ce qui était de sa personne ou de la femme qu'il aimait; il s'est souvenu seulement qu'il aimait ardemment, et c'est par là que son chant d'amour a retenti dans toutes les âmes qui aiment ou qui ont aimé.
Il semble que dans Raphaël M. de Lamartine ait voulu détruire l'œuvre du poète des Méditations. Le Lac est le son d'un cœur ému ; seulement, c'en est le son divinisé, si je puis ainsi dire. Raphaël est le procès-verbal des émotions particulières de M. de Lamartine pendant qu'il aimait. Ce lac qui n'avait pas de nom et qui était celui de nos souvenirs et de nos songes; cette nuit délicieuse, qui n'était celle de personne et qui était la nuit de toutes nos douces et gracieuses rêveries; ces flots qui venaient se briser sur des pieds adorés, sans que nous sussions si c'é-
DANS M. DE LAM.vr.TINE. 119
taicnt les pietls d'une mortelle ou d'une divinité ; tout cela prend un nom, une date, une figure, et y perd. Tout était doux et ardent à la fois, vif et harmonieux dans l'amour du poète; tout est agité et déclamatoire, criard et prétentieux dans l'amour de Rapiiaël. Ce n'est plus en vérité un amant, c'est un possédé : « J'ouvrais, dit-il, les bras à l'air, au lac, à la lumière, comme si j'eusse voulu étreindre la nature (t la remercier de s'être incarnée et animée pour moi dans un être qui rassemblait, à mes yeux, tous ses mystères, toute sa bonté, toute sa vie, tout son enivrement. Je tombais à genoux sur les pierres ou sur les ronces des ruines sans les sentir, au bord des précipices sans les voir. Je criais des mots inarticulés qui se perdaient dans le bruit des flots du lac; je plongeais dans le firmament des regards assez prolongés et assez perçants pmir découvrir Dieu luimême et pour l'associer, par l'hymen de ma reconnaissance, à l'extase de ma félicité. Je n'étais plus im homme, y étais un hymne vivant^ criant, chantant, priant, invoquant, remerciant, adorant, débordant en effusions sans paroles; un cœur ivre, une âme folle, agitant, promenant au bord des abîmes un corps qui n'éprouvait plus sa matérialité, qui ne croyait plus ni au temps, ni à l'espace, ni à la mort, tant la vie de l'amour qui venait de jaillir en moi me donnait le sentiment, la jouissance anticipée el la plénitude de l'immortalité '. »
Est-ce là une peinture de l'amour et surtout de l'amour spirituel? ou plutôt n'en est-ce pas une
' Raphaël.
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caricature involontaire? Je vois bien, dans l'antiquité , Sapho malade d'amour : sa langue s'embarrasse , un feu rapide court sur sa peau , ses yeux se troublent, ses oreilles bourdonnent; elle est baignée d'une sueur froide, elle tremble; son visage est plus vert que l'herbe; elle perd la respiration, elle se meurt. Voilà les traits de l'amour, mais de l'amour tel que l'inspire la Vénus antique, de l'amour qui est plus qu'une passion de l'âme, qui est une maladie du corps. Est-ce là l'amour que ressent Raphaël? Non, certes! L'amour de Raphaël est un amour tout spirituel et tout mystique. Julie et lui sont deux âmes qui n'éprouvent point la malérialiié du corps. Pourquoi donc faire de cet amour éthéré une sorte de frénésie et de convulsion? pourquoi cette gesticulation insensée? Bossuet s'indignait que M™e Guyon peignît l'amour qu'elle avait pour Dieu, sous les traits de l'amour vulgaire que ressentent les hommes. Eaphaël fait la même faute : il prétend aimer autrement et autre chose que les autres hommes, et il donne à son amour l'air et les gestes que n'a pas même l'amour de Sapho et de Phèdre.
M. de Lamartine dit de Raphaël que, a sans aucune ambition dans le caractère, il en aurait eu dans l'imagination ' . » Ce qu'il dit du genre d'ambition de Raphaël, je le dirais volontiers de son genre d'amour et de toutes ses passions : elles ne sont pas dans son caractère, elles sont dans son imagination. C'est son imagination qui aime, et de là ce qu'il y a d'éclatant dans cet amour qui luit, mais
Préface de BaphaëL
DANS M. DE LAMARTINE. 12l
qui n'échauffe pas, qui a des rayons magnifiques et point de foyer. Ajoutez, pour comble de malheur, que la femme qu'il aime n'est ancre faite non plus pour inspirer un amour réel. Entre Raphaël et Julie, je ne sais vraiment qui des deux est le plus creux. Ce ne sont pas deux corps, ce ne sont pas même deux âmes qui s'aiment, quoiqu'ils le disent beaucoup; ce sont deux ombres, ce sont deux imaginations, vrais fantômes de passions, fantômes lumineux et resplendissants , mais point de fond. Ils appartiennent à la lumière et non à la vie. Comment expliquer Julie? A la fois frêle et ardente, passionnée comme une créole et chaste comme une malade; enivrant son âme sans scrupule, parce qu'elle sait qu'il n'y a en elle que l'âme qui puisse s'enivrer; mettant dans ses sentiments je ne sais quelle mysticité voluptueuse qui touche à l'indécence et qui en prend presque le langage , quoiqu'elle en rejette les émotions, Julie est pour moi la Phèdre ou la Sapho du spiritualisme, et, ce qu'il y a de pis, une Phèdre pour qui je ne me sens aucune pitié. Je plains Phèdre, parce qu'elle souffre dans son âme et dans son corps, comme une femme dévorée d'amour. Mais Julie ! où souflre-t-elle ? où aime-t-elle ? qui aimet-elle? Raphaël et Julie sont deux ombres qui se penchent l'une vers l'autre et qui s'aimeraient , qui s'embrasseraient, si elles avaient une âme et un corps. Il ne leur manque que cela. Ces deux belles langues de feu voudraient bien me faire croire qu'elles ont un cœur qui les fait parler ; je sais qu'il n'y a rien là qu'une flamme qui brille dans le vide. Raphaël a beau dire que « Jamais peut-être, depuis la IV. u
122 DE l'a.molr
création de ces lacs, de ces torrents et de ces granits, des élans de cœur aussi tendres et aussi enflammés ne s'étaient élevés de ces montagnes vers Dieu; » — eh! il ne s'agit pas d'échauffer les rochers et les lacs : échauffez-moi seulement, moi qui vous lis, et je vous tiendrai pour deux véritables amants. Le moindre paysan et la plus simple paysanne de ces montagnes s'entendent mieux à aimer et à m'émouvoir de leur amour, que Raphaël et Julie avec la pompe ou le tumulte de leurs sentiments. Singuliers entretiens amoureux que les entretiens de ces deux personnages occupés à se confondre dans une commune adoration d'eux-mêmes, à s'unir, non dans le bonheur, mais dans l'apothéose; à se diviniser, au lieu de s'aimer. Il n'en était pas ainsi au tenues du vrai lac, car le vrai lac pour moi, c'est le lac du poète; le faux, c'est celui du romancier ou du l>iographe. « 0 temps, disait Elvire,
0 temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours ; Laissez- nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Assez de malheureux ici-bas vous implorent;
Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jourà les soins qui les dévorent.
Oubliez les heureux.
La temps m'échappe et fuit; Mais je demande en vain quelques moments encore :
KAAS M. DE I-AMAUTINE. 12?>
Je dis à cetîe nuit : sois pins lente; et l'iimore Va dissiper la nuit.
Aimons donc, aimons donc! de l'iicure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'Iioinuu' n'a point de port, le temps n'a point de rive,
M coule, et nous pa?-ons!
DE L'AMOUR INGÉNU DANS MADAME SAND ET DANS MADAME DE GIRAr.DlN.
Je veux, dans ce chapitre consacré à examiner les expressions de l'amour ingénu de nos jours, comparer deux auteurs très-différents d'esprit et de caractère, madame Sand et madame de Girardin, l'une assurément bien supérieure à l'autre par le don de l'invention et surtout par l'éloquence. Toutes deux ont peint l'amour ingénu, madame Sand à la campagne, entre paysans, et en se conformant presque aux usages du poëme ou du roman pastoral; madame de Girardin dans les salons, où le raflinement des mœurs et du langage ne détruit pas ce genre d'amour, mais lui donne un caractère tout particulier.
Madame Sand , dans ses romans , a peint trois sortes d'amour : l'amour passionné, impatient de toute loi et de tout devoir : c'est le sujet d'Indiana et de Valentine; l'amour mélancolique et désespéré, ou plutôt l'àme humaine cherchant ici-bas qui et quoi aimer, et ne le trouvant pas : tel est le sujet de ' Lélia; enfin, l'amour ingénu et naïf : c'est le sujet à' André, de la Mare au Diable et de la Petite Fadette. Je dois surtout m'occuper de la peinture de ce dernier amour. Mais il est à propos auparavant de
DE l'amour INf.ÉNU, ETC. 125
dire un mot de l'amour passionné et violent d'7n- (liana et de Valeniine, de l'amour mélancolique et désespéré de Lélia.
Je ne reproche point à madame Sand d'avoir, dans Indiana et dans Valentine, attaqué le mariage. C'est l'habitude du roman et du théâtre de préférer l'amour au devoir, et les sentimcRts qu'inspire le cœur aux sentiments que prescrit la loi. Je ne sais donc pas pourquoi on a reproché à madame Sand d'avoir fait ce que font, de temps immémorial, les poètes dramatiques et les romanciers. Où donc l'amant n'est-il pas toujours plus beau, plus généreux, plus aimable que le many où donc la femme ne gémit-elle pas toujours de son esclavage? On a accusé, comme un paradoxe, ce qui n'était qu'un lieu commun. Je sais bien que madame Sand, au lieu de peindre le mari sous les traits convenus du grondeur et du bourru, a fait de M. Delmare, l'époux d'Indiana, un brutal de notre temps, c'est-à-dire un militaire qui transporte dans son intérieur les habitudes du commandement de caserne, minutieux et violent comme une consigne, ignorant et impérieux , ne croyant qu'à la force, dédaignant l'esprit et l'enviant. Dans Valentine, le mari, M. de Lansac, est un dandy frivole et cupide, un beau jeune homme endetté et intéressé Cette manière de peindre le grondeur et l'avare de nos jours, au lieu du grondeur et de l'avare d'il y a deux cents ans, a déconcerté toutes les habitudes prises: on a su mauvais gré à l'auteur de gâter coup sur coup les deux figures les plus accréditées aîijourd'hiii, le héros de caserne et le héros de salon. Mais on aurait dû lui savoir gré en même temps de ce
iï.
126 DE l'amour ingénu
que, peignant en laid les maris, elle n'avait guère peint en beau les amants.
Madame Sand, en effet, est d'une impartialité singulière à ce sujet. L'homme est toujours sacrifié, soit comme mari, soit comme amant. Que dites-vous de Raymond, l'amant d'Indiana, à la fois passionne et léger, dont le cœur s'enflamme à mesure que l'esprit s'échauffe, qui est amoureux, mais qui l'est d'autant plus qu'il est en scène; profondément égoïste, mais qui parfois semble le plus dévoué et le plus ardent des hommes, parce que c'est le moment de l'être et que personne ne se met si vite et si aisément dans son rôle? Raymond est le poète ou l'acteur de ses passions; il n'en sera jamais le héros ou le martyr,
La sévérité ou la justice avec laquelle madame Sand traite tous les hommes qu'elle fait figu.rer dans ses romans, amants ou maris, produit une conséquence qui, selon moi, tourne au profit de la morale, sans que nous soyons peut-être obligés d'en savoir gré à l'auteur. Ce n'est vraiment pas la peine de détester un mari qui ne vaut pas grand'chose, pour s'attacher à un amant qui ne vaut pas mieux. Dans les romans de madame Sand, les amants sont chargés de venger les maris, et les amers désappointements de l'amour font équilibre aux pénibles désappointements du mariage. Pourquoi donc haïr celui-ci'!' pourquoi donc aimer celui-là? il n'y a en vérité qu'à choisir entre deux genres de malheurs, celui qui vient du devoir ou celui qui vient du cœur. Qu'eût gagné Indiana à épouser Raymond au lieu de Delmare, l'égoïste au lieu du Inital? Brutaliié de