DANS MESDAMES SAND ET DE GIP.ARDIN. J
caserne ou égoïsmc de salon, ne voyez-vous |)as que c'est le même fond? De Raymond ou do M. Delmare, de l'amant ou du mari, quel est le plus cruel et le plus dur envers Indiana? L'un a froissé une fois ou deux la main délicate d'Indiana, par emportement de soldat; l'aulre a froisse mille fois son âme et l'a blessée douloureusement, et cela sans être en colère, par sécheresse et par froideur de cœur.
On peut me dire ici que j'oublie le Bénédict de Valentine. Bénédict est, il est vrai, de tous les héros de madame Sand, le héros préféré; il n'est qu'ennuyé et mécontent de lui-même et des autres. « L'ennui, ce mal horriljlc qui s'est attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de l'histoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur; il s'étendait, comme un nuage noir, surtout son avenir; il avait déjà flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance '. » Bénédict a plu aux yeux de madame Sand, par son opposition complète avec Raymond. L'un se fait, je ne dis pas un jeu, mais un drame de ses passions ; l'autre s'en fait un ennui et un tourment. La civilisation a poli et raffiné l'un; mais elle lui a ôté le fond même des sentiments dont elle lui prêtait l'éclat et la grâce; elle a creusé et approfondi le cœur de l'autre, et lui a laissé le tourment de le remplir. Le portrait de Raymond, de riiommc du monde, est tristement vrai ; celui de Bénédict n'a qu'un coin de vérité, le coin de Werther et de René.
Tel cependant qu'est Bénédict dans Valentine^ que
■ Valentine, ç. si, ëdition Cbaipenlicr.
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lui manqne-t-il pour être supérieur à Raymond et pour racheter tout à fait les liomnnes de l'analhème qu'a prononcé contre eux madame Sand? il lui manque de \[we : il meurt au moment où il pouvait épouser Valentine, au moment oîi il allait être heureux. Je l'attendais à cette épreuve décisive pour connaître le fond de son âme et s'il savait aimer longtemps. Aussi madame Sand n'a pas voulu l'y exposer, et, craignant sans doute que le fond d'ennui qu'elle avait découvert dans l'àme de Bénédict ne vînt engourdir et glacer sa faculté d'aimer, elle l'a tué brusquement , aimant mieux le voir mort qu'imparfait. C'est la plus grande marque de préférence qu'elle ait pu lui donner.
Otez Bénédict , il n'y a pas un seul des héros de madame Sand qui mérite l'amour qu'il inspire. Que perdent donc les femmes à ne point épouser ces héros de leur imagination? Elles ne peuvent pas leur inspirer une passion constante et forte : ils sont trop faibles , trop frivoles, trop égoïstes, trop vaniteux pour la ressentir. Elles n'en peuvent rien faire comme amants; qu'en feraient-elles comme maris? Les romans de madame Sand ne sont pas seulement un plaidoyer contre le mariage , ils sont aussi un plaidoyer contre l'amour, ou plutôt ils semblent faits pour établir celte désespérante vérité, que les femmes seules savent aimer. Toutes les héroïnes de madame Sand ont, quant à la faculté d'aimer, une supériorité décidée sur les hommes; mais cette supériorité fait leur malheur; elle finit même par faire leur ennui et leur désespoir dans Lélia.
Léiia est la conséquence naturelle et inévitable
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des romans de madame Sand. En ciïcf, si les femmes seules savent aimer, qu'est-ce que l'amour.' Scnèque prétend, dans une de ses Ictkes, que c'est gâter l'amitié de vouloir être aimé de son ami, de s'attendre à être consolé par lui quand on est chagrin , soigné quand on est malade , soutenu quand on est chancelant. L'amitié ne doit être, pour le stoïcien, que l'occasion d'exercer sa vertu, d'aimer, d'assister, de consoler, de soutenir autrui, le tout sans attendre aucun retour. Tel serait le sort de l'amour dans les femmes, à en croire madame Sand. Elles aiment pour aimer, pour consoler, pour soutenir, pour rendre heureux ; mais qu'elles n'attendent point de retour : l'homme n'a pas de quoi leur en donner. Le cœur de l'Iiomme est naturellement ingrat et dur, comme le cœur de la femme est naturellement tendre et dévoué. Sil en est ainsi, comment voulez-vous qu'il n'y ait pas, un jour quelconque, une femme qui s'en aperçoive, qui comprenne le faux de tous les semblants d'aimer que font les hommes, le vide des cœurs, l'instabilité des sentiments, et qui ne s'écrie enfin que l'amour n'existe pas, d'autant plus disposée à douter de tous les amours qu'elle a tâché de les éprouver tous et qu'aucun ne l'a satisfaite? Telle est Lélia : elle sait qu'il n'y a pas d'amour; en amour, c'est une athée. Voilà le fatal secret qui la ronge et la consume; voilà d'où lui viennent ses dédains. « Dis-moi si tu as la puissance d'aimer, dit Sténio à Lélia? Non, répond Lélia dédaignensement. » Ce n'est pas que Lélia n'ait la puissance d'aimer : elle l'a, puisqu'elle est femme ; mais elle est sûre de ne point
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la trouver chez les hommes, chez Sténio, et voilà pourquoi elle la nie chez elle-même : car à quoi lui servirait-elle? à quoihon aimer, puisqu'elle ne peut pas être aimée comme elle veut l'être?
Si vous prenez Lelia telle que madame Sand semble parfois vouloir la représenter, c'est une mystique et presque une sainte Thérèse, qui, ne trouvant rien sur la terre qui soit digne de son amour, arrive à l'amour de Dieu '. Malheureusement la sainte Thérèse de madame Sand ne croit pas toujours en Dieu ; elle en doute et elle le blasphème pendant presque tout le roman, excepté à la fin, quand elle se fait carmélite; et encore ne se fait-elle carmélite que pour être abbesse et mettre la fortune et la puissance du couvent au service d'une société secrète. Lélia n'exprime donc pas le mysticisme : car, qu'est-ce que le mysticisme sans Dieu? c'est un doute ardent et exalté qui finit par le désespoir ; c'est l'oiseau qui, dans le déluge d'Ovide, vole, cherchant une terre où se poser , et finit par tomber de lassitude dans la mer :
Quaesitisque diù terris ubi sistore detur, In mare lassatis volucris vaga decidit alis^i
Lélia est une sœur de Werther, de René et de Manfred. Elle a été atteinte par l'ennui du siècle; mais, comme elle est femme, cela met une grande
' « J'avais es(iuiss(? le fantôme d'une femme qui cherche en vain l'a- « niour dans lo cœur des Iiommes de notre temps, et qui se retire au « désert pour y rêver l'amour dont brûla sainte Thérèse. » (Préface de Lélia, édit. do 18 42.)
' Métamorphoses, liv. I. (le Déluge.)