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dilTérence entre elle et ses frères aînés. Non pas que je veuille dire que la méditation et la rêverie, la mélancolie cl l'ennui ne soient pas à l'usage des femmes; seulement, je plains davantage les femmes qui s'y livrent. La vie des femmes est mieux réglée que celle des hommes : elles sont épouses et mères; c'est là leur destinée. Les hommes, au contraire, ne reçoivent pas leur destinée toute faite des mains de la nature : ils ont à la faire. Autre différence encore entre la destinée de l'homme et celle de la femme : rhnnuneest surtout né pour penser et pour agir, la femme pour aimer. L'idéal de l'homme est la sagesse et la grandeur; l'idéal de la femme est l'amour. L'homme qui doute ou qui n'agit pas, la femme qui a'^ime pas, se dénaturent tous deux. Le mal de Werther, de René et de Manfred,est de ne trouver nulle part, ni en eux, ni autour d'eux, la perfection d'idées et de sentiments qu'ils ont rêvée. De là leur inaction mélancolique et sombre; de là leur doute et leur désespoir. Le mal de Lélia, c'est aussi de ne trouver nulle part la perfection d'amour qu'elle a rêvée; et, comme elle ne croit plus à l'amour, elle n'est plus femme, pour ainsi dire. Discutant tout et doutant de tout, elle va sans cesse d'une idée à l'autre, d'une passion à l'autre, sachant d'avance qu'elle ne s'y arrêtera pas. Et ne croyez pas que ces vicissitudes de sa pensée intéressent beaucoup le lecteur : tout est pour Lélia une expérience dont la conclusion inévitable est que tout est vide et faux. Aussi nous nous lassons promptement de cette dédaigneuse enquête de toutes choses; nous savons trop que le mal et le bien, les péchés capitaux et les vertus théolo-
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féales , ne sont pour Lélia qu'une occasion de sonates brillantes qui ne nous émeuvent point.
Il y a une autre raison encore qui fait que nous ne pouvons pas nous intéresser à Lélia : c'est que Lélia n'est ni une personne ni un caractère; c'est une idée, une mode, une affectation ; c'est l'imitation des poètes désespérés, c'est la singerie de lord Byron. Est-ce moi qui parle ainsi? non, c'est Lélia elle-même dans sa conversation avec sa sœur Pulchérie, qui a désespéré aussi de l'amour dans le monde, mais qui en a désespéré autrement que Lélia, car elle s'est faite courtisane au lieu de se faire mélancolique. « Vous ressemblez, dit en riant Pulchérie à Lélia, à tous les
poêles que j'ai lus Oui, répond Lélia, c'est une
fatalité que vous signalez Je m'humilie et je m'afflige d'être un type si trivial et si commun de la souffrance de toute une génération maladive et faible '. »
Madame Sand dit, dans la préface de Lélia, que le désespoir est un appel vers Dieu ^ Oui, le vrai désespoir; mais le faux désespoir, le désespoir appris dans les poètes, à quoi peut-il conduire? à Dieu? non , car Dieu veut les cœurs ; il ne se contente pas des grimaces; l'hypocrisie du désespoir ne le touche pas plus que l'hypocrisie de la piété. Le faux désespoir stérihse l'àme, au lieu de l'échauffer et de la vivifier. Lélia est le contraire de Laure et de Béatrix qui, croyant à l'amour qu'elles inspiraient, et croyant aussi l'homme capable d'aimer, se servaient de l'amour comme d'un acheminement à la vertu. Béatrix
1 Lélia, I, p. 187.
* Page s, édit. Charpentier.
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et Laiiro inspirent à la fois le bon cl !c beau; elles tiennent de; la sainte et de la muse. Lélia lient du damne ou du démon, et du démon comme l'a fait notre siècle, c'est-à-dire du démon qui dégoûte les âmes des biens mômes qu'il ne donne pas, et qui perd les hommes par l'ennui, au lieu de les perdre |)ar le plaisir.
Est-ce jwur nous dédommager de l'amour désespéré qu'elle a peint dans Lélia, que madame Sand a voulu représenter dans ses j.astorales un amour j.lein de douceur et de paix, le véritable amour ingénu? Je ne sais; il en a du moins toute la grâce et tout le charme, avec une part de finesse et d'intelligence qui ne lui ôto pas la naïveté, mais qui fait que les personnages de madame Sand ressemblent plus aux paysans de nos provinces qu'aux bergers de l'Arcadie, et sont vrais sans cesser d'être gracieux.
Les trois ouvrages de madame Sand que je veux examiner et qui expriment le mieux, de notre temps, l'amour ingénu, sont André, la Mare au Diable et la Petite Fadette. Peut-être ne devrais-je pas parler d'André. L'amour d'André et de Geneviève est, à la vérité, un amour ingénu et pur, dont la scène est aux champs; et nulle part ne se fait mieux sentir le chaime qui nail de l'accord des plus doux sentiments de l'âme humaine avec le riant aspect de la campagne. Mais le caractère d'André gâte tout. André appartient à cette première sorte de romans de madame Sand , où l'homme est toujours sacrifié. Faible, timide, habitué à obéir à son père, qui est brutal et fort, André ne sait qu'aimer, parce qu'il a l'âme sensible et douce ; il aime IV. 12
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avec la faiblesse de sa naliire et la timidité de son caractère. 11 épouse Geneviève; mais, forcé de vivre chez on père, il ne sait pas faire honorer sa femme comme étant ou devant être la maîtresse de la maison ; il ci'aint son père, évite de se plaindre et de revendiquer ses droits.
Après avoir peint dans Raymond l'égoïsme au fond et l'enthousiasme dans la forme, dans M. de Lansac la cupidité sous les brillants dehors du monde, dans Bénédict l'esprit ennuyé et le cœur romanesque, madame Sand a peint dans André une autre variété de l'homme d'aujourd'hui , et qui ne vaut guère mieux, la sensibilité sans la force, la nature de la femme dans le corps d'un homme; et elle y a admirablement réussi. Mais c'est aussi par là qu'André est un roman ou une iiistoire, plutôt qu'une idylle, je veux dire une peinture fidèle de la vie et du cœur humain avec ses faiblesses et SCS imperfections, plutôt qu'un tableau idéal des plus doux sentiments de l'âme humaine et suitout de l'amour ingénu. André et Geneviève s'aiment, il est vrai , avec l'ingénuité d'un premier amour; mais cela ne suffit pas à l'idylle. L'idylle n'aime (juc les caractères parfaits ; non que ses personnages, même les plus gracieux, ne puissent avoir les défauts du jeune âge, l'impatience de l'amour chez les garçons, la coquetterie naturelle aux jeunes fdles; mais ils ne doivent pas avoir des défauts qui gâtent leurs amours : c'est là le point important. Si l'amant est timide, non comme amant, — cette timidité là sied bien, — mais comme homme; s'il n'est pas courageux et fier, s'il ne sait pas vaincre les obstacles qui s'opposent à son amour, s'il n'aime
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pas autant rpi'il csl aime, il n'csl pas un Iiéros d'idvUc : il appartient à riiisloire , au roman de mœurs, à tout ce rpii n'atteint p.as ou ne vise pas à l'idéal. 11 y a plus : c'est un défaut dans l'amour ingénu, de n'être pas aimé autant qu'on aime. Geneviève perd quelque chose à n'être pas aimée d'André comme elle l'aime, à n'être aimée que comme le pauvre André peut aimer. Je l'en admire davantage; je respecte d'autant plus ce caractère ardent et résigné à la fois, que le malheur achève cl rehausse. Mais les amours d'André et de Geneviève ne me plaisent et ne m'enchantent plus comme l'image du bonheur. Je lis une histoire qui touche à la vérité toujours triste, et non plus une idylle écrite pour enchanter et pour élever mon imagination.
Dans la Mare au Diable et dans la Petite Fadette, madame Sand a renoncé à son sys'ème de dénigrement contre les hommes. Les femmes y ont encore la prééminence et l'emportent de beaucoup sur leurs amants; mais, sans valoir les femmes, les hommes au moins sont dignes d'être aimés d'elles. Ce ne sont point des héros, ce sont de braves gens dont le cœur est simple et bon. C'est par là que la Marc au Diable et la Petite Fadelte sont de véritables idylles. Elles ont quelque chose de moins élevé et de moins poétique que Paul et Virginie-^ elles ne sont pas moins gracieuses.
Madame Siuid dit, dans la préface de la Petite Fadette, qu'éprouvant un besoin impérieux de détourner la vue de nos jours de troubles et de malheurs, « elle s'est reportée vers un idéal de calme, d'innocence et de rêverie. » C'est toujours à peu près ainsi
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que se font les idylles. Théocrite composait les siennes à la cour de Ptolémée Philadelphe; Virgile chantait Tityre et Amaryllis pendant les guerres civiles et les proscriptions du triumvirat; D'Urfé faisait l'Âstrée au sortir des troubles de la Ligue. Mais, sans chercher si notre siècle est assez troublé et assez malheureux pour mériter que l'idylle vienne faire diversion et contraste à nos chagrins, il y a une chose dont je ne saurais trop louer madame Sand, c'est d'avoir montré, dans la 3Iare au Diable et dans la Petite Fadette, qu'on peut encore amuser le public français sans fracas et sans immoralité. Quels sont, dans la Mare au Diable, les héros du roman? un laboureur, une jeune fille et un enfant. Quelle est l'aventure? un voyage à deux ou trois lieues au plus. Voilà tout. C'est avec ces simples personnages et ces simples événements que l'auteur sait nous intéresser.
Le laboureur Germain est veuf, regrette beaucoup sa femme et aime tendrement les enfants qu'elle lui a laissés; mais, pour soigner ses enfants et pour surveiller son ménage, il lui faut une femme, et son beau-père et sa belle-mère l'engagent eux-mêmes à se marier. Qui choisir? Le beau-père lui parle d'une veuve qui habite un village voisin de leur ferme et qui a pour dix mille francs au moins de terres : c'est un riche parti. Germain, docile aux conseils de sa famille, part pour aller rendre visite à la veuve et peut-être lui demander sa main. Ce jour là même, la petite Marie, fille d'une voisine de Germain, allait se mettre en condition dans une ferme située près du village de la veuve, et la mère de
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Marie demande à Ccrniain de prendre sa llUc en «•oupe avec lui. La chose ne se ferait pas entre gens de la ville ou entre paysans des gros bourgs civilisés. Germain est veuf, il a vingt-huit ans, et Marie n'a que seize ans. Tout cela, qui edraierait les gens de la ville, rassure la petite Marie et sa mère ; car Germain est pour Marie un vieux, et elle ne pense pas, ni Germain non plus, qu'on puisse s'aimer quand on n'a pas le même âge. — Voilà donc Germain et Marie partis tous deux sur le cheval de la ferme. En chemin, ils rencontrent petit Pierre, le fils de Germain, un enfant de six ans, qui veut à toute force que son père l'emmène sur le cheval. Germain , qui aime beaucoup petit Pierre et qui le gâte, consent à le prendre, et Marie promet qu'elle en aura soin. Une fois remis en route, l'homme, la jeune fille et l'enfant se perdent dans la lande, près de la Mare au Diable, et ils sont forcés de passer la nuit à la belle étoile. Marie soigne l'enfant, le fait dormir, allume du feu, se fait la ménagère de la caravane, le tout avec intelligence et bonne humeur, sans se décourager ni s'impatienter. L'enfant dort auprès du feu, enveloppé dans le manteau du père et soutenu par la jeune fille ; Germain et Marie causent, non pas amour, — c'est entretien de gens de la ville, — mais labourage et ménage; si bien que, sans le savoir, Germain prend de l'amour pour Marie, et, quand le lendemain il arrive chez la veuve, il trouve la veuve coquette et fière, revient chez lui et finit par épouser Marie, que petit Pierre a toujours appelée sa petite mère depuis la nuit de la Mare au Diable.
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Voihi toute l'histoire. Où donc est rintércl? l'intérêt est dans le développement de l'amour honnête et pur que Germain prend pour Marie. Rien n'est si simple, et rien n'est en même temps plus gracieux et plus touchant. Cette nuit passée au pied du chêne de la Mare au Diable, l'enfant qui dort près de Marie comme un symbole d'innocence et de pureté, la conversation du laboureur et de la jeune fille, toujours familière et toujours honnête, les sentiments qui s'éveillent peu à peu dans le cœur de Germain et qu'il cache parce qu'il se croit trop vieux pour être aimé de Marie, la vérité des actions, la naïveté et la grâce des paroles, la gravité simple du récit, tout cela fait, de ce tableau de l'amour ingénu, quelque chose d'achevé, et tout cela montre surtout qu'il n'est pas besoin, pour nous émouvoir, d'un grand lapage d'aventures et de passions.
En faisant la Mare au Diable, madame Sand s'est admirablement renfermée dans les limites du genre de l'idylle. Peut-être dira-t-elle qu'elle ne connaît pas ces règles de l'idylle inventées par les pédants. Ces règles se réduisent à une seule, qui est d'observer la vraisemblance, de ne pas donner, par exemple, les passions, les sentiments et le langage de la ville aux gens du village. Les poètes bucoliques, les anciens comme les modernes, ont souvent péché de ce côté : leurs bergers sont trop ingénieux, et leur naïveté tombe dans la mignardise. La vraisemblance est ce qu'il y a de plus rare dans l'idylle, qui est devenue un genre tout à fait de convention. La vraisemblance est, au contraire, le mérite souverain des romans champêtres de madame Sand. Les
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passions, los sentiments, les idées, le langage de ses personnages sont vraiment de la campagne. Cela ne veut pas dire que les habitants de la campagne n'aient pas des passions aussi loucliantes et des sentiments aussi vifs cpie ceux des habitants des villes; mais ils s'expriment et surtout ils se sont développés d'une manière différente. J'insiste sur cette différence, qui touche au fond plus qu'à la forme. H ne suffit pas, pour mettre en scène un paysan amoureux, de lui faire dire : f aimons, au lieu àc j'aime. Le patois n'a rien de bucolique en soi, et l'on peut être raffine même en parlant patois. La simplicité et la grâce du langage viennent des pensées, non de la désinence des mots. Les paysans qui sont sincèrement amoureux ont dans leur amour quelque chose de grave et de simple qu'il faut leur conserver, en se gardant bien de leur donner l'air des grandes passions ou du bel esprit. Il y a de grandes passions au village; mais elles ne sont pas bruyantes et agitées. 11 y a de l'esprit aussi; mais il n'est pas bavard et vaniteux. Les gens d'esprit, au village, sont fins et avisés; ils ne sont pas prétentieux. L'esprit sert à agir et non à parler.
11 n'y a guère plus d'aventures dans la Petite Fadette que dans la Mare au Diable; mais il y a le même don dç savoir attacher et intéresser le lecteur avec des sentiments et des événements simples. La Mare au Diable est une idylle qui n'a qu'une ou deux scènes : elle commence et finit avec le voyage de Germain et de Marie. L'histoire de la petite Fadette a plus d'événements. Fadette elle-même n'est pas aussi simple et aussi naïve que la petite Marie;
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mais elle n'est pas moins vraie. Elle a l'habileté des paysans; seulement, elle ne se sert de celte habileté que pour le bien : elle est droite et adroite. Quoique fort avisée d'esprit, elle a le cœur bon et tendre. Elle aime Landry d'un amour qui date de loin , et elle finit par s'en faire aimer. C'est elle qui conduit et qui domine tout, d'abord parce qu'elle est femme et qu'à ce titre, selon madame Sand, elle est supérieure aux hommes; ensuite, parce qu'elle est à la fois spirituelle et honnête, et qu'elle trouve toujours ce qu'il faut dire et ce qu'il faut faire, mieux que personne. N'attendez pas pourtant de la petite Fadelte, plus que de la petite Marie, les mots ingénieux et fins des bergères de Fontenelle ou les phrases sentimentales des bergères de Gessner. Nous sommes ici à la campagne et point à l'opéra.
Avec tout son esprit, ce n'est pas du premier coup cependant, et sans faire eflort sur elle-même, que Fadette est arrivée à être si sage et si avisée. Pour cela, il a fallu qu'elle aimât le jeune Landry. Voulant se faire aimer de lui, elle s'est corrigée de ses défauts, il est vrai que c'est Landry lui-même qui l'a avertie et conseillée. Jusque là, mal élevée par une grand'mère qui est un peu sorcière et qui a des secrets pour guérir toutes sortes de maladies, la petite Fadelte était malicieuse plutôt que iine. Elle avait pour Landry un penchant involontaire, qu'elle montrait surtout en lui jouant de mauvais tours. Du reste, mal soignée el mal habillée, elle n'a rien pour plaire, quoiqu'elle soit bien faite, qu'elle ait la figure vive et les yeux brillants comme des charbons. C'est un garçon espiègle plutôt qu'une jeune fille.
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Mais, ayant un soir rendu service à Landry, qui ne trouvait pas le gué de la rivière, elle lui a fait promettre de danser avec elle à la Saint-Andoche. Landry lui a tenu parole, quoique tous les garçons et surtout les fdles du pays se soient moqués de lui, qui danse avec le négrillon au lieu de danser avec la grande Madeleine ; et même, quand les enfants, excités par les garçons, se sont mis à huer Fadelte et à lui enlever sa coiffe, qui était ridicule et du temps de ?a grand'mère, Landry a bravement défendu la pauvre fille. Cette preuve de bonté a touché le cœur de Fadette; elle renonce à tourmenter Landry par ses malices; elle commence même à se trouver malheureuse de ses défauts et de ses ridicules : car avec ses défauts elle ne pourra jamais être aimée de Landry. Elle pleure donc, assise sur un quartier de rocher dans la carrière du Chaumois. « Or, Landry, qui passait par là retournant à la ferme, entend pleurer, et, en brave homme qu'il est, va porter secours à qui souffre. » 11 reconnaît la petite Fadette; il lui demande pourquoi elle pleure : est-ce à cause des méchancetés qu'on lui a faites aujourd'hui? Eh bien! il y a un peu de sa faute ; il faut s'en consoler et ne plus s'y exposer. — « Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a un peu de ma faute? » Landry, alors, pressé par Fadette de lui dire quels sont les défauts qui font qu'on ne l'aime pas dans le pays et qu'on se moque volontiers d'elle , les lui dit avec une franchise toute rustique et pourtant avec un ton de bonté et d'amitié qui touche de plus en plus le cœur de Fadette. « Si on ne la respecte pas comme une fille de seize ans devrait pouvoir
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l'exiger, c'est qu'elle n'a rien d'i:no fille et tout d'un garçon dans son air et dans ses manières, et qu'elle ne prend pas soin de sa personne. » La petite Fadette écoute avec grande humilité ce prêcheur de dix-sept ans, qui finit aussi par s'attendrir sur son repentir. Quoique Fadette passe pour laide et qu'elle soit mal soignée, le roman de cette nuit d'été et de cet entretien parle au cœur de Landry, comme il parlait au cœur de Germain dans la lande de la Mare au Diable; mais l'honnêteté des mœurs et des habitudes du village défend Landry comme Germain des mauvaises pensées. Il est ému, il n'est pas tenté, et il quitte la petite Fadette, qui, gardant en son cœur les conseils de Landry, se corrige de ses défauts et prend l'allure et le maintien qui conviennent à une fille de seize ans. Landry, alors, la voyant changée par lui et pour lui, se met à l'aimer sincèrement. Mais comment l'épouser? comment faire consentir le père Barbeau, qui est riche, à donner son fils à la pauvre Fadette? Dans les romans ordinaires, la mauvaise volonté des parents n'est point un empêchement; c'est un aiguillon plutôt qu'un obstacle; l'amant et l'amante se marient secrètement. Ici rien de pareil : nous sommes dans la vérité et non dans la fiction. La Fadette ne veut point entrer dans la famille de Landry d'une façon fortuite et honteuse; elle veut y entrer tête levée, étant demandée et non demandant. C'est ainsi qu'elle y entre.
Ici commence ce que j'appellerais volontiers la seconde partie du roman. La première partie représente l'amour ingénu; c'est une véritable idylle,
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point fade ni maniérée, inie idylle vive el pi(iuanto, grâce surlout au personnage de Fadcllc, grâce à cet heureux changement que l'amour fait en elle el (jui transforme une fille hardie comme un garçcm, malicieuse comme un lutin, en une jeune lille à la fois honnête et fine, adroite et bonne. Autrefois elle aimait Landry sans le savoir et en le prenant de préférence pour l'objet de ses esi)iéglerics. Maintenant elle lui témoigne son amour en se corrigeant des défauts dont il l'a avertie; elle lâche même de devenir belle pour lui, et cela sans coquetterie. C'est un trait charmant de ce petit roman que l'idée que la Fadetle avait de sa laideur. Landry aussi la croyait laide; si bien qu'elle ne croyait pas pouvoir être aimée, et Landry non plus ne croyait pas qu'il pût jamais l'aimer. C'est là ce qui les livre tous les deux sans défense, comme saris danger, au penchant de leur cœur ; c'est là ce qui fait que Landry est plus ému quand , causant la nuit avec elle dans la carrière du Chaumois, il s'avise, je ne sais comment, qu'elle n'est pas laide; c'est là surtout ce qui touche le cœur de la Fadette, quand elle s'entend louer de son visage, elle qui se croyait un laideron. Ce passage de la malice à l'allcndrissement, de la part de la Fadette, et de l'indifférence ou même de la répugnance à l'amour, de la part de Landry, est peint avec une grâce singulière.
La seconde partie du roman, c'est à dire la manière dont la Fadetle parvient à se faire souhaiter et à se faire demander pour bru par le père Barbeau, n'est pasmoins vive ni moins piquante. C'est un véritable roman de mœurs, qui succède à une idylle ; mais ce
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sont les mœurs des paysans, représentées avec une vérité piquante.
Il n'y a pas de scène plus comique et plus intéressante à la fois que celle où la Fadette, ayant hérité de sa grand'mère d'une somme de quarante mille francs, vient consulter le père Barbeau et lui montrer son argent pour savoir, dit-elle, ce qu'elle en doit faire. La froideur avec laquelle le père Barbeau la reçoit d'abord; la curiosité qui s'éveille peu à peu en lui, quand elle lui montre le panier où elle a mis, dit-elle, tout son argent; l'envie qu'il a de savoir combien il y a dans ce panier, et qu'il réprime tant qu'il peut; le compte, enfin, qu'il fait des rouleaux d'or, et le ton d'estime et d'affection qu'il prend avec la Fadelte à mesure qu'il fait ce compte, tout cela est gai et piquant sans tomber jamais dans lu plaisanterie et dans la caricature. Ne croyez pas, en effet, que le père Barbeau soit cupide et intéressé : c'est un honnête homme; mais il n'est pas défendu aux honnêtes gens de songer à l'intérêt de leur famille; il ne leur est pas défendu de souhaiter que leurs enfants fassent de bons mariages; et c'est à tout cela que pense le père Barbeau, quand il compte les quarante mille francs de la Fadette. Cette petite (ille, qu'on traitait presque de mendiante et de vagabonde, la voilà devenue \& plus riche héritière du pays. Ce n'est pas une raison assurément de la prendre aussitôt pour bru, après l'avoir si longtemps repoussée; mais c'est une raison pour examiner comment elle a vécu jusqu'ici et si elle s'est toujours bien conduite: car, enfin, si le père Barbeau s'est trompé sur son compte, il ne