DANS MESDAMES SAND ET UE GIRARDIN
peines d'amour contenues et qui n'en sont pas moins amères, des dépits et des colères qu'il faut étouffer, dont parfois môme il faut avoir l'air de rire :
Souffrir et plaisanter, femmes, c'est notre lot
Oh! que le désespoir est affreux dans le monde! Qu'il est lourd d'y traîner une douleur profonde ! I.a contrainte est un poids qui double le malheur.
Vous qui n'avez point mis de chaîne à votre vie, Femmes du peuple, ô Dieu ! comme je vous envie ! Votre franche douleur vous soulage du moins; L'orgueil ne vous dit pas : souffre, ma^s sans témoins; Vous n'avez point placé la honte dans les larmes'.
Ici l'élégie louche presque au drame et à la tragédie , car il y a parfois aussi dans le monde plus de tragédies qu'on ne pense. Vous savez bien, ce jeune homme élégant, qu'on voyait partout? — Oui , bon railleur, bon viveur, bon danseur. — Kh bien, ii avait une grande passion. — Quelle plaisanterie! il n'a jamais eu d'amour pour personne que pour lui, je vous jure. — Tout le monde le croyait comme vous, et tout le monde disait : voilà un homme qui n'aime rien; marions-le I — Et il y a consentit — Oui certes : comment faire autrement? Il s'était loujoins montré si gai et si frivole qu'il aurait eu mauvai e grâce à dire qu'il ne pouvait pas se marier. — r!h bien, il est marié? il est heureux? — Non : la nuit d'avant le mariage, il s'est briilé la cervelle. — Comment? pourquoi? Deux mots expliquent tout.
' M^^ de Girardl:!, .Yc/îo/mc, ih ni II.
148 DE l'amolt. ingénu
Pendant sa vie, il n'a pas voulu s'alficher comme un homme à grandes passions : il a craint le monde, et, quand il a fallu renoncer à ce qu'il aimait, il a mieux aimé mourir.
Il y a, dans l'histoire de chaque génération, une ou deux aventures de ce genre; elles prouvent la part que l'amour a dans le monde en dépit de la frivolité ou de la bienséance. Rassurons-nous cependant : les sentiments que le monde comprime n'ont pas tous cette nature tragique, et la contrainte qu'il impose est souvent une expérience salutaire. Parmi les sentiments d'amour que le monde gêne ou détruit, combien y en a-t-il qui n'étaient que des fantaisies d'imagination et qui n'avaient pas l'étoffe d'une passion ! De ce côté, le ridicule est un crible excellent, qui fait envoler les pensées légères et qui ne laisse subsister que les sentiments vrais et bons, les seuls qui méritent de vivre, les seuls aussi qui méritent d'être plaints quand ils souffrent.
Madame de Girardin excelle à peindre ces sentiments vrais, qui sont forcés de se soumettre aux hypocrisies du monde; ces pensées tristes, qui se cachent sous des sourires de bonne compagnie; ces chagrins, qui ne sont ni des remords cuisants, ni des douleurs passionnées, mais qui restent dans l'âme comme un souvenir toujours prêt à redevenir une émotion ;• toutes ces peines de l'âme enfin , qui, pour être contraintes et déguisées, n'en sont pas moins vives et moins naturelles. Comme ces peines d'amour s'interdisent les aventures et les actions, elles ne peuvent pas être fort variées. Les sujets de ces petits romans du monde sont peu nom-