DANS MESDAMES SANO ET DF. GIP.ARDIX
Ijrenx : 11 m'aime! Il ne m'aime plus! Ou Lieu encore :
Il m'aimait, et mon cœur ne l'a point deviné ' !
Voilà, à peu près, tous les moments de ces passion? contenues ou fugitives que madame de Girardin a chantées. Celle dernière élégie, // m aimait^ est une des plus gracieuses et des plus vraies. Que de femmes ont été aimées, qui ne l'ont point su ou ne l'ont point voulu savoir! Rebuté par leur indifférence, l'amant s'est éloigné : alors elles comprennent un amour qui méritait d'être aperçu; alors elles répètent tristement : Il m'aimnit! Puis reviennent mille souvenirs du temps de cet amour, mille indices de passion qu'on avait négligés, les dépits, les jalousies :
Lorsque d'un peu d'orgueil je me sentais saisie
Au bruit harmonieux de ces flaUcurs discours
Qu'on sait n'être pas vrais et qui plaisent toujours;
Lorsqu'au bal j'arrivais, élégamment parée,
Il semblait malheureux de me voir admirée,
Et du moindre succès qui pouvait m'éb'.ouir,
Son absence aussitôt m'empêchait de jouir.
Mais c'est dans le malheur que l'amour se révèle,
Et, si je m'affligeais d'une triste nouvelle.
Si le sort m'accablait en frappant mes amis,
Je comptais sur des soins qu'il n'avait point promis.,
Puis, quand il revenait, par sa vue embellie, Quand sa voix triomphait de \m. mciancolie. Quand chacun partageait ma subite gaité,
» M=« de Girardin.
150 DE L'AMniR INr.KNU
Lui s'indignait tout bas de ma légèreté..... Aussi, de ma gaité soupçonnant l'apparence, Il prenait mon bonheur pour de l'indifférence. Sans oser l'avouer, je Taimais cependant, Et j'avais tant souffert la veille en l'attendant ! Ah ! je n'en puis douter au rei^rct qui m'oppresse , Celui dont la douleur accuse ma tendresse, Celui qui pour me fuir a quitté ce beau lieu. Ne serait point parti, s'il m'avait dit adieu !
Ce dernier trait est charmant. Ce n'est pas un jeu d'esprit : ce qu'il y a de spirituel dans l'expression rehausse seulement un sentiment naturel et vrai, et c'est là un des mérites de madame de Girardin. Elle sait exprimer finement les sentiments naturels, sans que cette finesse tombe jamais dans raiïeclation. Voyez la pièce intitulée, Le bonheur d'être belle:
Quel bonheur d'être belle alors qu'on est aimée ! Autrefois de mes yeux je n'étais pas charmée : Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard; Je me trouvais jolie un moment, par hasard. Maintenant ma beauté me parait admirable; Je m'aime de lui plaire, et je me crois aimable
Mettez ces vers dans la bouche d'une bergère d'idylle : ils seront mignards et prétentieux. Dans la bouche d'une jeune fille du monde, ils sont vrais, parce qu'ils expriment les sentiments de toutes les jeunes filles qui sont heureuses d'être belles et d'être aimées, et qu'ils les expriment dans le langage propre à celle qui parle.
Si c'est un bonheur d'être belle , c'fst donc un malheur d'être laide! Oui, surtout quand on a été
DANS MESDAMES SAXD Kl DE CIRARniN. 151
belle, et tel est le sort de la jeune fille que ma.lamo de Girardin met en scène dans sa pièce iiililulée : Le malheur (Vêtre laide. Klle était belle et aimée autrefois; la maladie est venue , qui lui a ôté sa beauté. Son amant essaye en vain de l'aimer encore ; le charme est fini :
Maintenant il s'épuise en serments superflus Pour exprimer cncor l'amour qu'il ne sont plus. Sans espoir de bonheur, sans trouble, sans ivresse. C'est dans ses souvenirs qu'il cherche sa tendresse. Et, triste lorsqu'il veut m'admirer aujourd'hui, Ses jtux sur mon portrait se fixent malgré lui. Pour être plus sincère, en sa pitié touchante Il dit que je suis bonne et que ma voix l'enchante. Quand, des soins d'une amie implorant la douceur, Je repose mon front sur le sein de ma sœur, Il sourit tendrement, il nous regarde ensemble Et dit, pour me flatter, que ma sœur me ressemble ; Mais celle qui garda ses attraits séduisants Et celle qui, mourante en la fleur de ses ans, A vu s'évanouir une beauté trop chère, Ne se ressemblent plus qu'aux regards d'une mère.
Ces derniers vers sont admirables ; ils méritent de faire vivre le nom de madame de Girardin à côté de celui de madame De>hou!ières; non pas àcôlé de madame Deshoulières dont on a fait un poêle bucolique , tandis qu'elle n'est qu'un pocto de société , mais de madame Deslioulièies telle que nous l'avons montrée, exprniiant avec grâce, souvent même avec une énergie touchante, les chagrins, les embarras do la vie du monde, et celle tristesse rendue plus amèrc par les sourires et le badiuage que le monde
152 DE l'amour ingénu.
impose. Madame de Girardin a trouvé un nouveau genre d'élégies naturelles et vraies, quoique l'expression en soit recherchée. Dans ses élégies, l'amour est peint d'une manière gracieuse et piquante ; non pas l'amour passionné et dramatique que le monde exclut comme faisant éclat et scandale ; non pas peut-être l'amour ingénu que le raffinement des mœurs et du langage ne semble pas comporter, et qui perce pourtant à travers tous les détours du cœur. L'amour que peint madame de Girardin tient des deux : il est ingénu, parce qu'il est naturel; il est dramatique, parce qu'il est contenu; mais l'ingénuité ne passe pas dans le langage, et la contrainte ne pousse pas non plus la passion jusqu'à l'emportement : elle la réprime sans la cabrer. C'est l'amour élégiaque approprié aux mœurs modernes.
L'histoire que j'ai faite de l'amour dans la pastorale et dans l'élégie depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, aurait été incomplète, si je n'y avais pas donné une place à ce genre d'amour, qui n'est plus seulement un exercice et un jeu de l'esprit, comme on peut croire qu'est souvent l'amour dans la Clélie, et qui n'est pourtant pas encore une passion ardente et tragique, comme dans Hermione et dans Phèdre.
DE l'amour conjugal DANS LE DRAME.
LA PÉNÉLOPE d'HOMÈRE.
J'ai étudié les diverses expressions qu a euesTamour iiigéiui dans la pastorale depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. L'amour ingénu nous conduit naturellement à l'amour conjugal. Prenez, en effet, deux âmes jeunes et pures, comme celles que la pastorale aime à se représenter : le mariage est le but de leur amour, et, une fois qu'elles ont atteint ce but, leur tendresse, sans devenir moins vive et moins pure, devient plus grave et plus forte; elle prend un nouveau caractère. De même que l'adolescent qui se fait homme prend la force sans perdre la beauté, de même l'amour ingénu s'affermit et s'élève en devenant l'amour conjugal, sans rien perdre de ce qui faisait son charme.
L'amour ingénu, qui est un moment de lame humaine et qui ne peut pas durer, n'a que deux dénoûments possibles, le devoir ou la faute, le mariage pris comme une règle qu'il est doux de suivre, ou comme un joug qu'il faut briser. Aussi , toutes les fois que je quille dans les pastorales quelques-uns de ces personnages innocents et charmants qui y figurcni, je me demande avec inquiétude ce qu'ils vont
154 DE l'amour CONJIGAI..
devenir, une fois entrés dans la vie : seronl-ils les héros de Tamour vertueux ou de l'amour coupable? Que deviendrez-vous, Philis ou Chloé, Amyntns ou Sylvio ?. S(Tez-vous , les unes des Pénélope et des Alcesle, ou des Phèdre et des Hélène'/ — les autres des Cid et des Amadis , ou des Galaor et des don Juan'/ Votre amour va-t-il s'élever en s'appuyant sur le devoir, ou s'égarer en se laissant guider par la passion ?
Nous avons donc , après l'amour ingénu , deuxsortes d'i:moiir à étudier : l'amour qui marche, pour ainsi dire, à côlé du mariage pour le fortifier et l'embellir, et l'am.our qui marche aussi à côlé du mariage pour le contrarier et le détruire; deux sortes aussi de destinées, qui ont de grands noms dans la littérature : d'un côté, les épouses vertueuses et dévouées, Pénélope, Andromaque, Âlceste, Lucrèce, Porcie, Cornélie, Grisélidis, Imogène, lady Russel ; de l'autre, les femmes que la passion a égarées et trompées, Hélène, Clylemnestro, Phèdre, la nouvelle Héloïse, Indiana et tant d'autres.
Je commence l'étude que je veux faire de ces deux sojtes d'amours et de destinées par l'amour conjugal et par une des plus nobles héroïnes de cet amour, par la rénéloped'Homère.
L'Odyssée est un livre charmant; c'est à la fois un roman de mœurs et un roman d'aventures. Que de fictions gracieuses ou terribles : Circé et Polyphème, Nausicaa et la descente aux enfers 1 II y a dans l'Odyssée, à ne prendre que les fictions et les aventures, un merveilleux plus varié et plus intéressant ({ue dans les .Mille et une Nuits. A côté de ce merveil-
LA PKNÉLOPF. d'iIOMÈRF.. 155
Icux, il y a une pointure des mœurs humaines cl un tableau de la société grecque pleins de vérité cl de charrno. Que do caractères tousdilTcrents cl tous naturels : les prétendants, Ménclas, Hélène, Polyphème, Nausicaa, ïélémaque, le vieil Eumée, la vieille nourrice, Pénélope et Ulysse avant tous !
De? le début du poëme, Homère excite notre intérêt et notre curiosité pour Ulysse. Les dieux délibèrent sur son sort, car il a dans le conseil des dieux ses amis el ses partisans. Personne n'est indifférent dans le ciel : comment le serions-nous sur la terre? Quel héros a jamais mieux mérité de partager les dieux et d'émouvoir la pitié des hommes? H est errant sur les flots, et, pendant ce temps-là, sa maison et son patrimoine, tout est en proie aux prétendants, qui se disputent même la main de sa femme. Partout, dans ce palais livré au pillage, retentit le nom d'Ulysse : dans les imprécations des prétendants, qui demandent aux dieux qu'Ulysse ne revienne jamais et qui commencent ta l'espérer ; dans les prières de ses serviteurs, qui implorent le retour du maître, et ce retour sera une journée de justice et de vengeance; dans les plaintes de la chaste Pénélo )e; dans les discours que commence à tenir Tél'Mnaque sortant à peine de l'adolescence pour entier dans la jeunesse, et qui va chercher son père à Pylos et à Sparte; dans les conversations el dans les souvenirs de Nestor el de Ménélas; partout et toujours Ulysse; si bien que son absence remplit les commencements du poëme autant que sa présence en remplit la suite et le dénoùmenl. 11 n'y a qu'Homère pour faire ainsi quatre chants avec l'aLisencc de son héros, sans
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que l'intérêt languisse un moment, et de manière, au contraire, à exciter par cette attente une plus vive curiosité. Je ne connais qu'un poëte qui ait eu l'art, après Homère et sans songer peut-être h l'imiter, d'intéresser à l'absence ou même au souvenir d'un héros : c'est Corneille dans la -ilort de Pompée. Pompée ne figure point dans la tragédie de Corneille; mais son nom et sa mémoire y sont sans cesse en scène.
Ne croyons pas cependant que cette attente du héros soit le seul intérêt des premiers chants de l'Odyssée : Hoaère a su inventer d'autres ressorts pour nous attacher, et ces ressorts sont tous pris dans l'observation de l'homme et de la nature, quoique cependant le merveilleux s'y mêle sans cesse. Minerve, qui aime et qui protège Ulysse, veut secourir son fils Télémaque, et vient à Ithaque sous la figure de Mentor. Elle se présente comme un hôte à la porte du palais d'Ulysse et s'assoit sur le seuil ; mais, comme la maison d'Ulysse est livrée au désordre, comme le maître n'y est plus, personne ne fait attention à l'arrivée de l'hôte, personne ne lui fait accueil. Télémaque alors s'indigne qu"un hôte attende à la porte, et ce premier affront fait à la maison de son père éveille ses pensées. De plus, cet hôte est un étranger qui vient de loin : Télémaque pourra lui demander des nouvelles de son père, car il espère en chaque voyageur; peut-être un jour en viendra-t-il un qui aura vu Ulysse. Minerve, sous les traits de Mentor, parle à Télémaque et lui inspire des pensées viriles : <.( Tu ne dois plus t'occuper de puérilités, tu n'es plus un enfant ; » et, pour l'animer, elle lui cite l'exemple d'Oreste, « qui s'est
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rendu célèbre dans loule la Grèce en vengeant son père. M Cruelle vengeance ! Minerve ou Mentor ne dit pas sur qui Oreste l'a accomplie. Seulement, à qui ne fait rien encore pour son père, elle ne craint pas de montrer celui qui a trop fait pour le sien.
Dans cet entretien, qui ouvre l'esprit et affermit Tàme de Télémaque , ne considérez pas le merveilleux, la déesse qui parle au jeune homme; considérez plutôt la peinture des premii-rs mouvements virils que ressent cr-lui-ci, quand, entrant dans la vie, et y entrant, comme Télémaque, par le malheur, il se prépare à lutter contre les événements. Heure importante, que celle où, pour la première lois, l'adolescent se dit : Je suis un homme et je veux l'être, non pour la liberté ou le plaisir, mais pour la défense de mes droits et pour l'honneur de ma famille ! L'hôte qui attend vainement à la porte a été pour Télémaque l'heure de réflexion et d'ambition qui d'un enfant fait un homme , et , à mesure qu'il s'est entretenu avec cet hôte, cet inconnu, qui est peut-être un dieu, il s'est senti plus ferme et plus hardi : heureux et naturel effet d'un bon sentiment , qui peut naître dans l'âme d'un jeune homme sans l'intervention d'un dieu, mais que l'assistance divine soutient et affermit. Les païens pensaient, comme nous, que les bons sentiments viennent de Dieu ; ils croyaient à la grâce sans en faire une doctrine, et voilà pourquoi Minerve, en quittant Télémaque, redouble en son cœur le souvenir de son père : c'est par là qu'elle lui inspire la force et le courage. Il se souvenait de son père pour le pleurer ; il s'en souviendra maintenant pour le venger. A cette réflexion j'ajoute
iV. 1 i
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une remarque toiile lillérairc. Les poêles grecs élaicnt plus à leur aise que ne le sont les poêles chréliens, pour mêler les dieux aux hommes. Leurs dieux, en eiïet, peuvent entrer en commerce avec les hommes sans les accahler par leur présence, parce qu'ils \mr sont supérieurs sans être pour cela tout-puissants. Mettez à côté de l'homme le Dieu tout-puissant cl infini que nous adorons, que sera l'homme? Près des dieux païens, l'hnmanilé garde aisément sa taille: de là le facile accord entre le merveilleux païen et la vérité humaine; de là dans Homère les dieux qui paraissent partout, et les hommes qui ne s'eiïacent nulle part.
La manière dont Homère introduit Télémaque est belle et simple. L'introduction de Pénélope n'est pas moins noble ni moins touchante. Dès le premier chant, quand elle entend Phémius chanter aux prétendants la guerre de Troie et ses malheurs, elle descend dans la salle où sont réunis les prétendants, et prie le chantre de faire d'autres récits ; ceux-là lui sont trop pénibles à entendre. C'est alors que Télémaque, avec ces sentiments virils que Minerve vient de lui inspirer, dit à sa mère de remonter dans le gynécée, parce que c'est à lui désormais qu'il appartient décommander dans la maison de son père. Pénélope obéit à la voix de son fils, s'applaudissant de voir qu'il est devenu homme.
Au dix-huitième chant, nous la voyons encore descendre dans cette salle où les prétendants font leurs feslinsaux dépens des troupeaux d'Ulysse. Elle a appris qu'un hôte, un suppliant, s'est présenté à la porte du palais, demandant l'aumône, mais qu'il a été re-
LA prm:l(i('I-: ()"iio«ki;i:. 159
pousse et frappé par Aiiliiioùs, un îles prélendanls. A la vérité, tons les [irélendanls ont blàinc Anlinoiis: les suppliants et les pan\rcs sont envoyés par les dieux, et souvent même sont des dieux qui viennent visiter la terre et éprouver les hommes. Touchante conformité entre la sagesse antique el la charité chrclienne! « La pauvreté, dit saint Chrysostonie, a quelque chose de sacré : outrager le pauvre, c'est outrager un des hérauts de Dieu ; honorer el accueillir le pauvre, c'est honorer et accueillir Dieu; et c'est parce qu'Abraham recevait tous ceux qui venaient lui demander l'hospitalité, qu'il a mérité de recevoir un jour les anges du Seigneur '. »
Il ne suffit pas à Pénélope qu'Antinous soit blâmé par ses compagnons; elle veut protéger elle-même l'hôte que les dieux lui ont envoyé : qui sait si cet hôte qui vient de loin n'a pas vu Ulysse ? Eurynome, sa vieille et fidèle esclave, veut la parer avant qu'elle sorte du gynécée : « Non, dit-elle, les dieux m'ont ôlé la beauté depuis qu'Ulysse est parti sur ses vaisseaux. » Mais Minerve la rend plus belle que jamais, et, quand elle paraît à l'entrée de la salle où sont les prétendants, avec cet éclat de beauté qu'elle tient des dieux comme une réconî[)ense de sa vertu , avec son voile baissé sur son visage et les deux esclaves qui se tiennent à ses côtés, tous les prétendants sont saisis d'admiration cl de respect. Elle r( proche à Télémaque d'avoir laissé outrager l'hôte de la maison ; Télémaque, qui sait ipie cet hôte est son père, et déjà prudent comme lui, ré^ ond que
' SaÏDl CLrysoslonie, discours Vll.
160 DE l'amolu conjugal.
l'étranger a terrassé aisément le mendiant Irus, qui lui disputait le seuil de la salle et qui maintenant gît à la porte; « et puissent bientôt, ajoute-t-il en luimême, les prétendants vaincus mesurer ainsi la terre de leurs corps!»
Que de belles scènes je passe malgré moi , qui toutes montrent l'intérieur de cette maison livrée au désordre" depuis l'absence du maître, et qui montrent lussi la vertu de Pénélope, sa fidélité à la mémoire d'Ulysse, sa douleur conjugale , son amour pour son fils ! Mais, dans les périls qui l'entourent, la vertu ne suffit pas : il faut, de plus, la prudence, et Pénélope, grâce à son habileté , toujours employée honnêtement, est vraiment digne d'être la femme d'Ulysse. Elle vaut môme mieux que lui, car elle a la pTudence sans la fourberie. Elle sait parler aux prétendants avec un art charmant. On pourrait croire que cette coquetterie décente , qui sait entendre et éluder une déclaration , est un art propre à la femme dans la société moderne et ignoré de l'antiquité : il n'en est rien. Voyez, par exemple, avec quelle finesse pleine de pudeur Pénélope répond à l'éloge qu'Eurynome fait de sa beauté, et comment elle détourne aussitôt les esprits de l'idée d'une femme digne de l'hommage des prétendants vers l'idée d'une femme à qui les dieux ont ôté le bonheur et n'ont laissé que le souvenir de son époux absent : « Non, Eurynome, je n'ai plus de beauté depuis le départ d'Ulysse. S'il était revenu pour gouverner moi et sa maison , alors je serais heureuse, et je serais belle encore peut-être; mais je suis triste , tant les dieux m'ont envoyé de malheurs! Je m'en souviens encore: quand il quitta
LA l'KNKI.OPE D'nOMÉP.n. 161
sa pairie, me prenant par la main, il me dit: 0 ma femme, je ne crois pas que tous les hommes belliqueux reviendront de Troie sains et saufs. On dit que les Troyens sont des guerriers braves, habiles à lancer le javelot et à conduire les chevaux. Je ne sais donc pas si Dieu me renverra dans ma patrie ou si je périrai devant Troie. Souviens-toi seulement de mes dernières paroles. Honore dans la maison mon père et ma mère, comme tu le fais maintenant, et même encore plus pendant mon absence. Quand tu verras ton fils devenu homme, alors marie-toi, si lu le veux, et abandonne ma maison, que possédera mon fils. Voilà comme me parlait Ulysse. Maintenant, ses paroles s'accomplissent; mais puisse la nuit éteindre d'avance le jour oîi il faudrait me résigner à quitter celte maison pour suivre un autre époux, moi, hélas! dont Jupiter n'a pas voulu le bonheur! Comment ne pas m'affliger, quand je vois les prétendants ne plus même suivre avec moi la coutume antique'/ Autrefois, lorsque des hommes prétendaient au mariage d'une femme et qu'ils rivalisaient entre eux, ils offraient des bœufs ou des brebis aux amis et aux parents de celle qu'ils recherchaient; ils lui faisaient de grands présents, au lieu de vivre impunément à ses dépens. »
J'ai plusieurs réflexions à faire sur ces paroles de Pénélope : une d'abord. Pendant que je traduis les vers d'Homère, je me souviens de la lettre d'un simple soldat anglais appelé Lamond Race, écrite à sa femme la veille de l'assaut de Pélropaulowski, dans le Kamtchatka, en 1854. Le pauvre soldat pressent qu'il pourra mourir dans l'assaut, et il écrit à sa
162 DE l'amour conjugal.
femme, comme Ulysse, à son départ, parle cà Pénélope. Ce sont les mêmes pensées et les mêmes sentiments : « A bord de la Pique, 25 août 1854. — Chère femme, chers enfants, je m'assois un instant pour vous écrire quelques lignes avant l'action. Quand vous recevrez celte lettre, je ne serai plus : car, si je survis au combat, elle ne partira pas. Chère femme, je vous fais mon éternel adieu, si c'est la volonté de Dieu que je sois enlevé de ce monde; mais j'espère en sa providence, j^espère être épargné pour vous revoir encore. Pourtant^ nous ne pouvons pas tous nous attendre à revenir raconter l'histoire de notre bataille, et je puis être destiné à mourir pour la défense de la reine et de mon pays... J"ai fait mon testament en votre faveur, et vous l'exécuterez selon mes désirs. Je souhaite que vous restiez veuve jusqiCà ce que vos enfants soient capables de prendre soin d'eux-mêmes. J'espère que vous ne négligerez pas ce vœu , et je sais que je ne mourrais pas heureux, si je n'avais cette pensée; mais je sons la certitude que vous n'oublierez pas ma dernière volonté. Je n'ai encore reçu aucune lettre de vous, ni de personne, depuis que j'ai quitté l'Angleterre. Je serais cependant bien heureux d'entendre parler de vous avant d'être appelé dans l'éternité. Que la volonté du Soigneur soit faite ! Nous devons nous soumettre à ses commandements. Chère Alicia, je suis mal préparé à paraître devant mon Créateur; mais j'espère qu'il aura pitié de mon àme et me pardonnera mes fautes, comme je pardonne, avant de mourir, à ceux
qui m'ont fait quelque mal »
La supériorité morale du soldat anglais sur Ulysse
LA PÉNÉLOPE D'no.»!ÉRE. 163
tient aux scnlimunls chrclicns, à ce souci de son âme imniorlclle, à celle confiance en la miséricorde de T)icii, à celle soumission à sa volonté, à tous ces sentiments enfin qui étendent et qui élèvent la pensée de l'homme au-dessus de la terre cl au-dessus de luimême. Mais ôtrz cette supériorité , quelle ressem- Lilancc entre Ulysse et le soldat! même inceitilude du retour dans la patrie, mêmes recommandalions à sa femme, même [>rière. J'avoue que je ne croyais pas, avant d'avoir relu la lettre de Lamond Race, que la ressemblance allât si loin. Je m/étais imaginé, par je ne sais quel raffinement de pureté chrélienne, que le soldat anglais demandait à sa femme de rester toujours veuve, et j'étais tout près de penser qu'il y avait là un des signes de la supcriorilé morale du christiani?me. Je me trompais. La vertu chrélienne, qui élève l'homme, mais qui ne l'exagère pas, ne demande à l'homme que le possible; elle ne recommande que le devoir; elle n'impose pas le dévouement. Aussi Lamond Race n'ordonne pas à sa femme de rester veuve toujours : comme Ulysse, il veut seulement qu'elle soit veuve jusqu'à ce que ses enfants soient devenus hommes.
Je reviens à l'énélope. Je ne voudrais pas comparer des personnages trop différents. Cependant, quand j'enlends ce langage habile de Pénélope , quand je vois le soin qu'elle met à ne point irriter les prétendants, à ne pas même les désespérer; quand je pense à ce caractère honnête et habile, je me souviens, malgré moi, de la Célimène de Molière et de son art à ménager ses courtisans, à n'en dé^espércrnon plus aucun. Seulement Pénélope fait, [our
164 DE l'amol'r conjugal.
sauver son lioiincur el son fils, ce que Célimène fait par pure coquetterie. Aussi, voyez quels difTércrits eiïels j)roduit la diirérence des sentiments. Supposez un instant que Célimène reçoive des présents de ses amants , le personnage n'est plus de mise sur une scène honnête. Pénélope, au contraire, demande presque à ses prétendants de lui faire les présents qu'on fait à une femme dont on recherche la main. Ce trait nous étonne, parce qu'il choque nos idées de fierté; mais il n'ahaisse pas un instant le caractère de Pénélope. Nous la savons assez chaste pour qu'elle puisse impunément être artificieuse. Pénélope, encore un coup , est la digne femme d'Ulysse, qui est un grand homme sans vanité et sans fierté, ou qui, du moins, n'a pas le même genre de fierté que nous. Il a l'orgueil du succès , il n'a pas l'orgueil des moyens; il tient plus à vaincre qu'à briller. Pénélope aussi tient plus à être chaste et fidèle qu'à être sincère avec les prétendants. Elle sait le temps et la société barbare où elle vit; elle sait qu'elle ne peut pas se défendre avec la vertu seulement, et, au besoin , elle emploie la ruse. Ces ménagements ingénieux , cette prudence gracieuse , ces paroles qui semblent tour à tour faire et défaire leurs promesses, voilà, ne nous y trompons pas, ce que l'antiquité appelait la toile de Pénélope. Si Pénélope n'eût été qu'une femme belle, honnête et franche, elle eût suivi, comme esclave, un prétendant impérieux, devenu son ravisseur et son maître. Élevée à Técole d'Ulysse, elle s'est sauvée par l'adresse en opposant les prétendants les uns aux autres : aucun n'a voulu ravir ce que chacun a espéré obtenir.
LA PKNÉLOPE D'hOMÈRE. 165
J'ai voulu expliquer le caractère de Pénélope avant d'en venir à sa reconnaissance avec Ulysse. 11 ne faut pas, en efl'ot, que nous jugions Pénélope comme une femme d'aujourd'hui ou d'hier. Ne lui demandons pas, par exemple, dans sa reconnaissance avec son mari , les émotions vives et tendres d'une femme de notre temps. Tout se passe avec un calme et une lenteur qui désespéreraient ceux qui sont habitués aux récits du roman d'aujourd'hui. Pénélope est la plus tendre et la plus fidèle des épouses; mais elle ne lest point comme Alceste , dont la vertu éclate dans un grand et héroïque dévouement ; elle ne l'est point comme Grisélidis, qui se résigne aux volontés tyranniques de son mari; ni comme Pauline, qui scnible aimer encore plus son devoir que son mari. La tendresse et la fidélité conjugales de Pénélope ont un caractère à part, celui que comportent les temps barbares où elle vivait, et celui qu'elle devait avoir avec les périls de sa destinée. Le récit de la reconnaissance met admirablement en action ce caractère et celui d'Ulysse.
Ulysse est rentré dans son palais, caché sous \et haillons d'un mendiant. Il a demandé l'aumône aux prétendants, qui l'ont insulté et l'ont forcé de se battre avec le mendiant Irus. Ulysse a terrassé Irus; puis il annonce qu'il a beaucoup voyagé, Pénélope , à cette nouvelle , veut l'interroger sur le destin d'Ulysse; car, qui sait? peut-être ce mendiant, qui a erré sur beaucoup de rivages, a vu Ulysse quelque part. Elle le fait appeler. Dans un roman ou un poëme moderne, le mari et la femme ne pourraient pas se rencontrer ainsi sans que l'homme
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tùL toutes sortes de peines à résister à son émotion, sans que la femme eût des pressentiments, qui bientôt amèneraient la reconnaissance au milieu de cris et de larmes de tendresse. Je ne blâme pas la sensibilité moderne et ses agitations. Laissez -moi seulement raconter la gravité de la tendresse antique.
La prudence d'Ulysse ne permet pas que la reconnaissance arrive d'une façon brusque et précipitée. Ce héros , rentré dans son palais sous les haillons d'un mendiant, a bien des choses à y faire avant de se taire reconnaître de sa femme. Il a d'abord à se venger des prétendants, et il prépare sa vengeance; il a de plus à observer et à éprouver sa femme. Eh quoi, dira-t-on, en doute-t-il? — Non : il sait par la renommée quelle a été la fidélité de Pénélope. 11 veut savoir cependant quel attachement elle lui a gardé. S'il était moins prudent et plus ému , ce ne serait plus Ulysse. Pénélope demande à l'étranger qui il est. Celui-ci lui raconte qu'il est de Crète et qu'il a vu Ulysse, lorsque Ulysse allait à Troie. La tempête l'avait jeté en Crète, et il y est resté douze jours. « Pendant que l'étranger parlait ainsi , Pénélope pleurait, et Ulysse avait pitié de voir sa femme pleurer le mari qui était assis à côté d'elle; mais ses yeux, dit Homère , restaient immobiles comme la corne , et il cachait ses larmes sous ses paupières. » Pénélope pourtant hésite encore à croire que l'étranger ait vu et ail reçu Ulysse : elle a été si souvent trompée! et, pour l'éprouver, elle lui demande comment Ulysse était vêtu. Celui-ci alors lui décrit la robe de pourpre qu'il portait, et l'agrafe d'or qui serrait sa
LA PÉNÉLOPE d'kOMÉP.E. 167
robe, cl les ciselures de celte agrafe, a Ah! s'écrie Pénélope, convaincue par de Ifls signes, ah! lu seras dcsorniiiis pour moi un hôle chéri et respecté. Je reconnais ces vêlements : c'esl moi qui les ai donnés à t'iysse, quand il parlait; et maintenant je ne le reverrai plus! » L'étranger alors lui prédit le retour de son époux : Ulysse est vivant; il est chez les Pliéaciens; il reviendra celte année, à la fin de ce moisci, ou au commencement de l'autre.
Et |»ourquoi, dira-t-on, ne passe faire reconnaître tout de suite? pourquoi prolonger la douleur et les alarmes de Pénélope? qu'attend -il encore? Nonseulement il sait que sa femme lui est fidèle, il sait qu'elle a pour lui le même attachement qu'aux premiers jours. Pourquoi larder? — Parce que rien n'est encore prêt pour la vengeance contre les prétendants, parce que Pénélope, si elle avait retrouvé Ulysse, ne pourrait pas garder son secret : sa joie ou sa crainte la trahirait. Trompés, malgré nous, par nos habitudes modernes, nous sommes toujours prêts à croire qiTune fois Ulysse de retour, il n'a plus qu'à se faire reconnaître; nous sommes tentés d'appliquer ici la procédure du Co.de civil pour les absents. Les choses ne se passaient pas avec celte régularité dans la société barbare. C'était peu d'être revenu dans son pays : il fallait y reconquérir ses biens, sa maison, sa fai;ji;lc. Il y a eu plus de périls pour les héios grecs à rentrer dans leui' maison qu'àrevenirdansleur pairie. Voilà ce qui arrête Ulysse et ce qui suspend la reconnaissance.
L'abbé Genest, dans sa tragédie de Pénelops',
168 DE l'amour conjugal.
a hâté la reconnaissance. 11 le fallait, car la tragédie ne comporte pas la lenteur du poëme épique, et la tragédie moderne surtout aime à pousser à bout les situations une fois commencées. Mais les raisons qu'il donne pour justifier sa reconnaissance hâtée et pour s'excuser de n'avoir point suivi Homère, ces raisons sont curieuses à force de procéder de l'esprit moderne et de répugner à l'esprit de l'antiquité : « Il est plus touchant, dit l'abbé Genest, que Pénélope reconnaisse Ulysse malheureux qu'Ulysse triomphant, Ulysse encore caché sous les habits d'un mendiant qu'Ulysse vainqueur des prétendants. » Voilà bien les délicatesses modernes, et voilà bien l'esprit de la tragédie française, depuis Racine surtout! La femme y a presque toujours le pas sur l'homme. Andromaque, Bérénice, Monime, Iphigénie, Roxane, Phèdre, Esther, ont le premier rang dans les tragédies de Racine; l'homme ne vient qu'en second. L'abbé Genest, en prenant Pénélope pour sujet et pour titre de sa pièce , lui a aussi donné le premier rang , ce qui fait de sa tragédie quelque chose déjà de tout différent du poëme d'Homère, où Ulysse a partout le pas et domine tout. Selon l'esprit de la tragédie française, il faut que Pénélope ait tous les beaux sentiments; qu'elle soit tendre, sensible, généreuse ; qu'elle reconnaisse son mari par une sorte de pressentiment dès qu'elle s'entretient avec lui ; qu'elle le reconnaisse quand il est encore malheureux et mendiant, et non point seulement quand il est victorieux. Il faut aussi que les alarmes de sa tendresse trahissent le secret d'Ulysse, une fois que les deux époux se sont reconnus.
LA PÉNÉLOPE d'HOMÈRE. 169
La Pénélope d'Homère n'a pas toutes ces préoccupations ingénieuses. Chaste et avisée comme elle est, elle n'aura, quand il s'agira de reconnaître Ulysse, qu'un soin et qu'un scrupule, celui de ne pas se tromper. Nous sommes ici, en effet, dans la confusion de la société antique, et non dans une société réglée par les lois. C'est une aventure et non une question d'État. Pénélope ne veut pas avoir échappé pendant vingt ans à la persécution des prétendants pour tomber au pouvoir de quelque imposteur. De là la singulière prudence qu'elle mettra dans la reconnaissance quand il sera temps ; mais le temps de cette reconnaissance toute domestique n'est point encore venu. Dans Homère, ce n'est point Pénélope qui conduit l'action, c'est Ulysse; et pour Ulysse la principale affaire n'est point de se faire reconnaître par sa femme , mais de reconquérir sa maison sur les prétendants.
Il m'est impossible de ne pas raconter en quelques mots le massacre des prétendants, qui remplit le vingt-deuxième chant. Ce chant fait, avec le vingttroisième qui raconte la reconnaissance, un contraste admirable et qu'Homère a évidemment cherché : l'un plein des périls et du tumulte du combat, l'autre plein des graves et pieuses émotions du foyer domestique. 11 n'y a pas dans V Iliade de bataille plus terrible que ce combat dans l'intérieur du palais d'Ulysse, et je ne puis comparer cette grande et terrible scène qu'à l'extermination des Niebelungen dans le palais d'Attila.
Pressée de nouveau et plus vivement de faire un choix, Pénélope demande l'arc d'Ulysse et déclare IV. 15
170 DK l'amoir conjugal.
aux prétcinknts qu'elle c''|>ouserii celui qui tendra l'arc cl fera passer une flèclie dans les douze anneaux qui seront suspendus'. Les prétendants acceptent, et font des efforts impuissants pour bander l'arc. Alors Eiimée l'apporte à Ulysse, qui, depuis qu'il a terrassé Irus, est resté dans le palais comme le mendiant privilégié. Ulysse prend l'arc, le bande, fait passer la (lèche par les douze anneaux , puis, tenant l'arc et renversant les flèches sous ses pieds : « Les jeux sont finis, s'écrie-t-il ; et maintenant j'essayerai d'atteindre un autre but. Alors, frappant Antinous d'ime flèche, il le renverse mort, et d'une voix terrible : Ah! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais! et voilà pourquoi vous dérobiez mes biens', ma maison, et vous prétendiez épouser ma femme, moi vivant, sans craindre ni les dieux du ciel ni les reproches des hommes.. Maintenant vous touchez tous aux portes de la mort ! »
Quelle reconnaissance soudaine et terrible, bien antique surtout! Le roi se fait reconnaître avant le mari ; la vengeance du héros précède la tendresse du père de famille. Les prétendants tombent les uns après les autres sous les coups d'Ulysse; il n'épargne que le chantre Phémiuset le héraut Médon, parce que Phémius prie Téléinaque d'attester que c'est par force qu'il chantait dans les festins des prétendants, et parce que Médon a toujours pris soin de Télémaque |)endaiit que celui-ci était enfant. Le chantre et le héraut vont, sur l'ordre d'Ulysse, s'asseoir auprès de l'autel de Jupiter, et Ulysse promène ses regards
' C'est le jeu de bagues.
LA Ph.NRi.OCE d'iIOMÈRÉ. 1"1
dans la vnsle salle pour voir s'il n'y a pas encore qut Iqiie prétendant (jui se cache pour éviter la mort : il les voit tous étendus à terre, couchés dans le sang et la poussière « comme des poissons que des pêcheurs viennent de tirer de leurs filets et d'étaler palpitants sur le rivage de la mer. » Alors il fait venir Euryclée, la nourrice de Pénélope, l'intendante du palais, et lui ordonne d'appeler les femmes qui ont manqué à l'obéissance qu'elles devaient à Pénélope et qui ont partagé le lit des prétendants. Il leur fait laver la salle souillée du sang de ceux qu'elles ont aimés, ensevelir ces corps qu'elles ont chéris ; puis , quand elles ont accompli ce triste office , qui est déjà un châtiment , l'impitoyable vainqueur les fait pendre à une longue poutre dans une cour fermée du palais; et le poète, presque aussi impitoyable que son héros, compare « ces jeunes filles suspendues à la poutre fatale à des grues ou à des pigeons pris dans un filet et attachés au croc dans Ja cuisine du chasseur. » La terreur règne partout dans le palais; la vieille Euryclée elle-même, « quand elle voit Ulysse au milieu des morts, tout couvert de sang et de poussière, comme un lion qui vient de dévorer un bœuf et dont la crinière et les mâchoires dégouttent de sang, l'œil encore enflammé et la gueule fumante, la vieille Euryclée elle-même, quoiqu'elle prenne part à la victoire du héros, pousse des gémissements lamentables, » tant Ulysse est terrible avoir! Mais lui, toujours calm.e et ferme, fait apporter du feu, y jette du soufre et purifie le palais. Après cette purification conforme aux usages antiques, les serviteurs et les servantes fidèles viennent
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saluer Ulysse et lui baiser les mains. C'est alors seulement que le héros s'émeut et se met à pleurer en voyant les bons sentiments de ses fidèles serviteurs, attendrissement naturel et qui achève, en le tempérant, ce tableau de la terrible rentrée d'Ulysse dans sa maison.
Reste encore la reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope; reste celte scène que les modernes auraient mise la première, qu'Homère a mise la dernière et qui remplit tout le vingt-troisième chant. Ce chant est aussi calme, aussi doux que l'autre est terrible. N'allons point croire cependant que ce soit une idylle et qu'Ulysse et Pénélope, se retrouvant après vingt ans d'absence, aient l'émotion et l'empressement de deux jeunes amants. L'idée de la famille et de ses saintes lois, la réserve de Pénélope, qui veut être bien sûre que cet étranger est Ulysse et que le vainqueur des prétendants n'est pas un imposteur brave et heureux, voilà les sentiments qui animent cetle reconnaissance, plutôt que la tendresse et l'amour des deux époux. La tendresse s'y sent partout; mais elle n'est point empressée de se montrer. C'est par là que cette scène est toute patriarcale et tout antique.
La vieille Euryclée vient annoncer à Pénélope, renfermée dans le gynécée, qu'Ulysse est de retour, qu'il est vainqueur des prétendants, qu'il est maître dans son palais. Les femmes modernes, même les plus sages et les plus réservées, même les Pénélope, aussitôt qu'elles entendraient ces bonnes nouvelles, s'écrieraient, s'agiteraient, s'empresseraient. Ce seraient des exclamations entrecoupées: Mon mari ! mon Ulysse!
LA l'ÉNFI.OPR d'hoMÉHE. 173
OÙ csl-il ? I.a scène ne serait qu'une inlcrjocliou multipliée, et les emhrassements mêlés de sanglots étoufferaient les explications. Uien de pareil dans Pénélope : elle hésite à croire aux bonnes paroles d'Euryclée; elle craint d'être trompée encore dans son espérance, comme elle l'a été déjà tant de fois. A peine une larme qui s'échappe de sa paupière montre-l-elle qu'elle croit au retour d'Ulysse plus qu'elle ne veut en avoir l'aii . Elle descend cependant pour voir, dit-elle, Télémaque son fils, et celui qui a tué les prétendants. Elle entre dans la salle du combat. Ulysse était assis d'un côté du foyer, et il était éclairé par la flamme ; Pénélope s'assied de l'autre côté, sans rien dire, étonnée, regardant Ulysse, que tantôt elle croyait reconnaître, et que tantôt elle ne reconnaissait plus, à cause des mauvais vêtements qui le cachaieut. Télémaque, impatient comme un jeune homme ou comme un lecteur moderne, ne peut pas supporter la réserve de sa mère; il l'accuse d'être froide et insensible : a Pourquoi rester ainsi éloignée de mon père? pourquoi ne pas t'asseoir auprès de lui? pourquoi ne pas lui parler? Quelle autre femme, revoyant son époux après vingt ans dabsence et de malheurs, s'écarterait ainsi de lui? » Pénélope répond doucement à son fils qu'elle ne peut pas encore savoir si c'est vraiment Ulysse qui est devant elle, mais qu'il y a des signes marqués entre elle et lui , et que c'est à ces signes qu'ils se reconnaîtront certainement. Alors Ulysse souriant : « Laisse ta mère user comme elle le veut des signes qui me feront reconnaître, a Puis, avec un sang-froid égal à celui de Pénélope, il dit à Télémaque ce qu'il faut faire pour empêcher que
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le bruit de la mort des prétendants ne se répande dans Ilhafiuo, pour prévenir la vengeance que voudraient tirer leurs amis et leurs parents. De là il va au bain et prend d'autres vêtements que les haillons qui le cachaient aux yeux de Pénélope. « Minerve répand sur sa figure et sur tout son corps une beauté et une grcàce divines, et, rentrant dans la salle où Pénélope était restée, il va s'asseoira la place où il s'était assis d'abord. 0 femme ! dit- il alors à Pénélope, les dieux
de l'Olympe t'ont donné une âme inflexible » Il
fait, à son tour, à Pénélope les reproches que lui faisait tout à l'heure son fils : rester ainsi éloignée d'un mari retrouvé après vingt ans d'absence et de malheurs ! — Ulysse blâme donc aussi la froideur de Pénélope '/ Pénélope a donc tort ? — Ne nous hâtons pas trop de juger les lentes épreuves de cet te reconnaissance entre les deux époux : Ulysse est toujours rusé et Pénélope toujours prudente et réservée. Attendons les derniers mots. « Allons , nourrice, dit Ulysse, fais-moi dresser mon lit pour la nuit ; car cette femme a une âme inexorable. — Je ne veux, dit Pénélope, ni
te glorifier, ni te dédaigner au hasard Oui, Eury-
clée, prépare dans la chambre des hôtes le lit qu'Ulysse s'est fait lui-même autrefois. Couvre-le de peaux et d'étofles brillantes. » Elle parlait ainsi pour éprouver son mari. « Qui donc, s'écrie Ulysse irrité, qui donc a défait la couche que j'avais construite dans la chambre fuptiale? » Et il fait la description exacte et minutieuse de cette couche nuptiale. Alors, ne doutant plus, à ce dernier signe, que ce ne soit son Ulysse, Pénélope lui jette les bras autour du col et l'embrasse : « Ne sois point irrité, Ulysse, Iwi dit-elle,
LA PÉNÉLOPE d'hOMÉRE. 175
si je ne l'ai pas embrasse comme je le fais aiis.-itôl que je l'ai vu. Je craignais toujours dans mon âme que quelqu'un ne vint ici me tromper : les hommes savent inventer tant de ruses ! et je me souvenais d'Hélène, la fille de Jupiter, qui s'est laissé tromper
et séduire par un étranger Mais mainlenant que
tu viens de me révéler les signes de noire lil nuptial, de ce lil qu'auam autre homme que toi n'a jamais vu, que nous connaissons seuls, toi, moi et l'esclave fidèle qui gardait la porte de la chambre et que mon père m'avait donnée quand je vins ici, mon âme, que tu accusais d'être inflexible, mon âme est convaincue. »
« Elle parlait ainsi, et le héios pleurait, heureux d'avoir une épouse aussi sage et aussi chaste, heureux de la retrouver après tant de malheurs ; car la vue de la terre n'est pas plus douce aux naufragés qui ont vu périr leur vaisseau, qui ont longtemps nagé à travers les flots et qui abordent enfin au rivage, sûrs d'éviter la mort, que n'était douce, aux yeux d'Ulysse, la vue de cette épouse chérie. » Puis vient l'union di s deux époux, qui sont conduits dans la chambre nuptiale avec la torche et les cérémonies du mariage ; puis leurs doux entretiens, leurs récits mutuels, tant do périls surmontés, tant de malheurs aujourd'hui passés, tant d'années de séparation. « Minerve, toujours amie et protectrice d'Ulysse, eut soin d'allonger pour lui celte première nuit du retour, et arrêta le matin les coursiers de l'Aurore. »
Voilà cette reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope, voilà l'amour conjugal sous sa forme la plus belle et la plus grave. Nous aimerions mieux, de nos jours.
176 DK l'amolk conjugal.
une tendresse plus vive et moins maîtresse d'ellemême; nous mettrions dans la reconnaissance des deux époux plus d'émotion, plus de larmes, \)\us de tumulte. Y mettrions-nous une fidélité plus affectueuse, un attachement plus sûr et plus inaltérable? Nous préférerions peut-être la femme sensible à la femme qui est à la fois tendre et prudente. Je n'y vois, quant à moi, qu'un danger : si Pénélope eût été la femme sensible qu'aiment à montrer le drame et le roman modernes, elle n'eût pas attendu son mari pendant vingt ans.
SLITE DE l'aMOLR CONJUGAL. — ALCESTE.
La persévérance est le caractère de l'amour conjugal de Pénélope. Fidèle et patiente , honncle et habile , elle convient à l'épopée par ses qualités que le temps fait ressortir et qui, par cela même, se prêtent bien au récit. Dans Euripide , au contraire, l'amour conjugal d'Alceste est ardent et passionné ; son dévouement éclate dans un grand et généreux sacrifice. De ce côté, Âlceste, à cause de ce qu'il y a de spontané et de soudain dans son dévouement, convient mieux au drame qu'à l'épopée, parce que le drame demande des passions et des actions vives et courtes.
Alceste est peut-être la pièce la plus hardie du théâtre d'Euripide, qui est lui-même le plus hardi des tragiques grecs. Que de contrastes rassemblés à dessein ! Avec quel arl profond le poète met sans cesse le mal à côté du bien, le laid à côté du beau, l'égoïsme à côté du dévouement ! Dans la première partie de la pièce, nous voyons Alceste se dévouer à la mort pour sauver la vie d'Admète, son mari; mais, à côté du dévouement d'Alceste, Euripide montre hardiment Tégoïsmedu père dAdmcle, le vieux Phérès, qui
178 DE l'amoi'r conjugal.
ne vont pasniouriri ourson fi^\ et régoïsmed'Admète lui-même cherchant naïvement quelqu'un qui veuille bien mourir pour lui. Dans la seconde partie, Hercule descend aux Enfers , reconquiert Alceste sur la mort et la rend à son époux; mais, avant d'être le libérateur d'Alceste , Hercule , quand il arrive dans la maison d'Âdmète et (pi'il s'y met à table, semble un voyageur ou plutôt un aventurier qui aime à boire et à rire, si bien que ses bouffonneries se mêlent d'une manière étrange aux lamentations qui retentissent encore sur le tombeau d'Alceste. L'intention manifeste d'Euripide, en rassemblant de •pareils contrastes, est évidemment de faire ressortir le dévouement d'Alceste par l'égoïsme du vieux Phérès et du jeune Admète, et la douleur des funérailles par la gaieté intempestive d'Hercule. Il a fait, à son tableau, le cadre qu'il croyait le plus propre à le bien montrer. Disons un mol du cadre avant d'étudier le tableau.
Au premier abord, il n'y a rien de plus choquant que la scène entre Phérès et Admète, entre le père et le fils : « Certes, dit Admète à son père, c'eût été pour toi une glorieuse épreuve de mourir pour ton fils. Le temps qui te restait à vivre était bien court. Alceste et moi, nous aurions passé sans crainte le reste de nos jours, et je n'aurais pas à pleurer mon veuvage... C'est donc faussement que les vieillards invoquent la mort, se plaignent de la vieillesse et de la longue durée de la vie. Si la mort approche, aucun d'eux ne veut plus mourir, et la vieillesse pour eux n'est plus un si pesant fardeau.... — Mon fils, répond le vieux Phérès, je l'ai donné le jour et je l'ai élevé pour être
Ai.cnsTE. 170
après moi le maître dans ma maison ; mais rien ne m'oblige à mourir pour toi. Ni les coutumes de nos ancêtres, ni les lois de la Grèce n'imposent aux pères de mourir pour leurs enfants. Chacun vit pour soi , heureux ou malheureux.... Kn quoi le fais-je tort? de quoi te privé-je? Ne meurs pas pour moi, ni moi pour toi. Tu aimes à jouir de la lumière ; et crois-tu que ton père ne l'aime pas?... Tu me reproclies ma lâcheté, toi dont la femme meurt pour toi, beau jeune homme ! Tu as trouve là un heureux moyen de ne jamais mourir, si tu peux toujours persuader à l'épouse que tu auras de se sacrifier pour toi ' ! »
Dans V Avare de Molière, le père et le fils s'accusent mutuellement : c'est l'avarice aux prises avec la prodigalité. Ici, ce sont deux égoïstes qui s'accusent et s'injurient ; car les vices ne se pardonnent jamais entre eux. L'égoïste surtout est implacable contre l'égoïste. Comme il rapporte tout à soi, il supporte impatiemment que le prochain en fasse autant. Tel. est le jeune Admète. Dans son naïf égoïsme, il ne conçoil pas que son père ne se soit pas empressé de mourir pour lui. De cette façon, Alceste et lui auraient passé, heureux et contents, le reste de leur vie. Oui; mais, quand les gens s'arrangent si bien aux dépens dos autres, les autres résistent à l'arrangemenl. Ainsi fait le vieux Phérès, qui veut vivre le peu qui lui reste à vivre. Chacun pour soi dans cette lutte de l'amour de la vie : « Tu aimes à jouir de la lumière, et crois-tu que ton père ne l'aime j)as? »
' Euripide, Alceste y trad. de M. ArlauJ.
180 DE l'amour conjugal.
L'égoïsme du fils éveille et provoque l'égoïsme du père. Habitués dans la tragédie et dans l'épopée à vivre dans la région de l'idéal, nous sommes choqués de la vérité grossière des sentiments qu'expriment, à l'envi l'un de l'autre, Admète et Phérès. Le dédain de la vie est un sentiment familier aux héros du drame et du roman. Qui donc, au théâtre, n'est pas prêt à mourir pour sa patrie, pour sa foi, pour sa famille, pour sa maîtresse? Que penser de ces deux héros d'Euripide, l'un qui ne veut pas mourir pour son fils, et l'autre qui aurait voulu que son père mourût pour lui? Quels personnages! quels sentiments honteux et indignes de l'homme! — Indignes, oui, mais naturels à l'homme; sentiments que les lois de la morale et surtout de l'honneur nous apprennent à réprimer et à étouffer, mais qui se retrouvent pourtant au fond du cœur humain'. Accoutumés à voir les poêles relever leurs héros au lieu de les rabaisser, nous ne concevons pas que le père ne se sacrifie point pour le fils, et que l'époux laisse sa femme se sacrifier pour lui. Mais supposons qu'au lieu du sacrifice de la vie , il s'agisse du sacrifice de la fortune, qu'arrivera-t-il? Les pères, je le sais, travaillent volontiers pour leurs enfants ; ils veulent, à tout prix, leur laisser une fortune. Pourtant sont-ils j tous disposés à sacrifier la leur ? Beaucoup le font, surtout quand l'honneur parle ; mais quand le fils veut que le père lui sacrifie sa fortune pour vivre lui-même oisif et heureux; quand le luxe, la vanité ou la dé-
' Voir, à la fin du volume, !■■« note, un dialogue eu vers de Saint- Évreniond, qui semble imité de la scène entre Phérès et^dmète et qui la justifie d'une manière curieuse.
bauchc dos fils veulent lever tribut sur le travail et sur la pauvreté paternelle, quel est le père qui consente à ce sacrifice? quel est l'homme qui ne dise à son fils: Non, je ne me dépouillerai pas du peu que j'ai pour vivre ! non, je ne sacrifierai pas à ton luxe la subsistance de mes vieux jours !
L'égoïsme d'Admèle appelle l'égoïsme du vieux Pliérès, parce que les vices éveillent les vices, comme les vertus éveillent les vertus. Dans cette lutte, pour qui devons -nous prendre parti? pour le vieux Phérèsou le jeune Admète? — Pour aucun; pas plus que dans Molière nous ne sommes tenus de prendre parti pour Harpagon contre Cléanthe, ou pour Cléanlhe contre Harpagon. En vain Harpagon me dit qu'il est père et qu'il a droit d'être respecté par son fils : Harpagon n'est plus un père, c'est un avare, et le vice efface en lui la majesté du caractère paternel. En vain Admète me dit que les fils ont droit, de la part des pères, à plus d'affection : les fils qui ont droit à l'amour paternel sont ceux qui ne se préfèrent pas naïvement à leur père et à leur famille tout entière. Admète s'aime trop lui-même pour être aimé par les autres, même par son père. Il n'y a que sa femme qui l'aime jusqu'à se dévouer pour lui, parce que les femmes no voient point les défauts de ceux qu'elles aiment, tant qu'elles les aiment. Ne dites point à Indiana que son amant Raymond est un égoïste qui joue l'exaltation : il viendra un moment où elle le croira ; mais pendant longtemps elle l'ignore et elle se dévoue à lui tout entière. Qui sait même si le jour où Indiana connaîtra la vérité, elle n'aimera pas encore Raymond? Elle IV. - te,
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sera désabusée de son admiralion sans être désabusée de son amour. L'amour est ainsi fait, que nous aimons souvent moins bon et moins noble que nous. Chose remarquable et qui nous ramène de la morale à la littérature, cetle inégalité de nature, cette disproportion de mérite qui n'empêche pas l'amour, n'empêche pas non plus que cet amour sans cause et sans raison ne nous intéresse et ne nous émeuve. Nous nous intéressons à l'amour que le chevalier des Grieux a pour Manon Lescaut, quoique nous voyions bien que des Grieux ferait beaucoup mieux d'aimer une femme plus digne de lui ^ Ici nous voyons bien aussi qu'Âdmcte ne mérite pas le sacrifice d'Alceste; mais la clairvoyance que nous avons sur Admète n'empêche pas que le dévouement d'Alceste ne nous touche profondément-,, de même, si je puis comparer des choses qui semblent fort différentes, de même l'amour de Mcdée pour Jason nous touche aussi, quoique Jason le mérite peu,. Alccsle et Médée auraient mieux fait, l'une et l'autre, d'aimer en meilleur lieu. Mais quoi! elles aiment, et, mettant dans leur amour la différence de leur caractère, l'une se dévoue, l'autre se venge, et toutes deux nous émeuvent, parce que, après tout, l'amour n'est pas un sentiment qui cherche à être juste, mais une passion qui cherche à se satisfaire.
Quoique je n'aime pas Admète, j'avoue cependant que je lui fais tort quand je le compare, même pour un instant, à Jason. Admète est égoïste, voilà tout; il n'est point parjure et cruel comme Jason. Nous
•' Voyez le chap. XLVIII, De la magie en amour, t. IFI.
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connaissons Ions Admr-lo, cl nous l'avons tous rencontré dans le monde , parfois aussi dans nousmêmes. Admèlc est bon ; il a même, pour pleurer sa femme, des larmes sincères et abondantes qui nous émeuvent; il sait mieux la regreller qu'il n'a su la sauver, chose ordinaire aux cœurs laibles, qui savent mieux se repentir que se résoudre '. Qu'est-ce donc qui gâte dans Admète les qualités que je lui reconnais'!' 11 n'a ni la générosité naturelle (}ui fait qu'on est également prêt à se sacrifier \)0ur les au Ires et à refuser que les autres se sacrifient pour nous; ni ce respect de la loi morale, qui aide la faiblesse de riiomme à s'élever vers les grands sentiments et les bonnes actions. Son instinct est de se préférer aux autres. Né prince et sans doute élevé en prince, il s'est peut-être habitué à voir les autres s'ellacn' devant lui ; il n'a pas le scrupule de son égoïsme, n'en ayant même pas la conscience. Aussi, quand sa femme s'est offerte à mourir pour lui, il l'a laissée faire. Il la pleure maintenant comme la plus noble et la meilleure des femmes, il la pleure comme celle qui faisait la joie de sa vie; mais il a accepté le sacrifice. Seulement Euripide n'ouvre sa tragédie qu'après le sacrifice accompli. Déjà la Mort a consenti à la subslifiition d'Âlceste à Admète ' ; déjà la victime est prête.
' « 0 deuil ôlcrncl! dit Adnicte, ô cruels regrets d'un êire ch'ii qui n'est plus! pourquoi m'avoir empêché de me prccipiler dans la (oiuLe et de reposer dans la mort auprès de cette femme incomparable?... s
' a Les Parquis, dit .Apollon dans le prologue, m'accoixlcrcnt qu'Admète échapperait à l'Iuton prêt à le saisir, en faisant desceudre à sa place un autre mort dans les Eufcrs. Mais, après avoir tout essayé, après s'être adressé à tous ses amis, à son père, à la >ieille mère qui l'a en-
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Nous ne voyons pas Admèlc chercher quelqu'un qui le remplace pour mourir; nous admeltons comme légende ce que nous n'aurions pas supporté comme spectacle. Cependant Euripide, en philosophe qu'il était, n'a pas voulu que nous nous méprissions sur le prix de ce sacriHce si noblement fait et si facilement accepté : il a craint que nous ne fissions plus de la vie le cas qu'il faut en faire, et que nous n'admirassions pas assez le dévouement d'Alceste, à force de voir tout le monde, et Admète lui-même, en prendre si aisément son parti. Voilà pourquoi, par un contraste habile, mais choquant pour la délicatesse de l'esprit moderne, il a montré, dans la scène entre Phérès et Admète, jusqu'où va chez l'homme l'amour de la vie.
Maintenant que nous comprenons bien la grandeur du sacrifice d'Alceste, voyons comment Euripide a peint ce dévouement, quelle noblesse et quelle dignité touchante il a prêtées à son Alceste. La Pénélope d'Homère est la femme antique; son amour conjugal se montre surtout par sa chaste persévérance, L'Alceste d'Euripide est plus moderne : elle a déjà quelque chose de cette exaltation passionnée qui caractérise la femme de nos jours, et son amour conjugal éclate par un grand et généreux dévouement. Que de choses pourtant encore de la femme antique dans cette Alceste d'Euripide! Je ne voudrais pas diminuer le mérite de son sacrifice ; il est visible cependant
anté, il n'a trouvé que sa femme qui voulût mourir pour lui et ne plus voir la lumière; et niamtcoant, dans le palais, entre les bras de son époux, elle lutte contre la mort , car c'est aujourd'hui que le Destin veut qu'elle iiicure et qu'elle quille la vie. »
que dans l'idée des anciens la femme était inféi ie:ire à l'homme : « La vie d'un seul homme vaut plus que celle de mille femmes, » dit riphigéiiic d'Euripide ; et celle maxime , qui nous choque , n'clonnait personne dans l'anliquilé. En se dévouant pour son époux, Alceslc semhle avoir la même idée, et peut-être Adniètc l'a-t-il aussi ; mais ce qui r'i'lève Alceste de cette infériorité prétendue, c'est son dévouement même. 11 n'y a pas de plus grand titre à l'égalité que ce rachat de l'homme par la femme, rachat accepté et consacré par la mort. Ici même la femme est supérieure à l'homme, puisqu'elle consent à mourir pour lui. L'égalité devant la mort finit toujours par consacrer l'égalité dans la vie. Les martyres chrétiennes ont attesté et conquis dans les supplices l'égalité de la femme, la société chrétienne ne pouvant plus distinguer par le rang ce que le martyre avait confondu par le dévouement.
Décidée à mourir, Alceste prépare sa mort avec la gravité et la simplicité antiques. Comme elle a eu le courage du dévouement, elle a aussi celui des derniers adieux, qui est le plus grand des courages, a Ses enfants, suspendus aux vêtements de leur rnèrc, pleuraient; cl elle, les prenant dans ses bras, les embrassait l'un après l'autre, comme au moment de mourir. Tous les esclaves pleuraient aussi dans le palais, émus de pitié pour leur maîtresse. Elle tendait la main à chacun d'eux, cl il n'en éta'l aucun, si humble qu'il fût, auquel elle n'adressât la parole et dont elle ne reçût les adieux '. » Voilà comment
' Mciiîo traduction.
186 DE l'amour conjugal.
l'esclave principale de la maison raconte les dernières actions d'Alcesle. Alceste est la plus tendre des mères, la meilleure des maîtresses; elle est chérie de ses esclaves, car elle est bonne et compatissante; elle est en même temps la plus dévouée des épouses, puisqu'elle meurt pour son mari. Comment ne pas l'aimer et l'admirer? comment ne pas la pleurer? Euripide, qui ailleurs vise à la vérité sans l'idéal, semble ici avoir voulu faire d'Alceste le modèle accompli de toutes les vertus et de toutes les grâces de la femme.
Ainsi préparcs à l'aimer et à l'admirer, nous la voyons enfin paraître : elle vient faire à son mari et à ses enfants ces adieux si admirés de Racine, ces adieux où elle parle de la lumière du jour, qu'il est si doux de voir, de la vie qu'elle aimait, de son dévouement, qu'elle ne cache pas et qu'elle n'exagère pas. Elle n'a ni fausse grandeur ni magnanimité raffinée; elle se livre à toute la douleur d'une jeune femme heureuse, qui abandonne la vie à la fleur de son âge; mais sa douleur n'a rien d'amer, parce que sa mort est volontaire. Euripide ne craint pas de pousser l'émotion jusqu'au dernier degré , parce qu'il sait que le cœur de Thomme supporte aisément les émotions qui sont grandes, si, en même temps, elles sont simples. Dans les sentiments simples, on peut aller loin; il n'y a que dans les sentiments compliqués et contrariés qu'il faut savoir s'arrêter à temps. C'est là la vraie morale de l'art dramatique.
Ecoutons un instant ces admirables adieux d'Alcesle ;
« Soleil, lumière tlu jour, nuages du ciel cmpoilés par un tourbillon rapide!
Ad.méte. — « Ce soleil le voit ainsi que moi, tous deux éprouvés par le malheur sans avoir rien fait aux dieux qui ail pu te mériter la mort.
Alceste. — « 0 terre, ô palais, ô lit nuptial d'Iolcos, ma patrie!
Adméte. — a Ranime-toi, infortunée! ne m'abandonne [)as; prie les dieux tout-i)uissants d'avoir pilié de nous.
Alceste. — « Je vois la double rame, je vois la barque fatale. Le nocher des morts, Caron, m'appelle déjà: qui t'arrêteli' hàle-loi, lu me relardes. — C'est ainsi qu'il me presse dans sa colère '.
Admète. — u Hélas! tu parles là d'un funeste trajet. O cruelle soulTrance!
Alceste. — o On m'entraîne, ne vois-tu pas ? on m'en4raine à la cour des morts. C'est Pluton luimême; il vole autour de moi, lançant de terribles regards de ses sombres sourcils. Que fais-lu? laissemoi. Ah! malheureuse! quelle est cette roule inconnue dans laquelle je m'avance?
ÂDMÈTE. — « Roule déplorable pour ceux qui t'aiment, mais surtout ]!our moi et pour tes enfants, qui partagent ma désolation.
ÂLCE5.TE, aux femmes : «. Vous, laissez-moi à pré-
' Racine, dans la parface de son fphigénie, a traJuit ainsi ce pas- •age:
Je To:s d^jà la rame et la barque fatale; J'enleods le >ieux nccLer sur la rive infernale; Impatient, il crie : On t'aticnd ici-bas; Tout est prêt, di'sccnd?, viens, ne me retarde pas I
188 DE l'amolui conjugal.
sent, étendez-moi. Cher époux, les forces m'abandonnent, la mort est proche, les ténèbres de la nuit se répandent sur mes yeux. Mes enfants, mes chers enfants, c'en est fait : vous n'avez plus de mère! Soyez heureux, mes enfants, et jouissez de la lumière du jour.
Admète. — « Hélas! il me faut entendre ces paroles funestes, plus cruelles pour moi que la mort! Ne m'abandonne pas, au nom des dieux, au nom de tes enfants, que tu vas rendre orphelins! Reprends tes esprits. Si tu meurs, je ne saurais plus vivre.
ÂLCESTE. — « Admète, tu vois en quel état je suis réduite. Je veux te dire, avant de mourir, mes dernières volontés. Animée d'un tendre respect et sacrifiant ma vie pour que tu jouisses de la lumière, je meurs pour toi, quand je pouvais vivre, choisir un époux parmi les Thessaliens et passer des jours heureux sur le trône. Je n'ai pas voulu vivre sé[)arée de toi avec des enfants or[)helins. Je ne me suis point épargnée moi-même, malgré les dons brillants de la jeunesse dont je pouvais jouir. Montre-loi reconnaissant de ce bienfait. Je veux t'en demander un prix, non pas égal, puisque rien n'est plus précieux que la vie, mais juste, comme tu l'avoueras toi-même. Tu aimes nos enfants non moins que moi , tu as le cœur bon : laisse-les maîtres dans ce palais et ne leur donne point une marâtre; ne prends point une femme qui ne me vaudrait pas et qui dans sa jalousie porterait la main sur les enfants et les miens. Ne fais pas cela, je t'en conjure. Une marâtre est l'ennemie des enfants du premier lit, et non moins cruelle qu'un»^
ALCF-STE. 189
vi|)ère. Mon fils aura son père pour défenseur; il pourra s'adresser à lui et recevoir ses conseils. Mais loi, ma fille, qui formera dignement la jeunesse, si lu i-enconlres une telle compagne auprès de ton -pèrey Crains qu'elle n'imprime sur toi qui Ique tache honteuse et ne flétrisse ton hymen dans la fleur même de Ion âge : car la mère ne te choisira pas un époux; elle ne sera pas là, ma fille, pour l'encourager dans les douleurs de renfantcmcnt, où la présence d'une mère est si consolante. 11 faut que je meure;... et dans quelques instants je vais compter |iarmi ceux qui ne sont plus. Adieu ! vivez heureux. Toi, cher époux, tu peux te glorifier d'avoir eu la meilleure des femmes, et vous, mes enfants, la meilleure des mères... »
El, après qu'Admète a promis de ne point donner une marâtre à ses enfants, Alcesle reprend :
« Mes enfants, vous avez entendu votre père s'engager à ne pas vous donner une seconde mère et à ne pas déshonorer ma couche.
Admete. — (( Je le promets encore, et je tiendrai ma promesse.
Alceste. — « A cette condition, reçois nos enfants de ma main.
Admète. — « Je reçois ce don précieux d'une main chérie.
Alceste. — « Remplace -moi et sers -leur de mère. »
Ainsi Alceste ne cache et ne dissimule rien de la douleur d'une mère qui abandonne ses enfants, d'une femme qui renonce au bonheur de la vie et de l'amour. Cette vive et profonde douleur émeut jusqu'à
190 DE l'amoir conjlgal.
Admèle lui-nièiiie, qui mainlcnanl vendrait mourir
avec sa femme :
« Emmène-moi avec toi, au nom des dieux, dil-il, emmène-m.oi aux Enfers!
Alceste. — « C'est assez de moi, qui meurs pour loi. »
J'insiste sur ces derniers mots, qui montrent qu'Alceste ne diminue jamais le mérite de son sacrifice, et que, de même qu'Admèle en accepte le bénéfice, de même au5si Alceste en sait le prix. Ne nous y trompons point du reste, l'inlcrêt de la tragédie est à celle condition. Si nous n'admettons pas la légende tout entière, c'est-à-dire Alceste mourant pour son époux qui y consent, nous ne ressentirons plus, comme le veut Euripide, l'émotion de ce grand dévouement; les plaintes d'Alceste à ses derniers moments ne nous inspireront plus celte pitié tragique que le pocte veut nous inspirer; nous nous occuperons de questions secondaires; nous nous demanderons comment Admèle a pu consentir à voir sa femme mourir à sa place; nous inventerons je ne sais quelles ruses généreuses des deux époux voulant mutuellement se sacrifier l'un à l'aulre; ce sera Alceste, comme la plus adroite, qui parviendra à accomplir son dévouement en le dérobant à son époux, qu'elle trompera poiir le sauver; nous aurons enfin les Alcestes du théùlrj moderne, au lieu de l'Âlceste antique.
Le trait caractéristique des Alcestes du théâtre moderne, c'est la rc'pugnance des poètes à admettre le sacrifice d'Alceste tel que le raconte la légende mythologique. Une femme se sacrifier pour son mari, soit '. la Fable le veut; mais un mari accepter ce sa-
crinoo ! cela se peut-il ï cela s'accordc-t-il avec la dignité des mœurs tragiques ? De là les inventions industrieuses des poètes modernes pour dissimuler ce défaut du caractère d'Admcle; car ils veulent que nous nous intéressions aussi à Admcte comme à un héros ou au moins comme à un bon mari : un per-j sonnage imparfait ou médiocre ne doit point, selonf eux, paraître sur la scène tragique à côté d'Alceste, Euripide relève le dévouement d'Alceste par le contraste ; les poètes modernes donnent, pour accompagnement à ce dévouement de la femme, le dévouement presque égal du mari. Le ménage est plus héroïque; mais la tragédie est moins touchante.
Dans l'opéra deQuinault,Alceste se sacrifie à l'insu d'Admète'.Ducis a fait aussi effort pour éluder cetécueil tout moderne du sacrifice d'Alceste accepté par Admète,écueil sur lequel Euripidepasse à pleines voiles, sans paraître s'en douter. L'Alceste et l'Admète de
' QuinauU a traduit par quelques vers piquants cet amour de la via qa'Euripide a représente dans le vieui Phérès :
J'aime mon fils; je l'ai fait roi; Pour prolonger son sort, je mourrais 'sans effroi, Si je pouvais offrir des jours dignes d'envie.
Je n'ai plus qa'an reste de vie.; Ce n'est rien pour Admète, et c'est beaucoup pour moi. Quand les vieux se trouvent trop âjjcs pour se sacrifier, il est tout naturel que les jeunes se trouvent trop jeunes pour mourir. Les uns donneraient si peu que ce n'est pas la peine, et les autres donneraient tant qt^e ce n'est pas juste. Aussi une jeune confidente d'Alceste, Ccr'îiîC, refuse aussi de mourir pour Admète : Les honneurs les plivs relatants En vain dans le tombeau promettent de nous suivre, La mort est affreuse en tout temps ;
192 DE l'amour conjugal.
Duci's sont deux époux sensibles qui veulent s'épargner mutuellement les chagrins qu'ils savent que le ciel leur réserve. Ainsi, dès le premier acte, Âdmète sait qu'il est menacé d'une mort prochaine : l'oracle a parlé ; mais Admète cache le fatal secret à Alceste. C'est là une délicatesse toute moderne. Il aime aussi Alceste d'une tendresse tonte moderne et déjà pleine de ces mouvements de mélancolie amoureuse que la fin du dix-huitième siècle a enseignés au commencement du dix-neuvième. Voyez comme il parle de l'amour qu'il a pour Alceste :
Mort cruelle et jalouse, Qui m'ôte mes enfants, mes sujets, mon épouse, Et quelle épouse, ô ciel! Ami, si quelquefois Ces soucis importuns qu'on lit au front des rois Avaient du moindre trouble altéré mon visage, Uu mot, un mot d'Alceste, écartant leur nuage, Y ramenait le calme et la tranquillité. Son œil s'ouvrait, Arcas : j'étais moins agité. Que dis-je? En ces moments où notre àme plus tendre Dédaignait les discours pour mieux se faire entendre. Un long enchantement confondait nos deux cœurs. J'aimais, Je la voyais; je goûtais les douceurs D'un silence attentif qui la rendait plus belle ; Je ne lui parlais pas, mais j'étais auprès d'elle.
Mais peut-on renoncer à vivre Quand on n'a vécu que quinze ans?
Chacun est satisfait des excuses qu'il donne.
Cependant on ne voit personne Qui pour sauver Admète ose perdre le jour. Le devoir, l'amitié, le sang, tout l'abandonne;
Il n'a plus d'espoir qu'en l'amour.
Le vieil Hardy fait aussi décrire par Âdmète le bonheur qu'il trouvait dans l'amour d'Alceste :
Alceste j'épousai, fille du vieux Pélie (Péllas).
Sa beauté surpassait un chef-d'œuvre parfait,
Et au moule du corps son esprit était fait,
Moule envoyé des cieux, que rompit la nature
Après l'extraction de cette créature.
Nous vécûmes ainsi que, dans un bois profond,
D'embûches séparé, deux tourterelles font;
Deux de corps, mais d'un cœur, d'un penser, d'une envie,
Bref qu'un fidèle amour animait d'une vie*.
One je ne sus goûter avec elle d'ennuis;
Nos jours duraient toujours et n'avaient point de nuits.
0 cruel souvenir des liesses passées !
Douleurs en mon esprit amères repassées !
Dure condition des hommes journaliers,
Qui cueillent une rose entre mille halliers!
Des deux Admète, celui de Ducis et celui de Hardy, quel est celui qui aime le mieux? Tous deux, j'en suis sûr, aiment tendrement Alceste, quoiqu'ils expriment diiréremment leur amour, l'un avec la mélancolie sentimentale qui prévalait à la fin du dixhuitième siècle, l'autre avec l'enthousiasme lyrique et prétentieux qui se sent de l'imitation de Ronsard. L'amour, en effet, est, de tous les sentiments, celui qui change le moins au fond et qui change le plus de langage et de mode. Quoi qu'il en soit, avec les sentiments passionnés, que les deux Admète, celui du seizième siècle et celui du dix-huitième, ont pour leur femme, il est impossible qu'ils acceptent son dévouement. Nous avons voulu en faire des amants qui
' Et que l'amour aaimait d'une seule vie.
194 DE L'AJiOlR CONJUGAL.
nous inlcressassent, soit; mais, avec de ])areils amants, la vieille liagctlio et le genre d'intérêt qu'elle comportait ne sont plus possibles : il faut un autre intérêt et une autre tragédie. Aussi Ducis nous montre Alceste et Admète se disputant à qui mourra l'un pour l'autre : « As-tu cru, « dit Alceste à Admète,
As tu cru posséder, dans ton péril extrême, Un ami plus fidèle ou plus sûr que moi-même? Si je m'offre à ta place, eli ! quel autre que moi A le droit d'y prétendre et de mourir pour toi?