ADMÈTE
Ta générosité, tes vœux sont superflus; C'est par mon trépas seul
Il ne t'appartient plus.
Tes jours me sont acquis : c'est le prix de mes larmes, Des pleurs de tes enfants, de ton peuple en alarmes, De l'État tout entier qui, pour sauver son roi. S'est placé par ses cris entre les dieux et toi.
Le dévouement réciproque des deux époux va jusqu'à la furie, puisqu'Alceste menace Admète de se tuer sous ses yeux, s'il ne la laisse pas mourir pour lui. Mais où est le |ialliélique profond d'Euripide? où sont les adieux d'Alceste à son mari, à ses enfants, à la vie, à la lumière? Tout cela disparaît dans la rivalité magnanime des deux époux. Nous avons sous les yeux une imitation de la scène d'Oreste et de Pylade, se disputant dans la Tauride à qui mourra l'un pour l'autre; nous n'avons plus le dévouement d'Alceste tel que !a légende le consacre, rare et merveilleux exemple d'amour conjugal ; ou plutôt, au lieu
ALCESri. 19.")
d'un dcvoucmcnt, nous en avons deux, et nous ne savons auquel donner noire admiration cl notre pitié. Dans la tragédie, toute émotion qui f a divise s'affaiblit.
Nous avons vu cominent, diuis Euripide, Alceste meurt pour son mari. Voymis maintenant sa délivrance et sa résurrection : c'est la seconde partie de la légende antique. Euripide n'a pas traité cette partie de la légende avec moins de hardiesse et moins de pathétique.
Pendant qu'Admèle, ses enfants cl ses esclaves pleurent Alceste qui vient! de mourir, un hôte se présente à la porte du palais : c'est Hercule, lié avec Admète par les nœuds d'une antique hospitalité. Les hôtes sont sacrés; il faut les recevoir, il faut même leur cacher les malheurs et les deuils de la maison où ils entrent : car peut-être, par scrupule, n'y voudraient-ils plus entrer, et les lois de l'hospitalité seraient violées. Âdmèle vient donc recevoir Hercule; mais, comme il a les cheveux coupés en signe de deuil, Hercule lui demande s'il a perdu quelqu'un des siens. Admète répond d'une manière obscure et équivoque, voulant cacher son malheur pour ne pas éloigner son hôte. Hercule, en eiïel, veut partir : « Je vais chercher l'hospitalité ailleurs. »
Admète. — « Cela ne se peut. Hercule j ne m'accable pas de ce nouveau malheur.
Hercule. — « An sein de l'affliction, la présence d'un étranger est importune.
Admèie. — « Les n^prls sont morts ; entre dans ma maison.
196 DE l'amour conjugal.
Hercule. — a Mais il est honteux de faire des festins chez des amis qui sont dans la douleur.
Admète. — « La chambre des hôtes, où je te ferai entrer, est séparée du reste de la maison. »
Hercule se décide à rester chez Admète, ne croyant pas que les funérailles qu'il rencontre dans la maison soient celles de la femme même d' Admète ; et celui-ci, poussant jusqu'au bout le respect des lois de l'hospitalité, dit à ses esclaves: « Vous, fermez la porte intérieure. Il ne convient pas de troubler la joie du festin par des gémissements, ni d'attrister nos hôtes par des larmes. »
Le chœur cependant, cet Ariste de la tragédie antique, s'étonne qu'Admète, « dans le malheur qui l'accable, puisse recevoir un hôte. — Si j'avais repoussé cet hôte de mon palais et de la ville, répond Admète, m'approuverais-tu davantage? — Mais pourquoi, dit encore le chœur, lui as-tu caché le malheur qui l'arrivé, si, comme tu le dis, c'est un ami qui vient chez toi ?
Admète. — « Jamais il n'aurait voulu entrer dans ma maison, s'il avait su quelque chose de mes malheurs. »
Ce soin scrupuleux de l'hospitalité nous paraît-il exagéré? Je lisais dernièrement dans le livre du général Daumas, intitulé le Grand désert :
« Le jour de notre départ étant enfin arrêté, Bou- Bekeur voulut nous régaler une dernière fois, et il nous réunit au nombre de sept ou huit dans sa maison, pour y souper et pour y passer la nuit. La réunion était joyeuse; le fils de notre hôte, petit garçon de sept ou huit ans, nous avait surtout égayés par sa
grâce et par sa vivacité ; son père en était fou, et je l'avais habillé tout à neuf avec un joli burnous brodé de soie, un chacliia rouge et des pantoufles jaunes. Le soir, cependant, il ne parut point au souper, et, comme nous demandions à son père de nous le faire amener, a II dort d'un profond sommeil, » nous répondit-il ; et nous n'insistâmes pas davantage.
» Le repas fut abondant, les causeries très-animées ; on y parla beaucoup des chrétiens et de la guerre...
« Après la prière du Fcdjer, quand nous songeâmes à quitter Bou-Bekeur, « Mes amis, nous dit-il, j'ai fait, selon la loi, tous mes efforts pour que vous fussiez chez moi avec le bien ; tous les égards qu'un hôte doit à ses hôtes, avec l'aide de Dieu je crois les avoir eus pour vous, et maintenant je viens vous demander à tous un témoignage d'affection. Quand je vous ai dit hier au soir : Mon fds dort d'un profond sommeil, il venait de se tuer en tombant du haut delà terrasse, où il jouait avec sa mère. Dieu l'a voulu ; qu'il lui donne le repos ! Pour ne pas troubler votre festin et votre joie, j'ai dû contenir ma douleur, et j'ai fait taire ma femme désolée en la menaçant du divorce, ses pleurs ne sont point venus jusqu'à vous. Mais veuillez, ce matin, assister à l'enterrement de mon fils, et joindre pour lui vos prières aux miennes. »
« Cette nouvelle et cette force de caractère nous anéantirent, et nous allâmes religieusement enterrer le pauvre enfant ' . »
' Le Grand dcscr(, itinéraire d'une caratane du Sahara au jj-iyi det ntfjrcf. p. 33, cdit. de ".856.
193 DE l'a.uolu conjugal.
L'Arabe du Sahara cx[)li(iue l'Âdmètc d'Euripide.
Admète ayant tout fait pour caclier son mallieur à Hercule, celui -ei oublie complètement le deuil qu'il a vu en entrant dans cette maison : il croit que c'est un deuil passager et accidentel, et il se livre sans scrupule à la joie du festin qu'on lui a préparé. Il boit, il chante, et comme il trouve que l'esclave qui le sert a l'air triste et soucieux, il le lui reproche, ignorant toujours quel est le deuil qui désole la maison : « Un serviteur, lui dit-il, ne doit pas montrer aux hôtes de son maître un visage chagrin ; il doit )es accueillir d'une manière aiîable. » Hercule veut même égayer cet esclave au front renfrogné ; il lui prêche l'amour et le vin, qui sont les joies de la vie humaine, toujours courte et mallîeureuse : « Bois avec moi, dit-il, et couronne-toi de fleurs. Je suis certain que le bruit des coupes te tirera de ce noir chagrin qui resserre ton cœur. »
Voltaire s'indigne de cette scène, qa'on ne trouverait pas, dit-il, à la foire^ Qu'est cette scène, après tout, sinon un de ces contrastes qui sont familiers au génie d'Euripide, sinon un de ces rapprochements aussi qui sont fréquents dans la vie humaine? La joie y coudoie sans cesse le deuil ; les. mariages à l'église se rencontrent avec les enterrements. Les musiciens viennent pour le mariage de Juliette avec le comte Paris ; ils ne trouvent qu'un cadavre et s'en vont avec ces f^aroles d'indifférence :
1^'' MUSICIEN. — « Ma foi, nous pouvons serrer nos flûtes et nous en aller...
' Diciionnaire philosophique , article Jncicns el mudcrnes.
2« MUSICIEN. — « Viens, entrons dans cotte salle, allendons le retour du convoi, et restons à diner '. » Voilà des musiciens philosophes, qui n'ont pas besoin, comme Tesclave d'Adnièle, d'être prêches € sur la nature des choses humaines. » Ils auraient diné de la noce, et ils se préparent à dîner de l'enterrement. Shakespeare a donc cherché aussi le contraste, comme Euripide ; mais, dans Euri|>ide, le contraste n'a pas seulement un but philosophique, il a un but dramatique : il est destiné à expliquer et à faire ressortir l'héroïsme dHercule qui, dès qu'il apprend le malheur d'Adraôte, veut aller, s'il le faut, jusqu'aux Enfers, pour sauver Alceste et la rendre à son époux. Hercule n'est pas, dans l'antiquité, un dieu délicat et qui soit toujours de bonne compagnie : c'est un héros robuste, un peu grossier, mais généreux et chevaleresque au besoin. Seulement, c'est un chevalier de l'école de Roland plutôt que de celle d'Amadis ; c'est le dieu soldat ; il aime à bien boire et à bien manger, quand il le peut ; mais il est bon et magnanime. Aus:i, lorsque, pressant l'esclave qui refuse âe boire, il a|>|^rend enfin que c'est l'épouse même d'Admète qui est morte, « Que dis-tu ? s'écric-t-il ; et ce|>endant vous m'avez donné l'hospitalité !
Le serviteur. — « Admète craignait de te repousser delà maison.
Hercule. — <s. Infortuné Admète, quelle épouse lu as perdue I
Le serviteur. — « Avec elle nous périsons tous,
' Shakespeare, Romeo et Julieite.
"200 DE l'amoir conjlgal.
Hercule. — « Je l'avais pressenti à son air, à ses yeux mouillés de larmes, à sa chevelure coupée ; mais il a dissipé mes soupçons en disant qu'il allait ensevelir une étrangère. C'est contre mon gré que j'ai franchi ce seuil ; j'ai bu dans la maison d'un hôte généreux en proie à l'affliction ; je me suis livré à la joie du festin, et j'ai couronné ma tète de fleurs ! »
Voltaire, qui a si vivement censuré ce qu'il appelle les bouffonneries d'Hercule, aurait dû dire un mot de son généreux repentir et de la résolution héroïque que ce repentir lui insiiire : « Il faut, dit Hercule, que je sauve cette femme qui vient de mourir, que je ramène Alceste dans cette maison et que je prouve ma reconnaissance à Admète. m
Dans la tragédie moderne, une fois quHereule a promis de délivrer Alceste, nous sommes impalients de voir s'accomplir celte délivrance miraculeuse, et nous nous bâtons vers le dénoûment. La tragédie grecque est moins pressée : elle songe plus à l'émotion du spectateur qu'à sa curiosité ; elle aime mieux le toucher par le tableau qu'elle met sous ses yeux, que létonner par les événements. L'action, dans la tragédie grecque, n'est souvent qu'une suite de tableaux destinés à peindre les sentiments les plus profonds de l'âme humaine. C'est ainsi que nous avons vu les adieux funèbres d' Alceste, au lieu de voir une lutte de générosité entre le mari et sa femme. Le tableau qu'Euripide met après la résolution généreuse d'Herc ule est du même genre : il est destiné à nous toucher, sans avoir la i)rétention de faire marclier l'aclio;].
Dans toutes les douleurs bumaines, il y a toujours
in momont qui est le [)liis Irislc cnlro tous les liisles moments dont elles se composent. Quand nous perdons un père, une mère, un enfant, une femme, le moment triste entre tous n'est peut-être pas celui de l'agonie ni celui de la mort, mais plutôt celui où, rentrant dans la maison conjugale ou paternelle après la sépulture, l'absence, l'éternelle absence se fait sentir pour la première fois. Quel vide! quel néant! quels souvenirs! Comme toute celte maison vivait de la présence, désormais impossible, dune épouse ou d'une mère chérie ! Comme les sièges semblent la garder assise ! Comme la porte (jui s'ouvre semble devoir la montrer ! Comme la table l'attend I Comme les domestiques la cherchent ! « Comment, s'écrie Admète, comment aurais-je la force de rentrer dans ce palais? Â qui m'adresser? Quelle voix entendrai -je qui me rende ce retour moins pénible ? Où tourner mes pas ? La solitude qui y règne me tuera, quand je verrai vides la couche d'Alceste et les sièges où elle prenait place, le désordre et l'état négligé du palais ; quand je verrai mes enfants tombant à mes genoux, pleurant leur mère, et que les serviteurs gémiront sur la perte de leur maîtresse. » Regi'ets sincères et touchants, qui me réconcilient avec Admète. 11 a consenti à laisser sa femme mourir pour lui, et maintenant voilà qu'il la regrette, voilà qu'il s'écrie : « 0 deuil éternel ! 0 cruels regrets d'un être chéri qui n'est plus! Pourquoi m'avoir empêché de me précipiter dans la tombe et de reposer dans la mort auprès de cette femme incomparable? »
Est-ce donc qu'à présent Admète aime moins la vie
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qu'il lie l'aimait? Non ; niais la mort lui a appris combien il aimait sa femme ; l'absence, l'irréjjarable absence l'a éclairé. Il est du nombre de ces hommes qui ne comprennent ce qu'ils aiment qu'en le perdant ; âmes faibles assurément , mais qu'il ne faut pas trop accuser, parce qu'elles pèchent plus par mollesse que par méchanceté, et que, s'il y en a beaucoup parmi elles qui. ne vont pas au delà du regret, sentiment inerte, il y en a d'autres qui vont jusqu'au repentir, c'est- àdire jusqu'à un sentiment efficace et capable d'action. Admète est, je crois, de ce nombre: « Je ne pourrai plus, dit-il, supporter l'aspect des femmes du même âge qu'Âleeste. Tous mes ennemis diront de moi : Voyez cet homme qui vit honteusement et qui n'a |)a5 eu le courage de mourir! A sa place, il a livré son épouse pour se dérober lâchement à Pluton, et, il pré» tend être un homme! »»
Que deviendrait ce repentir, s'il était mis à l'épreuve du temps qui use tout ? Je ne-le sais pas, et je n'ai pas besoin de le savoir : il suflit à Euripide de nous avoir réconciliés avec Admète, en lui prêtant cette douleur repentante de la mort de sa femme.. Il peut maintenant nous le montrôr beurectx el charmé, quand Hercule va lui rendre son Alceste; il mérite de retrouver celle qu'il a tant i)leurée.
Le dénoùmcnt à' Alceste a, selon moi, tous les genres de mérites :. il satisfait le spectateur, parce qu'il récompense une grande vertu et gu'il répare un grand malheur ; enfin, quoique merveilleux, il est profondément humain, c'est-à-dire que, d'une part, grâce à l'art admirable d'Euripide, celte femino ressuscitée est à j'cine un personnage inviaisemblable.