ALCESTE. SO.'Î
cl qiio, d'une aulre part, les sonlimcnls d'Admètc on recevant Alccslc des mains d'Horcnlc sont vrais, délicats et louchants. Euripide a voulu, dans celte dernière scène, achever de nous réconcilier avec Admète.
Hercule a vaincu la Morl ; il ramène Alcesle voilée et muette ; il veut la confier à Admète comme une esclave qu'il a gagnée, dit-il, dans dos jeux publics et après un long combat. Mais Admète refuse de la garder : « Quant à cette femme, je te prie, Hercule, de charger de sa garde quelque autre Thcssalien qui n'ait ])as éprouvé le même malheur que moi. Tu as bien des amis dans la ville de Phères. Ne me rappelle pas une perle cruelle :• je ne pourrais, en voyant cette femme dans mes foyers, retenir mes larmes. N'ajoute pas à ma douleur une nouvelle douleur ; c'est assez du coup qui m'accable. » En même temps qu'il refuse de garder cette femme dans son palais afin de rester inviolablcment fidèle à la mémoire d'Alceste, il ne peut s'empêclier de voir combien, sous ce long voile qui la couvre, elle ressemble à Alceste. Ainsi la vraisemblance est gardée; car Admète ne peut pas voir Alceste, même voilée, sans être près de la reconnaître. En outre, celle ressemblance de l'esclavevoilée avec Alceste est un nouveau coup de douleur pour Admète : « 0 femme, qui que lu sois, dit-il, combien tu ressembles à Alceste par le port et par la taille! Au nom des dieux, Hercule, éloigne-la de mes yeux ; ne me fais pas mourir de douleur, car, en la voyant, je crois voir mon épouse ; mon cœur en est troublé, et les larmes coulent de mes yeux. »
Cependant Hercule insiste. « Eh bien , dit Ad-
204 DE l'amour conjugal.
rncte à ses serviteurs, conduisez-la dans le palais.
Heiîcule. — « Je ne confierai pas celle femme à tes servileurs.
Admète. — « Inlroduis-la toi-même dans le palais, si tu veux.
Hercule. — « C'est dans les mains que je veux la remettre.
Admète. — « Je ne la toucherai pas; mais elle peut entrer dans la maison.
Hercule. — « C'est à ta main seule que je la confie.
Admète. — « Tu me fais violence ; c'est tout à fait contre mon gré.
Hercule. — a Allons, tends la main et touche l'étrangère.
Admète. — « Eh bien, voilà ma main ; — mais je frémis comme à l'aspect de la Gorgone.
Hercule. — « La tiens-tu '!
Admète. — « Je la tiens.
Hercule. — « Garde-la maintenant, et tu pourras dire que le fds de Jupiter est un hôte reconnaissant. (Il lève le voile dont Alceste est couverte.) Regarde-la, et vois si elle n'a pas quelque ressemblance avec Alceste. Te voilà heureux, plus de regrets.
Admète. — « 0 dieux! que dire? quel prodige inespéré? Est-ce vraiment Alceste que je vois, ou quelque dieu m'abuse-t-il par une joie trompeuse ?
Hercule. — « Non : c'est vraiment ton épouse que lu vois.
Admète. — « Quoi! je vois réellement l'épouse que j'ensevelissais tout à l'heure?
Hercule. — « C'est elle-même ; mais je ne m'é-
tonne pas que tu n'oses pas croire à ton bonheur,
Admkte. — a Puis-je donc lui parler, la toucher comme mon épouse vivante?
Hercule. — « Parle-lui ; tu vois tous tes vœux réalisés.
Admète. — « C'est donc toi, épouse chérie ! c'est ton visage, c'est ton cori)s ! Contre tout espoir, je te possède, moi qui croyais ne plus le revoir !
Hercule. — « Oui, tu la possèdes. Puisse la jalousie des dieux t'épargner !
Admète. — « Ah ! noble fils du grand Jupiter, sois heureux et que ton père veille sur toi ! Toi seul m'as
rendu le bonheur Mais pourquoi Alceste est- elle
immobile et sans voix?
Hercule. — « Il ne te sera pas permis d'entendre sa voix avant qu'elle soit purifiée de sa consécration aux divinités infernales, et que le troisième jour ait paru. Mais fais entrer Alceste, et conserve toujours, Admète, ce religieux respect pour l'hospitalité. Adieu! Pour moi, je vais de ce pas accomplir le travail qui m'est commandé par le fils de Slhénélus. »
Je n'ai voulu interrompre celte scène par aucune réflexion jusqu'aux dernières paroles d'Hercule, qui expliquent le silence et l'immobilité d' Alceste : car c'est là, selon moi, le trait caractéristique de cet art à la fois savant et délicat qui est propre aux Grecs. Comment rendre vraisemblable la résurrection d'Alceste ? Comment mettre sur la scène un personnage tout à l'heure mort et inanimé? Comment le faire parler et agir sans risquer de détruire l'illusion dramatique, sans faire croire que tout ce qui vient do se passer sur la scène, l'agonie, les adieux