IV
206 nE F/AMOi:n conjugal.
cl la mort cl'Âlcesto, le desespoir d'Adtncte, tout cela n'était qu'une pure fantasmagorie? A l'Opéra, qui est le théâtre des merveilles et des cncliantomonts, Âlceste peut mourir et revivre sans inconvénients : là nous ne prenons rien au sérieux ; mais les firecs ne connaissaient pas l'Opéra, et de plus la tragédie a besoin de vraisemblance pour produire l'émotion. Voilà pourquoi Euripide, se tenant avec un goût merveilleux entre le vrai et le fabuleux, n'a pas voulu rendre aussitôt à Alceste la parole et le mouvement, et pourquoi même il a expliqué son silence et son immobilité. Alceste est encore consacrée aux divinités infernales : il faut qu'elle se purifie. En même temps, au lieu des transports de joie des deux époux se retrouvant après s'être crus enlevés l'un à l'autre, au lieu de cette joie toujours difficile à représenter sur le théâtre, et qui devient promptement monotone, nous avons une scène grave et mystérieuse, où le merveilleux ne fait pas tort aux sentiments humains et ne les efface pas par son voisinage, où la reconnaissance se fait peu à peu : Admète d'abord ne voulant pas recevoir cette femme voilée dans son palais, par fidélité pour la mémoire d' Alceste ; puis, sur l'ordre d'Hercule, consentant à ce qu'elle entre dans la maison ; puis, malgré lui encore, lui tendant la main, et, dès qu'il a mis sa main dans la main de cette femme voilée, quel frémissement ! Est-ce la vie qui a touché lamort? est-celamort qui atouché la vie? Qu'y a-t-il eu dans ce serrement de main entre les deux éi)Oux ? Enfin Hercule ôte son voile à la femme, j'allais dire à la vision : c'est Alceste ! c'est elle ! Quel pas elle vient encore de faire vers la vie et vers
ALti:sTi-:. 207
son c[ioii\! Comme elle a passé pcvi à peu, pour Ad- Hirèlc, de la ressemblance que sous le voile elle avait avec Alceste, aux frcmisscmenls de la main, cl de là à rélounemeut el à la joie des yeux! C'est Alceste ! a'cst elle ! Mais pourquoi est-elle encore muette et immobile ? dernier obstacle à l'accomplissement de la vie d'Alccsle, ci qu'il faudra trois jours entiers pour levcr^ tant la mort avait déjà pris possession de cette femme! — Quand je vois ce retour de la vie à la mort se faire avec des degrés si lents et si habilement marqués, je me souviens du tableau que fait Viigilc d'Eurydice enlevée de nouveau à son époux, et comment, peu à peu s'évanouissant dans les airs comme une fumée légère, la femme redevient ombre el fantôme ^ Ici, au contraire, c'est l'ombre qui peu a peu redevient femme. Euripide a eu l'art de nous faire comprendre la métamorphose, j'allais presque dire l'incarnation progressive du fantôme.
Le théâtre moderne, au lieu de se contenter du demi-jour où Euripide laisse Alceste ressuscitée, n'a pas hésité à la faire parler et à la faire agir. Le vieil Hardy, Quinault,Ainéri, tous mettent dans la bouche d'Alceste renaissante des paroles plus ou moins louchante-, mais qui expriment moins la situation que ne le fait, selon moi, le silence de l'Alceste grecque, et qui ont surtout l'inconvénicnl de détruire le clair-ohscur de l'antique fiction. Hardy même
' Jamquc raie; feror ingenli circuaidata nocle,
Lavalidasquu libi tcnileas, bcu! nou tua, paliuas. Diiit, et ex ciculis suLito, ceu funius in auras
Comiuiitus teûues, fujjil diversa
(fïéoigfguM,, IV,)
208 DE l'amour conjugal.
n'a rien trouvé de mieux à peindre, dans son dénoû-
ment , que les transports amoureux des deux époux:
Je vous moissonnerai, fleuries dans le tombeau, Plus qu'humaines beautés, aussi chastes que belles,
dit Âdmète. Voilà la seule émotion que donne à Âdmète celte résurrection mystérieuse d'Alceste. Quelle différence avec la grave et louchante impression que *^aisse le dénoùmentde la tragédie grecque! Comme là tout est calme et grand ! Comme tout se ressent de la mort qui est encore si près, de la vie qui était déjà si loin et qui revient peu à peu ! Comme tout y est vrai surtout ! car Euripide, en se gardant de rendre brusquement à Alceste le mouvement et l'agitation de la vie, s'est tenu dans la vérité. Dans le Nouveau Testament, le Christ a voulu qu'il y eût une différence entre sa vie d'avant le calvaire et sa vie d'ajtrès, l'une toujours mêlée à ses apôtres et ayant tous les caractères de la vie humaine et terrestre, l'autre aussi réelle, mais moins quotidiennement visible et qui se manifeste par des présences soudaines et momentanées, par des entretiens qui sont des règles de conduite données déjà du haut descieux, quoique la bouche qui parle et les oreilles qui entendent soient encore sur la terrée La vie du Christ ressuscité est supérieure plu-
' Saint Augustin et les autres Pères de FEglise ne font pas difficulté de reconnaître une différence entre la vie du Christ avant le cahaiie et la yie du Christ après la résurrection. A oici un passage de saint Augustin :
« Hœc sunl verba quœ loaitus sum ad vos diim adhitc essem robiscum. ^Saint Luc, chap. XXIV, vers. 37.) — Quid est hoc, dùm adhkc cisem vobisciim ? Numquid non tune cum illis erat, cura illis loqucbatur ? — Quid est, dùm adhitc essem roftiscitm ? Vobiscum mortalis, quod jam non sum j vubiscum eram, quando moriturus eram. — Quid
ALCES7E. 2C9
lôtque semblable à savie mortelle, parce qu'elle a ilrjà moins de l'homme et plus du Dieu. La vie d'Alcesle ressuscitéc, si je puis faire ce rapprochement profane, est inléricnrc, au contraire, plutôt que semblable à sa vie ancienne, parce qu'il y reste beaucoup de la mort qu'elle a subie. Mais si, dans l'homme qui est Dieu, l'Évangile, qui est le livre de vérité, a cru devoir marquer cotte diiïérence entre la vie d'avant le tombeau et la vie d'après, admirons l'art profond d'Euripide, qui a voulu marquer aussi cette diflérence dans Alceste entre sa vie et sa résuireclion, et sachons gré au poêle le moins superstitieux de hi vieille Grèce d'avoir si bien compris et si habilement pratiqué les lois intimes du merveilleux.
est vobiteum? Cum ir.orituris raoriturus. Modo jàm non Tobiscum. quia cum morituris Dunquàin ulterlùs moriturus. n
;Saiiit Augustin, édit. Gaume, t. V, 116' sermon.) Je renvoie à la fin du volume, deuxième note, la citation de quelques antres passages
SUITE DE l'amour CONJUGAL. — CCNONE, ÉVADNÉ, PANTHÉE.
Un de ces poêles byzantins qui, s'allachanl aux traditions de la poésie antique, faisaient dos poéincs épiques qu'ils croyaient imités d'Homère et qui n'étaient que des exercices d'école, Tzetzès, dans VAnle homerica, cite les noms des femmes de l'antiquité devenues célèbres par leur amour conjugal, et, dans cette liste qui est longue, il met ensemble les noms de la Fable et ceux de l'histoire, OEnone et Lucrèce, Evadné et Porcie. Je veux faire un peu comme Tzetzès, et, mêlant divers récits de l'antiquité, chercher l'expression de rafleclion conjugale dans la douleur des veuves.
Ces héroïques dévouements à la mémoire d'un époux, ces sacrifices désespérés me frappent d'autant plus que nous ne sommes pas habitués à trouver, dans l'institution du mariage antique, cette aflection exclusive et éternelle qui est le caractère du mariage chrétien. La femme de l'antiquité scm!)le, au premier coup d'œil, plus liée par la loi qu'attachée par la conscience. Sa dépendance et sa réclusion paraissent en faire une esclave plutôt qu'une compagne. Miils il est dans le cœur de l'homme de
OENONE, liVAUNE, PANTI4ÉE. 211
pousser tous ses senlinieiits à l'idéal, el cela sans aucune réflexion pluloso[)hique, par l'iiislinct naUirel que tous nos sentiments ont à s'élever ; de telle sorte qu'on peut dire, sans risquer d'être accusé d'optimisme, qu'on trouve toujours quelque part dans rinimanilé le type le plus élevé possible de nos sentiments. Les héros et les saints ne sont pas autre cliose que ces types, retrouvés çà el là et de temps en temps, des bons sentiments qui sont naturels à l'homme, mais que la faiblesse humaine est prompte à laisser corrompre. Les héros et les saints nous soutiennent el nous relèvent par l'imitation de leurs vertus; de même le mariage antique trouvait, dans l'exemple des héroïnes de Ihistoire et de la Fable, de quoi s'aiïermir et s'élever dans les bons sentiments qui lui sont en même temps propres et nécessaires. C'est ainsi que la loi de nature s'approchait, chez quelques âmes d'élite, de la loi de grâce.
Je ne donne point l'histoire ou plutôt la fable d'Œnone et de Paris pour un de ces traits ou un de ces exemples de la loi de giàce dans l'antiquité. Le nom de Paris répugne assurément à l'idée de la fidélité conjugale; il ne semble même pas pouvoir l'inspirer. Cependant, comme l'égalité morale n'est pas requise en amour, Paris fut aimé, fidèlement aimé par Œnone, la nymphe du mont Ida, qu'il avait aimée aussi quand il était encore un simple berger. Celle qui lui avait, la première, donné sa foi, la lui garda malgré son perfide abandon, el c'est près d'elle qu'il voulut revenir quand il se sentit atteint par les flèches de Philoclèlc. Paris ne venait [sas
212 DE l'amour conjugal.
mourir auprès d'OEnone, car l'oracle avait dit qu'elle seule pouvait guérir Paris de la blessure des (lèches de Philoctète. C'était donc la guérison , encore plus que le pardon, que Paris venait chercher aux pieds d'Œnone, et, si la nymphe l'avait guéri, ce n'est point à elle peut-être que Paris aurait consacré les jours qu'elle lui aurait sauvés. OEnone, furieuse et clairvoyante dans sa colère, repoussa Paris, qui revint mourir à Troie; mais à peine eut-elle a|)pris sa mort, que ses anciens sentiments d'amour et de lidélité se réveillèrent dans son âme : elle courut au bûcher encore allumé de Paris, et s'y jeta, ne voulant point survivre à son amant, lout parjure qu'il avait été.
Quintus de Smyrne, poète d'un temps inconnu et d'un goût douteux, a fait, dans son poème inlitulô Post-homerica, un beau récit de cette scène de colère et de douleur. Quel tableau que celui de Paris rapporté blessé sur le mont Ida, aux pieds do celte OEnone qui fut son premier amour, dans ces lieux |)leins des souvenirs de sa jeunesse et qu'il traverse mourant! « Pendant qu'il passait, les oiseaux de mauvais augure venaient voltiger autour de lui : les uns s'envolaient brusquement à gauche, et lantot Ohv'x?, tremblait en considérant leur vol, tantôt il es-
[)érail que ce n'étaient que de vains présages Il
arriva près d'CHÎlnone. A son aspect, les suivantes qui l'entouraient et OEnone elle-même restèrent frappées d'épouvante. Était-ce donc là le beau Paris? 11 était pâle, livide, défiguré; déjà le poison des flèches de Philoctète avait noirci ses membres, et son cœur ressentait les angoisses de la mort. Âvcz-vous jamais vu
OEXONE, ÉVADXÉ, PANTHÉE. 213
un malade tourmenté de la soif? son cœur brûle, sa poitrine desséchée est haletante; unvoilede chaleur semble l'envelopper; son âme languissante erre sur ses lèvres consumées, comme si elle y venait chercher l'eau et la vie. Tel était Paris aux pieds d'Œnone; mais en vain il la suppliait de le guérir, en vain il attestait le souvenir de leur ancienne union : OKnone fut inflexible. Ce premier regard, qu'elle pouvait depuis tant d'années jeter sur son époux ingr.it, fut un regard de colère, au lieu d'être un regard de pitié : Va retrouver ton Hélène, va! C'est à elle de te soulager et de le plaindre. » Paris fut donc remporte loin d'Œnone irritée et furieuse ; mais il expira avant de descendre de l'Ida, et il ne revit pas Hélène. Mort cruelle pour ce séducteur à qui Vénus avait promis un si puissant empire sur le cœur des femmes, et qui mourut sans avoir à son lit de mort aucune de celles qui l'avaient aimé ! « Mais les nymphes de la montagne vinrent pleurer autour de son corps, parce qu'elles se souvenaient encore du berger avec lequel elles aimaient à s'entretenir autrefois; les bergers pleuraient aussi celui qui fut leur compagnon, et les vallées de l'Ida retentissaient de leurs gémissements ' . »
Le poète nous montre ensuite, se lamentant à l'envi , les Troyens , Hécube , Priam qu'on vient chercher auprès du tombeau d'Hector, qu'il ne quittait plus, et c'est là que le vieux roiapprend la mortd'un autre de ses fils. Pendant ces lamentations qui s'entendaient de loin, « Œnone avait l'âme déchirée.
' Chant 10*.
214 DE i.'aj]Our conjugal.
Soiile et retirée dans sa plus solitaire demeure, elle était à terre, pleurant au souvenir de son ancien époux. » Qu'est devenue sa colère? Qu'est devenue cette dureté de tout à l'Iieure? — ce que devient, dit le poêle, la glace qui couvre les sommets hoisés des hautes montagnes, et qui se fond feu à peu sous l'effort de la goutte d'eau qui la traverse. La pitié a vaincu la colère, et, dans sa douleur amère , s'entrelenant du souvenir de l'homme qu'elle a épousé jeune et amoureux : « Malheureuse que je suis! s'écrie-t-elle; fatale destinée! Où est l'époux que j'ai aimé et avec qui j'espérais vieillir jusqu'au dernier jour de ma vie, toujours unie à lui et toujours aimée? Les dieux en ont décidé autrement. Âh! pourquoi la mort ne m'a-t-elle pas ôté la lumière, le jour oi!i j'ai été séparée de Paris? Il m'a quittée vivante, et moi je veux mourir avec lui, car la vie sans lui n'a plus rien qui me plaise. » Elle pleurait en parlant ainsi, et le souvenir de la mort de son mari la consumait, comme le feu consume la cire. Elle craignait de laisser pénétrer sa résolution à son père et à ses esclaves chéries. Mais, quand la nuit se fut répandue sur la terre, apfiortant aux homrûes l'oubli de leurs maux, aussitôt que son père et ses servantes furent endormis, ouvrant brusquen.ent les portes, elle sortit comme un éclair; ses
pieds l'enlrainaient, tant ils étaient rapides! Ses
yeux et ses pas cherchaient le bûcher de son époux ; elle allait sans que ses genoux se fatiguassent; elle allait, et ses pieds étaient plus prompts à chaque pas. La Parque et Vénus, également impitoyables, la poussaient. Elle ne craignait point les bétes féroces,
ORNONE, ÉVADNK, PANinÉE. 215
qu'elle tremblait autrefois de rericonlror dans la nuit,- ses pieds gravissaient les pierres des montagnes, traversaient les fossés, franchissaient les rochers, La lune, qui la vit du haut dos cicux, se souvint d'Endymion, prit pitié de sa course désespérée et découvrit sa lumière pour lui marquer le chemin, dénoue arriva ainsi aux lieux où Ips nymphes pleuraient autour du corps de Pcàris. Péjà le bûcher était en feu ; les bergers de la montagne avaient amassé, autour de son cadavre, une grande quantité de bois de pin pour renlre un dernier hommage à leur compagnon et à leur prince. Dès quCEnone vit le bûcher, elle ne versa pas une larir.e ; mais, se couvrant le visage de son voile, elle s'élança dans le feu. Les bergers poussèrent de grands cris; Œnone fut en un instant consumée avec son mari, et les nymphes se dirent entre elles en pleurant ; « Ah ! que Paris a été insensé de quitter la plus tendre et la plus honnête des femmes pour prendre la plus pernicieuse des maîtresses, qui a été le fléau de Troie et de tous lesTroyens! Malheureux! il ne s'est point soucié des chagrins de la femme qui Taimait, quoique non aimée, plus que la lumière du soleil. »
Dans le sacrifice d'tSLnone, il y a plus de passion que de douleur : c'est moins la veuve qui s'immole sur le tombeau de son époux, que l'amartte qui se tue pour ne point survivre à son amant. Le sacrifice que fait Évadné dans les Svjypliantes d'Euripide est plus généreux, parce que la passion ne s'y mêle pas. Capanée , un des sept chefs argiens , a péri devant Thèbes, et son corps, comme ceux des aulres chefs, a été rapporté à Argos, grâce à l'intervention de
216 DE l'amour conjugal.
Thésée et des Athéniens, qui ont fait la guerre aux Thébains et leur ont imposé l'obligation de laisser ensevelir les corps des Argiens. Évadné, désespérée de la mort de son époux, ne s'était résolue à vivre que pour le voir ensevelir et lui rendre les derniers honneurs; elle veut maintenant se jeter dans le bûcher qui consume le corps de Capanée. « La mort est douce, dit-elle, quand on la partage avec ceux qu'on
aime Non, cher époux, mon cœur ne te trahira
point dans la tombée » En vain son vieux père Iphis tâche, par ses prières, d'empêcher ce douloureux sacrifice : Evadné est inflexible; elle ne veut pas survivre à son époux, et Iphis se lamente sur la triste vieillesse que les dieux lui ont réservée : « Infortuné! Que faire à présent? Irai-je dans ma maison? j'y trouverai la solitude d'un vaste palais et l'abandon qui attend ma vie^. Irai-je dans la demeure de Capanée, séjour qui me fut cher lorsque ma fille vivait? mais elle n'est plus, elle qui se plaisait à approcher de mon visage sa bouche caressante, et à tenir sa tête entre mes mains. Pour un père déjà vieux, rien n'est plus doux qu'une fille. Les fils ont l'âme plus fière, moins affectueuse et moins disposée aux caresses. »
J'ai cité volontiers ces plaintes touchantes du vieil Iphis, pour montrer une fois de plus qu'aucun des sentiments de la famille, aucune même des délicatesses de l'amour filial et paternel, comme la douceur particulière qu'un vieux père trouve dans l'affection d'une fille chérie, égale à la joie qu'une
' EuripiJe, les Suppliantes, trad. de M. Artaud. ^ Il a perdu, dans la guerre de Tlièbes, son fils Étéocle, et il perd en ce moment sa fille.
CCXOXE, KVADNl-, PANTilKi:. 217
vieille mère ressent à se voir protégée cl soutenue par son fils, rien entin de ces émotions touchantes et pieuses n'est inconnu clans l'antiquité, et que l'art y exprime avec une simplicité élorpiente tout ce que l'ossent le cœur de riiomme. Mais ce que non-; montre surtout le sacrifice d'Évadné sur le bûcher (!c Capance, c'est l'idée qu'elle a de rallachemcnl conjugal, de la fidélité exclusive qu'elle croit devoir garder à son époux jusque dans la tombe. D'CEnone à Évadné, il semble que l'amour conjugal soit devenu un devoir sans cesser d'être une passion capable de dévouements. C'est là le progrès qu'il faut remaripicr dans ces antiques légendes de l'amour conjugal.
De toutes les héroïnes de la douleur conjugale chez les anciens, la plus accomplie et la plus intéressante est la Panihée de Xénophon dans sa Cyropédie.
La Cyropédie est un roman qui a pu servir d'exemple au Télémuque, puisque les événements y sont amenés et disposés de manière à être le texte des leçons de morale que veut donner l'auteur. Le héros est emprunté cà l'histoire; mais l'histoire est arrangée pour faim de Cyrus le modèle d'un bon roi. 11 y aurait bien des choses à dire, à ce propos, sur Xétioplion, sur ce condottiere grec qui, ayant fait la guerre en Orient et s'étant familiarisé avec les mœurs et l'histoire de l'Asie, prit pour héros de son roman v.w despote auquel il prêta toutes les vertus et dont il lit, pour ainsi dire, un Socrate couronné. Le Cyrrs de Xénophon, en effet, ressemble fort à Socrate, et il a surtout, comme Socrate, le goût de moraliser. Ajouterai-je que Xénophon, quoiqu'il fût Athénien, et j'allais presque dire, parce qu'il était Athénien,
IV, 1 d
218 DE l'amour conjugal.
délestait la tlémocralie; que sa liaine de la démocratie allait même jusqu'à détester Athènes; qu'il vécut loin do sa patrie, vantant Âgésilas et les Lacédémonicns, dénigrant Athènes, plutôt Grec qu'Athénien; ayant même déjà, dans son nouveau caractère de Grec, quelque chose de cosmopolite; homme d'un nouveau temps et de nouvelles idées, philosophe plutôt que patriote, disciple de Socrate; dans ses ouvrages ayant l'air de faire fi de la vie publique, vantant et i)réconisant la vie privée et surtout la vie rurale. Je dis la vie rurale plutôt que la vie rustique, car Xénophon n'entend pas être un laboureur : c'est un grand propriétaire, qui réside sur ses domaines, qui connaît l'agriculture, qui la pratique, mais en grand, avec beaucoup d'esclaves et de serviteurs, qu'il commande et qu'il gouverne habilement; homme de guerre et homme de ménage, qui sait élever des chevaux pour la guerre et pour le labourage, des chiens pour la chasse et pour la garde de la maison. Si nous ne savions par l'histoire que la guerre du Péloponèse a ruiné la liberté républicaine en Grèce, nous comprendrions, par les ouvrages seuls de Xénophon, quelle révolution se fait dans les idées des Grecs à ce moment , et combien ils s'éloignent chaque jour davantage du patriotisme de Milliade, île la vertu d'Aristide et même de l'ambition de Thémistocle ou de la grandeur de Périclès. L'homme et le philosophe prennent le dessus sur le citoyen.
Dans une des leçons de morale que le Cyrus de Xénoiihon fait aussi volontiers que Socrate, nous trouvons ce personnage de Panthée, qui n'est peut-
ŒXONE, KVADNK, l'ANTIlKn. 219
être pas complélemenl fabuleux, uon plus que le Cyt'us, mais dont Xénoplion a voulu Tairo un lypcdc la fidélité conjugale, de luêino qu'il faisait do Cyrus le type d'un roi parfait. Xénophon avait, sur l'éducation des femmes, les idées de l'école dcSocrate; non que cette école voulût transporter la fcmine de la famille dans le monde : elle voulait seulement, — et en cela, comme en presque tout le reste, elle avait le pressenlimcnl de la société qu'a créée plus tard le christianisme, — elle voulait seulement que la femme fût la compagne de l'homme et non son esclave; elle lui donnait l'égalité dans le cercle de la famille et du ménage. « Tout ce qui est conforme aux facultés que le ciel a départies aux deux sexes est honnête et beau, dit Ischomaque dans V Économique '. 11 est, en effet, honnête pour une femme de garder la maison plutôt i|ue de s'absenter souvent; de même qu'un homme renfermé chez lui est bien moins à sa place que lorsqu'il est occupé des affaires du dehors Ma femme,
regarde-toi donc comme la conservatrice des lois do
notre ménage Reine de ta maison, use de tout ton
pouvoir pour honorer et louer ceux qui le mériteront, pour réprimander et châtier ceux qui rendront la sévérité nécessaire. » Quelle sera, selon Ischoma(pic, la récompense de tant de laborieuses fonctions soigneusement remplies? « La plus douce de tes jouissances, dit lsclionia(pie à sa femme, ce sera quand, devenue plus parfaite que moi , tu trouveras en moi le plus soumis des époux; quand, loin de craindre que l'càge n'éloigne de loi la considération , tu senti-
' Chap.Vll, VllIctlX.
220 DE l'amour conjugal.
ras, au contraire, que, plus lu le montreras bonne ménagère, gardienne vigilante de rinnocence de nos enfants , plus lu verras avec les ans s'accroître envers toi les respects de toute la maison. »
Voilcà les principes de Xénophon sur la condition des femmes dans la famille et dans le ménage. Mais la femme d'Ischomaqiie , active et laborieuse , en même temps restant belle et gracieuse (c'est un point que Xénophon n'oublie pas, parce que l'exercice, dit-il, entretient la beauté des femmes), la femme d'ischomaque n'est pas le seul type de la femme dans Xénoplion. il en a créé un autre plus affectueux et plus aimé, et qui aux grâces et aux vertus ajoute les qualités du cœur : c'est la Panlhée de sa Cyropédie. Saint-Évremond dit , dans sa dissertation sur V Alexandre de Racine, qu'on peut être louché des larmes et des plaintes d'une amante qui pleure la mort de son amant, et non pas d'une femme qui se désole de la mort de son mari. Nous reviendrons sur celte bizarre pensée, qui exclut impérieusement l'amour du mariage et qui a été, pendant quelque temps, la doctrine du théâtre et du roman. En créant sa Panthée, Xénophon ne s'est point douté de cette étrange distinction : c'est son mari, non son amant, que Panthée pleure et sur la tombe duquel elle s'immole.
L'histoire de Panlhée commence par une leçon de morale que Cyrus veut donner à Araspe, un de ses courtisans , sur les dangers de l'amour. Panthée, femme d'Abradate , roi de la Siizianc , a été prise dans le camp du roi d'Assyrie dont Cyrus vient de s'emparer. Voyant la beauté inco!n[;arablo
OEXOXE, KVAIINK, PANTIll-:i:. 221
de Panlhce, les Perses l'ont réservée pour Cjrus avec la tenlc où elle s'élail enformcc; mais Cyrus qui, en vrai diïciple de Socralo, sait « les suilcs funestes de l'amour et que la meilleure manière de l'éviter est de fuir en détournant les yeux, quand on voit de belles personnes', » fait apj)eler Araspe, son intime ami dès l'enfance, et le charge de garder la reine de Suziane. « Seigneur, lui dit Araspe, as-tu vu la femme que lu confies à ma garde '{ — Non , répond Cyrus. — Et moi, je l'ai vue lorsniie nous la choisissions pour toi. En entrant dans la tcnle, nous ne la dislinguâmes pas d'abord. Elle était assise à terre, cnlourée de ses femmes et vêluc comme elles; mais ensuite, lorsque, voulant savoir laquelle était la maîtresse, nous les eûmes regardées toutes avec attention, quoiqu'elle fût assise, couverte d'un voile et les yeux baissés , nous remarquâmes une grande différence entre elle et les autres. Nous la priâmes de se lever : ses femmes se levèrent en même temps; elle les surpassait toutes par sa stature, par l'élégance de sa taille et par les grâces qui brillaient
en elle, quoiqu'elle fût simplement vêluc Cyius,
il faut que tu la voies. — J'en suis beaucoup moins
tenté, si elle est telle que tu la dépeins — Crois-tu
donc , reprit Araspe riant, que la beauté ait tant de pouvoir?.... j> Et la conversation continue entre le moraliste couronné et Araspe, qui joue là le rôle des sophistes dans les entretiens de Socrate. L'amour, dit Araspe, dépend de la volonté : on n'aime que lorsqu'on le veut bien. Cyrus soutient, au contraire, que
' .Moiiuiics sur Socraïc, liv. !•', tli-p. III.
222 DE l'aMOLIï r.ONJLGAL.
l'amour a un empire irrésistible. — « Sur les faibles seulement, dit Araspe. — Et pourtant je ne te conseille pas , Araspe , de trop regarder la belle captive. — Je ne crains rien , quand même j'auiais les yeux toujours attachés sur elle. — Eh bien donc, dit Cyrus, c'est à toi que j'en confie la garde '. »
Araspe avait trop présumé de sa vertu : il vit Panthée, il l'aima, il lui avoua son amour, qu'elle rejeta. 11 voulut vaincre sa résistance par des menaces : Panthée avertit Cyrus, qui fit appeler Araspe et lui demanda ce qu'était devenue la force d'àme dont il se vantait. Le discours de Cyrus est à la fois piquant et indulgent : j'y reconnais l'ironie socratique. Mais l'amour d'Ara?pe, qui pour Cyrus ne semble que le texte d'une bonne leçon de morale contre l'amour, a pour nous un autre intérêt. Ce qui soutient Panthée contre Araspe, c'est l'alTeclion qu'elle a pour Abradale, son mari. Elle le décide à quitter le parti du roi d'Assyrie pour le parti du Cyrus; elle l'arme elle-même la veille du jour où il doit combattre sous les drapeaux de Cyrus. Elle lui a fait faire avec ses joyaux des armes d'or qu'elle lui présente. « Ma chère Panthée , lui dit Abradate , tu l'es donc dépouillée de les joyaux pour me faire cette armure? Non, répond-elle, le plus précieux de tous m'est resté; car, si tu te montres aux yeux des autres ce que tu es aux miens, tu seras ma plus riche parure. » En parlant ainsi, elle l'armait elle-même et s'efforçait en pleurant de cacher les larmes dont étaient inondées ses belles joues.
' Cyropédie, liv. V, cbap. 1'',
OENONE, ÉVADNE, l'ANTlIi:!., 223
« Abradate, déjà si digne d'attirer les regards par la beaulc de sa ligure, paraissait plus beau, avait l'air encore plus noble, quand il fut couvert de ses nouvelles armes. Il avait pris, des mains de son ccuyer, les rênes de son char, et se disposait à y monter, lorsque Pantbéc, ayant fait éloigner ceux qui les enlouraieut , « Abradate, lui dit-elle, s'il y eut jamais des femmes qui aimassent leurs époux plus qu'elles-mêmes, sans doute tu me mets au nomljre de ces femmes. Il serait superflu de te prouver, par de longs discours, ce que démontrent bien mieux mes actions. Cependant, quels que soient les sentiments que tu me connais pour toi, j'aimerais mieux, j'en jure par mon amour et par le lien, te suivre au tombeau, où te conduirait une belle mort, que de vivre deshonorée avec un mari déshonoré : tant je me crois faite, ainsi que toi, pour les actions généreuses! Que d'obligations n'avons-nous pas à Cyrus! Captive, destinée à lui appartenir, loin de me traiter en esclave ou de me proposer ma liberté à de honteuses conditions, il m'a conservée pour toi, com.nesi j'avais été
la femme de son frère » Abradate, transporté de
ce qu'il venait d'entendre, posa la main sur la tête de sa femme, et, levant les yeux au ciel, « Grand Jupiter, s'écria-t-il, fais que je me montre digne mari de Panthée et digne ami de C}tus, qui nous a traités l'un et l'autre avec tant d'égards! » A ces mots, il monta sur son char. Quand il y fut placé et que son écuyer l'eut fermé , Panlhée , qui ne pouvait plus embrasser son mari , baisait le cbar. Bientôt le char s'éloigna ; elle le suivit quelque temps sans être aperçue d'Abradate, qui, tournant la Ictc et voyant sa
224 DE l'amour conjlt.al.
femme sur ses pas: « Rassure-toi, Panlhée, adieu! séparons-nous. )) Aussilôt ses eunuques et ses femmes la prirent et la conduisirent à son chariot, où l'ayant couchée ils la recouvrirent d'un pavillon '. »
Il y a de la Lacédémonienne dr.ns Panthée, qui, quelque amour qu'elle ait pour son mari, préfère le voir mort à le voir déshonoré ; mais il y a surtout \z femme fidèlement attachée à son mari et qui, s'il meurt, est décidée à ne lui point survivre. Abradate, en effet, périt dans le combat, et Panlhée alors, revêtant elle-même le corps de son mari de ses plus beaux habits, attend que ses eunuques aient creusé le tombeau où il sera déposé et où il ne sera pas déposé seul. Panthée a pris sa résolution ; mais elle la cache à tout le monde. Cyrus, dès qu'il apprend la mort d'Abradate, se rend auprès de Panthée, « et, lorsqu'il la vil couchée à terre et le corps de son époux étendu à ses côtés, un torrent de larmes coula de ses yeux. Ame généreuse et fidèle, s'écria-t-il , te voilà donc pour jamais séparée de nous! En disant ces mots, il prend la main du mort; cette main reste dans la sienne: un Égyptien 1 avait coupée d'un coup de hache. La vue de celte main mutilée redouble sa douleur. Panthée, en jetant des cris lamentables, la reprend, la baise et tâche de la rejoindre au bras. « Cyrus, dit-elle, le reste de son corps est dans le même état; mais que vous servirait de le regarder? Voilà où l'ont conduit son amour pour moi et je puis ajouter son attachement pour vous. Insensée! sans cesse je l'exhortais à se montrer par ses actions votre digne ami. Pour lui,
' LiT, VI, cliap. IV.
ŒNosE, KVADNK, l'AXi iii;i:. 225
il soiigoail, non au destin qui rallcndait, mais aux' luoyrns de vous servir. Enfin il est niorl sans avoir mérité de reproches; et moi, dont les conseils l'ont conduit au trépas, je vis encore et me vois auprès de lui ! » Cyrus pleurait sans parler; puis, rompant le silène c, il promit à Panlhée, pour la sépulture d'Âbradale, des honneurs dignes de son courage. « Et vous, ajonla-t-il, vous ne resterez point sans appui ; j'honorelai votre sagesse et toutes vos vertus; je vous donnerai quelqu'un pour vous conduire paitout où il vous phiirn d'aller. Dites dans quel lieu vous désirez qu'on vous mène. — Seigneur, ne vous en mettez pas en peine : je ne vous cacherai point auprès de qui j'ai dessein de me rendre. » Après cet entrelien, Cyrus se relira, gémissant sur le sort de la femme qui venait do perdre un tel mari , du mari qui ne devait plus revoir une telle femme. Panlhée fit éloigner ses eunuques, sous prétexte de se livrer sans conlrainlc à sa douleur, et ne retint auprès d'elle que sa nourrice, à qui elle ordonna d'envelopper dans le même lapis le corps de son mari et le sien, quand elle ne serait |)lu>, La nourrice essaya par ses prières de la détourner de son funeste projet; mais, voyant que ses supplications ne faisaient qu'irriter sa maîtresse, elle s'assit en pleurant. Alors Panlhée tira un poignard dont elle s'était munie depuis longtemps, se frappa, cl, posant sa lète sur le sein de son mari, elle expira. La nourrice, en poussant des cris douloureux, couvrit les corps des deux époux, suivant l'ordre qu'elle avait reçu '. »
' Ln. vu. clinp. iir.
226 DE l'amour conjugal.
La Cyropédie a le défaut de tous les romans d'éducation : les événements y sont presque toujours l'occasion d'une prédication que fait Cyrus siu^ la morale, sur la poli ( -que ou sur l'art de la guerre. MaisXénophon s'est racheté par les épisodes, surtout dans l'histoire de Panlhée, où il a été dramatique à son aise et comme les Grecs comprennent le drame, c'est-à-dire en représentant, avec une vérité qui ne craint point d'être naïve , les sentiments du cœur humain. Panthce est un personnage idéal par l'élévation de ses sentiments; mais elle est aussi un personnage naturel par la vérité de ses émotions. Quelle tendresse cl quelle grandeur à la fois dans celte scène où Panthcc arme Abradate pour son dernier combat , avec une armure d'or faite de ses joyaux! Comme le sentiment de l'honneur domine, sans l'étoufter, l'affection conjugale ! C'est même dans celte affection qu'elle prend le principe de son courage : Cyrus l'a respectée comme si elle était la femme de son frère , et l'a conservée à Abradate. Voilà pourquoi elle exhorte magnanimement son mari à risquer même sa vie pour témoigner sa reconnaissance à Cyrus. Dès ce moment et quand nous voyons Panlhée préférer l'honneur à la vie d'Abradate, nous comprenons que, si Abradate meurt , Panlhée ne lui survivra pas. Aussi Xcnophon ne s'amuse pas à nous montrer la résolution de Panlhée et à exprimer les supplications (le la nourrice. Cette résolution est pour nous un événemenl accompli dès la mort d'Abradate. Panlhée, quand Cyrus essaye de la consoler, ne lui répond même qu'avec ces paroles à double entente qui sont familières aux héros du théâtre grec : «Seigneur,
OENONE , EVADXÉ , PANTIIÉE. 227
no VOUS incllcz pas en peine de ma relraile ; je ne vous cacherai point auprès de qui j'ai dessein de me rendre. »
Panlhce ayant , dans le roman de Xénophon, celte attitude toute dramatique, je ne m'étonne point qu'elle soit devenue un des personnages de prédilection du théâlre français au commencement du dix-seplième siècle. Il y a, jusqu'en 1639, cinq ou six tragédies sur ce sujet, et le poète allemand Wieland l'a même repris au milieu du dix-huitième siècle dans sa tragédie ou son dialogue tragique d'Araspe et Panlhée. On peut diviser toutes ces tragédies en deux classes : les unes, qui s'occupent plus de la tendresse et de la fidélité conjugale de Panthéc que de l'amour d'Araspe; les autres, qui, cédant au penchant que la tragédie française a pour les sujets amoureux, ont cherché dans l'amour d'Araspe l'intérêt principal du drame. La tragédie de Panihée du vieil Hardy n'a ni action ni intérêt. Tristan, en 1659, n'a guère mieux traité le sujet, puisqu'il a fait d'Araspe son héros principal. De plus, ce qui, dans la Cyropédie, rend le personnage d'Araspe intéressant et piquant, celte présomption qui lui fait croire qu'il est inaccessible à l'amour, cette réprimande de Cyrus, indulgente et moqueuse, tout cela a disparu dans la tragédie de Tristan. Araspe est un amant comme il y en a tant dans la tragédie française, plein d'amour et ne songeant qu'à sa passion. Son confident Mitrane lui parle-t-il de la colère de Cyrus averti de l'amour qu'il a osé témoigner à Panthée, il répond qu'il lui est beau de mourir pour elle, et il prie seulement Mitrane d'aller raconter sa mort à Panthée :
228 DE l'aMOLR r.(.NJLT,AL.
Dis-lui qu'on n'a point vu qu'en expiant mon crime J'offrisse à son autel une indigne victime, Et que, Yoynnt venir le coup de mon trépas. Je n'ai rien témoigné de faible ni de bas...; Dépeins-lui ma constance et la mets en son lustre; Jure-lui que mon âme était une âme illustre. Et que, dès le moment que j'entrai sous sa loi,
J'eus l'esprit, le courage et la grandeur d'un roi
Milrane, s'il est vrai que ma perte la touche. Qu'il en puisse coûter un hélas à sa bouche. Un soupir à son cœur, une larme à ses yeux, Dès lors cette faveur me rend égal aux dieux, Et mon ombre là-bas, de ces douceurs ravie. N'aura point désormais de regret à la vie'.
Je ne dis pas que ces vers n'aient pas quelque chose de passionné, quoique la passion y soit plus de tête que de cœur ; mais j'aime mieux l'Araspe de la Cyropédie : son caractère et son histoire sont plus vrais et plus piquants.
Tristan et les poêles du commencement du xvip siècle qui ont traité le sujet de Panlhée ne me semblent pas avoir compris la beauté de la scène oii Panlhée arme elle-même son mari, et lui exprime en même temps, d'une manière touchante et généreuse, la tendresse qu'elle a pour lui. Dans Hardy, le premier entretien des deux époux se passe en questions inquiètes de la part d'Âbradale, qui veut savoir de Panlhée si Cyrus n'a point, de propos délibéré, tâché d'ébranler sa foi. Ici je me souviens, malgré moi, de la scène de Y École des femvies où Arnolphe interroge Agnès sur ce qui s'est passé pendant son
' Panlhée de Tristan, acte 111. scène lii.
OEXOXE, ÉVADNÉ, PAXTHÉE. 220
iibsence. Tristan a donné à Abradatc la mémo in.jiiicliule; celle inquiétude va jusqu'à la jalousie, quand il entend les éloges iiilinis que Panthée fait de Cyrus el de sa vertu. La scène touche ainsi à la comédie : « Je crois, dit Âbradate en parlant de Cyrns,
Je crois que, par un soin de la chaste Minerve, Contre les traits d'amour son âme se conserve ; Mais avec tout cela, voudriez-vous jurer Qu'il eût pu jusqu'ici vous voir sans soupirer?
PANTIltE.
Quel étrange penser trouble votre repos? De quoi pâlissez-vous? quelle atteinte vous blesse? Avez-vous un esprit capable de foiblesse? Avez-vous de ma foi conçu quelque soupçon? Doutez-vous de Panthée?
ABRADATF.
En aucune façon.
Celte jalousie d' Abradate ne nous choque pas moins qu'elle ne choque Panthée : elle détruit pour nous l'unité morale du personnage de Panthée. Nous sommes habitués à voir dans Panthée le type de TatTection conjugale : c'est la femme ardemment dévouée à son mari et prête à mourir pour lui et avec lui. Tout autre sentiment la dépare : Je ne parle pas seulement des sentiments qu'elle ressent, je parle de ceux qu'elle inspire. Abradate ne doit pas plus soupçonner Panthée, qu'Admèle ne peut soupçonner Alceste. Concevrions-nous un instant qu'Admèle fût jaloux d'Alceste et doutât de sa foi? Nous ne pouvons pas davantage supposer Abradate soupçonnant Panthée : ses soupçons ramènent Panthée à la mc-