‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 26 sur 63 · LUCRÈCE · texte numérisé non relu

LUCRÈCE

dit Collalin dans la Liicrccc de M. Ponsard. Lucrèce n'écoule pas ces prières et ces maximes:

Je m'absous du forfait, mais non pas du supplice,

répond-elle; Lucrèce ne veut pas qu'une femme puisse, à l'avenir, excuser ses fautes par son exemple \ Klle se frappe donc et meurt pour expier l'ou- Irage qu'elle a subi ; tant est giande et sainte en son âme l'idée de la chasteté conjugale !

Cette idée est tellement le fond môme du personnage de Lucrèce que, quel que soit le poète qui l'ait prise pour sujet, personne n"a osé manquer à cette condition fondamentale; partout, dans Ovide comme dans Tile-Live, dans Shakespeare comme dans Duryer, dans la Clélie de iM"^ de Scudéry comme dans M. Ponsard, Lucrèce est l'héroïne et la martyre de l'honneur conjugal. Les modernes ont souvent transformé ou alléré les personnages de ranti(iuilé qu'ils ont mis sur la scène. L'Achille et l'Iphigénie de Racine ne sont pas TAchille et l'Iphigénie d'Homère ou d'Euripide ; le César de Corneille n'est pas toujours celui de l'hisloire; seul le personnage de Lucrèce est resté intact. M"« de Scudéry a cru devoir lui donner une inclination secrète pour Brutus avant qu'elle épousât Collatin; mais Lucrèce, quand elle se tue, atteste par sa mort, ne croyant plus le pouvoir faire par sa vie, l'inviolabilité de l'honneur conjugal: k Non, dit-elle à ceux qui la supplient de vivre, il ne sera jamais dit que Lucrèce ait appris aux Romains, par son exemple, qu'une femme peut

' « Nce ulla drimlè iiiipU'laa cii/îiiilo Lucrctia; vivat. » (Titc-Livo, liv.l,(!;aii. LVIII.;

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vivre sans gloire. A ces mois, la vcrlueiisc Lucrèce, paraissant plus belle et plus résolue qu'auparavant, tira un poignard qu'elle avait caché, el, haussant le bras et la main, en levant les yeux au ciel comme pour s'offrir en sacrifice aux dieux qu'elle invoquait, elle se l'enfonça dans le sein et tomba, la gorge toute couverte de sang, aux pieds du malheureux Brutus, qui eut le funeste avantage d'avoir le dernier de ses regards et d'entendre son dernier soupir'. »

Ainsi, même dans le romancier le plus hardi à transformer les héros de l'antiquité en héros de salons, Lucrèce, à côté de Brutus devenu galant, garde son caractère de pureté et d'honneur conjugal.

Saint Augustin , dans la Cité de Dieu , ce curieux et profond ouvrage, qui est comme une sorte de jugement dernier porté par le christianisme sur l'auliquité, sur sa morale et sur sa conduite, saint Augustin blâme Lucrèce de s'être tuée : pourquoi se punir du crime qu'elle n'avait pas fait et qu'elle avait souffert? « Ce n'est pas là, dit-il, l'amour delà chasteté : c'est la foiblesse de la pudeur'. » Que veut dire saint Augustin avec cette foiblesse de la pudeur? La force de la pudeur tient à la délicatesse de ses scrupules. Otez-lui cette crainte de la honte, elle n'existe plus. Lucrèce aime mieux mourir que rougir; c'est là ce que lui reproche saint Augustin, qui soutient avec raison qu'elle n'avait point à rougir. Mais qui ne voit que là où la morale ne rougit point, la pudeur rougit, parce que la pudeur craint le soup-

' délie, t. IV, p, 1Î80.

' « Non est pudicitia; cliarilas, sed pudoris infirmitas. s (Ci(é de Dieu., liv. I ^ cbap. XIX.)

Li cr.ÉCE. 235

çon du mal autanl que L; ma! même? Eli quoi! nous applaudissons tous, dans Paul et Virginie, à la pudeur de Virginie aimanl mieux périr que de se laisser sauver par le matelot nu qui lui offre de la porter jusqu'au rivage, si elle consent à quitter elle-même ses vêlements, qui offrent trop de prise aux flots de la mer. Nous trouvons qu'une vie de bonheur passée avec Paul sous les arbres de leur enfance ne vaut pas, toute charmante qu'elle soit, d'être achetée par un moment d'oubli de la pudeur; et nous reprocherions à Lucrèce d'avoir mieux aimé mourir que de supporter, après son outrage, les regards et peut-être les doutes des Romains ! — Elle était innocente. — Oui ; mais c'est la mort qui a témoigné de son innocence'. « Ne pouvant pas, dit saint Augustin, montrer sa conscience aux yeux des liomraes, elle s'est immolée en témoignage de sa chasteté'. » C'est ici le cas de dire qu'on croit aisément aux témoins qui meurent pour ce qu'ils attestent. La mort de Lucrèce a convaincu Ptome et la postérité ; sa vie eût laissé des doutes.

Qu'il me soit permis de citer, à ce propos, l'histoire de Pauline, femme de Sénèque, telle que la raconte Tacite. Quand le centurion vint, de la part de Néron, dénoncer à Sénèque la suprême nécessilé, c'était le mol du temps, c'est-à-dire l'ordre de moiurir que les empereurs romains envoyaient à ceux qu'ils con-

' • Cxterum corpus est tantum violatum, animus insons : mors teslis erit. • i^Tiie-Livc, ibid.)

' « Unde ad oculos lioiuinam mentis suae testera illam pœnam adhibendam putavit, quiLus conscicotiam demoDstrare non potuit. • Cité de Dieu, ibid.)

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damnaient, Sénèque, selon l'usage aussi du temps, prépara son suicide. Il exhorta sa femme Pauline à lui survivre : elle ne le voulut pas et déclara qu'elle mourrait avec son mari. « Sénèque alors, ne voulant pas lui ravir cette gloire et craignant, d'ailleurs, de la laisser en butte aux aflronts, — Je vous avais montré, dit-il, ce qui vous restait encore de douceur dans la vie ; vous aimez mieux la gloire de la mort : je ne vous priverai point de cet honneur. Mourons donc tous deux avec un égal courage, et vous avec plus de gloire que moi, puisque votre mort est volontaire. — Aussitôt ils s'ouvrent avec le même fer les veines des bras... Mais Néron, qui n'avait aucune haine particulière contre Pauline, ou pour s'épargner de nouveaux reproches de cruauté, ordonna qu'on l'empêchât de mourir. Les soldats commandèrent donc aux esclaves et aux affranchis de lui bander les bras et d'arrêter le sang. Déjà presque évanouie, on ne sait pas si elle y consentit ; mais, comme le monde est toujours disposé à croire le mal, il y eut des gens qui pensèrent que, tant que Pauline avait cru Néron implacable, elle avait cherché lagloire de mourir avec son mari; mais que, lorsqu'elle avait eu l'espoir d'être épargnée, elle avait cédé à la douceur de vivre. Elle vécut, en effet, encore quelques années, mais en gardant dignement le souvenir de son mari, et montrant, par la pâleur de ses membres et de son visage, combien son dévouement lui avait pris de sang et de vie '. »

Si Pauline, parce qu'elle a survécu à Sénèque, a vii

' Tacite, Annales, liv. XV, cliap LXIII et LXIV.

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le monde (loulprdc son drvoiir'monl, Liicivcc, survivant à l'oiitingo, aurait vu (loiilor aussi de son honneur. J'ajoute ([ne, dans le di'nouonient, je conçois qu'il y ait des degrés cl (\ue l'on n(> soit point coupable de s'arrêter avant le dernier. Dans l'honneur, il n'y a point de degrés. Pauline pouvait vivre dignement, comme elle a vécu, avec le souvenir d'un dévouement commencé et non achevé ; Lucrèce ne pouvait pas vivre, n'ayant plus l'intégrité de son honneur.

Je sais bien que saint Augustin oppose à Lucrèce l'exemple des femmes chrétiennes qui, ravies par les barbares et livrées à leurs caprices, ont vécu soutenues par le témoignage que leur conscience rendait à leur chasteté. Mais saint Augdistin explique luimême ce qui a donné à ces chrétiennes outragées la force de vivre : c'est que, soit chez les barbares, soit rentrées dans leur patrie, elles vivaient sous l'œil de Dieu, dans la pratique de la piété et de la pénitence. Elles pouvaient, grâce aux œuvres de la foi chrétienne, prouver leur pureté par leur vie; elles avaient, dans celte carrière de réhabilitation, tous les encouragements de la société chrétienne, l'appui des prêtres, des évêques, et, au besoin, les austérités de la vie monastique, qui étaient un témoignage perpétuel de leur vertu et de leur courage. Lucrèce ne pouvait invoquer d'autre témoignage que celui de la mort : elle l'a fait, et elle ne s'est point trompée, car son nom est resté, dans la mémoire des hommes, comme le type impérissable de l'honneur et de la chaslolé conjugale'.

' Saint Aujustin ajou'cquo, si niOiiic Luciècc a voulu so punir d'avoir

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Le récit que Tile-Live fait de Lucrèce a un double intérêt ; d'abord l'intérêt qui s'attache à sa vertu et à sa mort ; ensuite l'intérêt qui s'attache à Rome et à sa liberté, qui va naître du sang de Lucrèce comme d'une semence généreuse. Ce second intérêt domine le premier. Partout, en eflet, où Tite-Live fait intervenir les personnes privées et leurs aventures, c'est pour les subordonner à Rome et à la grandeur romaine, qui est le sujet véritable de son histoire et qui en fait l'unité. Dans le combat des Horaces et des Curiacës, Corneille voit les affections et les parentés rompues, la douleur de Sabine et de Camille, et nous avons besoin de la présence du vieil Horace pour ne pas préférer à l'intérêt de la grandeur romaine l'amour de Cvniace et de Camille. Dans Tile-Live, la famille et l'amour s'effacent, Rome seule apparaît. Telle est aussi l'histoire de Lucrèce. Tite-Live nous montre la femme qui meurt pour attester sa chasteté ; mais, à côté d'elle et au-dessus d'elle, il nous montre Rome délivrée de la tyrannie des Tarquins, et la république consacrée, à sa naissance, par le sacrifice de ce sang généreux. La chasteté romaine a deux fois fondé la liberté romaine : la première fois, contre les Tarquins par le sang de Lucrèce; la seconde fois, contre les Décem-

cià6 a la violonce, dans ce cas encore elle n'aurait pas dû se tuer, si elle avait pu faire une fructueuse pénitence devant ses faux dieuï : « Quamquam nec sic quiJem occidere se debuit, si fructuosam posset apud deos falsos agere pœnitenliam. d [Ibid.) Ce dernier mot absout Lucrèce de son suicide : il n'y avait pas dans l'antiquité de dieux dans le temple desquels Lucrèce pût faire pf'nilcnce de l'affront qu'elle avait reçu.

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virs par le sang de Virginie; et cela sans doute pour montrer le rapport qni existe entre les vertus privées et les vertus publicpies, et comment la pairie n'est libre et forte que là où la famille est pure et honorée.

Le récit de Titc-Live, s'élevant peu à peu de l'avonturc privée à la révolution publique, est plein d'intérêt. 11 commence comme une histoire de Roccace ; il finit comme un poëme épique. Nous sommes d'abord au camp des Tarquins, devant la ville dArdée. Voilà un an que dure le siège. Les fds de Tarquin et leurs amis égaycnt les ennuis du siège par les plaisirs de la table. Un soir, soupant chez Sexlus Tarquin, ils se mettent à parler de leurs femmes ; chacun vante la sienne et la préfère à celles des autres. Collatin, qui était de la famille royale, loue aussi sa femme Lucrèce; et, la dispute s'échauffant, « A quoi bon tant de paroles? dit Collatin; allons à Rome surprendre nos femmes : nous verrons bien à quoi chacune s'occupe, et, comme elles ne nous attendent pas, l'épreuve sera bonne. » Ils montent à cheval et arrivent à Rome. Les femmes des Tarquins étaient à table, mangeant et jouant avec leurs compagnes. De là ils vont à Collatie et trouvent Lucrèce veillant avec ses servantes et filant de la laine. Les jeunes princes reconnurent que Lucrèce était à la fois la plus belle et la plus sage ; mais cette beauté et cette sagesse tentèrent Sextus et lui inspirèrent sa fatale passion. « De retour au camp, Sextus, dit Ovide, ne peut plus se délivrer du souvenir de Lucrèce, et sa mémoire lui retrace à chaque instant un trait qui le charme : voilà comme elle était assise, comme elle

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