‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 29 sur 63 · LUCRÈCE · texte numérisé non relu

LUCRÈCE

si pur avant l'allcnlat du Tannin, et jo vous prends tous à témoin, dieux et déesses, que je poursuivrai par le fer, par le feu, par toutes les forces possibles, Tarquin, et son épouse, et ses enfants, et toute sa race, et que je ne souffrirai pas que ni eux ni personne règne jamais dans Rome. — Il passe ensuite le couteau à Collalin, à Lucrelius, à Valérius, et tous répètent son serment, étonnes de voir ce réveil de l'âme et de l'esprit de Brutus '. »

Selon que les poêles qui ont traité, après Tite- Lr\-e, le sujet de Lucrèce, se sont rapprochés ou éloignes de ce récit, ils ont plus ou moins réussi. Je ne parle pas d'Ovide, qui semble n'avoir pas compris l'attitude de Lucrèce devant son mari, devant son père et ses amis, qu'elle a elle-même appelés pour leur révéler son aiïronl et leur demander vengeance. Au lieu de la femme liéroïque, décidée à mourir et qui n'a voulu survivre un jour à l'outrage que pour le punir, il en fait une femme embarrassée, « longtemps muette et qui cache son visage sous ses vêtements Trois fois elle essaya de parler, et trois

fois elle s'arrêta ; enfin, osant à j^eine lever les yeux, — Voilà donc encore, dit-elle, ce que je devrai à Sextus : c'est moi qui dois moi-même raconter ma honte! Ses pleurs achevèrent son récit, et son visage se couvrit de rougeur-'. »

' Tite-Livo, ibid., chap. LI\.

' Illa diù rcticet, padiban<laque celât amictu

Ora; fluunt lacrvnjte more pcrenuis aqux.

Ter conata loqui, ter dostitit ; aiisaque qnarlo, Non oculos adtô sustulitilla suos.

244 DE l'amour conjugal.

Dans Tile Live, rien de pareil : point de ces pleurs quii commencent et achèvent le récit, ou qui le remplacent ; quelques paroles énergiques et brèves, comme il convient à une personne décidée à mourir et que la mort adranchit d'avance de la honte. Elle raconte le crime pour demander la vengeance, et, devant celte terrible vengeance qui frappera du même coup les Tarquins et la royauté, nous ne songeons lioint aux difficultés du récit de Lucrèce , parce qu'elle n'y songe pas non plus. Tite-Live a fait bien mieux que d'éluder ces difficultés : il les a Ijravées, et son grand art est d'avoir , dans Lucrèce , montré l'héroïne et caché la femme. C'est la femme, au contraire, qu'Ovide a cherchée et retrouvée dans l'héroïne,

Shakespeare, dans son poëme de Lucrèce, s'est au-si éloigné de Tite-Live, et cela ne lui a guère réussi. On dirait que le grand poète anglais ne s'est, point inquiété du choix de son sujet, et qu'en vrai jeune homme, comme il l'était alors, il n'a songé qu'à avoir un texte pour faire des vers. Rien, dans le poème de Shakespeare, n'est de Rome ou de Tite-Live; tout est d'un poëte qui s'abandonne à son imagination : il oublie, sans hésiter, la vraisemblance morale et la vraisemblance historique ; il médite, il décrit, il raconte selon sa fantaisie et non selon l'histoire. Quand Sextus s'avance la nuit vers

Hoc quoquc Tarquinio debcbimus? Eloquar, induit,

Eloquar infelii dcdecus ipsa mcuni !

Quaeque polest narrât; restabaot ultima : flevit,

Et niatronales erubuere geuœ.

{Fasies, liv. II, 819.)

i.ic.nKCF. 245

la chambre de Lucrèce, le jeune poêle imagine (iiicllc doit être la nuit d'un si grand attentat. Cette nuit-là ne peut pas ressembler aux autres :

L'heure a sonné : c'est l'heure où le sommeil jaloux Étend sur tous les yeux les mystérieux voiles Du funèbre minuit. Le ciel est sans étoiles; L'on n'entend d'autre bruit que le cri des hiboux. C'est l'instant où le loup dépèce sa victime, L'heure où l'innocent dort, l'heure où dans l'univers Le meurtre et la luxure ont les yeux tout ouverts *.

Non-seulement cette nuit a toutes les terreurs du crime ; mais la maison même de Lucrèce, parcourue par le ravisseui", s'émeut et tressaille :

Les verrous, impuissants contre sa volonté, Cèdent Tun apvis l'autre et retirent leur garde, En gémissant pourtant de leur complicité. Si haut que le voleur se retourne et regarde. Le seuil gratte la porte afin de le trahir

Il entre dans la salle où le soir il a vu Lucrèce, et, trouvant sur la table un de ses gants, il le prend; mais une aiguille qui était attachée au gant le pique et voudrait lui dire : « Arrcte-toi, retourne ; tout ce qui appartient à ma maîtresse est chaste et modeste

' Je mo sers de la traduction ingénieuse que M. Lifond a faite du poëmc de Shakespeare. Il a traduit aussi, avec beaucoup d'tatileté et de grâce, les sonnets de la jeunesse de Shakespeare, et son poërae de Venus et Adonis. Malgré mon admiration pour le poêle anglais et mon estime pour le talent de M. Lafond, je ne peux pas cependant aimer beaucoup lesconcctti du poOme de Vénus et Adonis, et les fantaisies du poë.'ue de l.ucrcce.

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comme elle. » Que dites -vous de ces détails de la vie moderne transportés dans le sixième siècle avant Jésus-Christ? Quant à moi, je ne m'inquiéterais pas de ces petites invraisemblances, si elles ajoutaient à l'intérêt, si elles excitaient quelque émotion ; mais elles laissent le lecteur très-froid : il sait trop bien que ce n'est ni le bruit des verrous, ni le. grattement du seuil sur la porte, ni la piqûre de l'aiguille qui arrêtera Sextus. 11 n'y a qu'un moment où l'invention du poète produit quelque émotion et où se sent le grand poëte dramatique de l'avenir : c'est quand Lucrèce, après l'attentat, appelle une de ses servantes et lui demande ce qu'il faut pour écrire à CoUalin:

Va vite me chercher papier, plume, encrier

Je les ai sous la main : épargne-l'en la peine. Que voulais-je te dire ? ah , ma tête est si pleine !,.. Appelle un de mes gens : je veux lui confier Une lettre adressée à mon seigneur et maître.

Ce trouble de Lucrèce est naturel et dramatique. Une seule chose vaut mieux, c'est de ne pas représenter ce trouble et de se hâter vers le dénoùment. Nous ne devons connaître de Lucrèce que sa vertu et sa vengeance.

Duryer, quoique assurément il ne connût pas lo poëme de Shakespeare, a presque la même scène et le même mouvement :

De l'encre, du papier, et qu'on me laisse écrire,

dit Lucrèce à sa conlidentc Livie.

LICULCE. 247

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