‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 30 sur 63 · I.IVIE · texte numérisé non relu

I.IVIE

Tout est prêt.

LLCRÉCE.

Sortez donc jusqu'à ce que j'appelle.

Mais à qui vcux-je écrire et pour quelle nouvelle ' ?

Shakespeare ne rénssil et n'atteint ce que nous attendons de son noni , que lorsqu'il se rapproche de Tilc-Live. Il le paraphrase plutôt qu'il ne le traduit, et on sent partout un jeune homme qui donne carrière à son imagination. Mais cette paraphrase est souvent éloquente et helle. Nous nous souvenons du mot de la Lucrèce de Tite-Live quand elle se tue : V exemple de Lucrèce n'absoudra désormais aucune femme de son déshonneur. Dans Shakespeare, Lucrèce songe à ce que le monde dira d'elle, si elle consent à vivre :

La nourrice, à l'enfant maladif, au matin. Dira, pour l'endormir, ma triste et sombre histoire, Ou, pour l'épouvanter, le seul nom de Tarquin. On verra l'orateur, pour charmer l'auditoire, Dans une même honte accoupler nos deux noms, Et, dans les carrefours où la foule se presse, Les baladins viendront chanter sur tous les tons Comment Tarquin trompa Lucrèce.

Los lieux communs ponl chers aux jeunes poètes, et dans son pocme Shakespeare s'ahandonne volontiers au lieu commun. C'est un lieu commun, par exemple, que cette longue apostrophe à l'Occasion,

' Acte IV.

248 DE l'amour conjugal.

mise dans la bouche de Lucrèce, l'Occasion qui Ionjours favorise le crime et jamais la vertu :

As-tu jamais aidé le pauvre suppliant, Ou porté sa supplique aux puissants de la terre? As-tu prêché la pah au milieu de la guerre, Ou jamais de prison fait sortir l'innocent, Ou guéri le malade, ou bercé la misère? L'aveugle et l'indigent, l'infirme et le boiteux T'appellent vainement de mille et mille vœux :

Tu ne viens pas à leur prière !

Quand le malade meurt, son docteur est au lit ; Quand l'opprimé languit, l'oppresseur se prélasse ; La police est au jeu, quand la peste menace ; Le juge est à dîner, quand la veuve gémit.

Les vers sont beaux, et j'y retrouve même quelques traits du monologue mélancolique d'Hamlet ; mais quelle vraisemblance y a-t-il de mettre une pareille apostrophe dans la bouche de Lucrèce?

Je n'hésite pas à préférer la Lucrèce de M. Ponsard à toutes les autres pièces faites sur le même sujet, parce que M. Ponsard a suivi fidèlement le récit de Tite-Live, et surtout parce qu'il s'en est heureusement inspiré. Personne n'a peint avec plus de charme la vertu de Lucrèce, et, pour mieux faire son tableau, il a représenté en elle la sévère honnêteté de la matrone romaine; si bien que sa Lucrèce n'est pas seulement une femme chaste et pure ; elle est le type même de la chasteté des épouses de la vieille Rome. M. Ponsard n'a pas hésité, suivant en cela l'exemple de Tite-Live, à faire paraître Lucrèce venant demander vengeance de l'at-

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tcnlat de Soxtiis; il n'a pas craint les clifficultcs de ce récif, qui embarrassaient la pruderie d'Ovide; il les a bravées, et cela au Ibéàtre, ce qui est encore plus que de les braver dans l'histoire; enfin il a,' comme Tile-Live, montré sans cesse la liberté de Rome naissant de la mort de Lucrèce. 11 a même consacré un de ses personnages à représenter cette idée, et ce personnage, qui est Brutus, est un des meilleurs rôles de la pièce. Brutus, ou Brute, comme il l'appelle, contrefait l'insensé pour échapper aux soupçons des Tarquins ; mais ce prétendu insensé veille pour Rome et pour la liberté. Il épie l'occasion, il est patient, et, quand ses amis viennent lui dire qu'ils sont prêts et qu'il faut renverser le tyran, Brutus répond qu'il faut attendre. — Attendre quoi donc? —

Un de ces altentats contre le droit commun, Qui, s'adressant à tous, font craindre pour chacun. Athènes récemment en offrit un exemple : Hipparque, autre Tarquin, fui frappé dans un temple. Quinze ans il opprima, quinze ans on le souffrit; 11 outrage une femme, et ce jour il périt.

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