‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 31 sur 63 · VALÈRE · texte numérisé non relu

VALÈRE

Mais quand en viendront-ils à ce point?

BRITCS.

Laisse faire :

L'Impunité les pousse, et c'est en quoi j'espère. Un premier attentat couronné do succès Est un chemin frayé vers les derniers excès.

Ainsi, dans la Lucrcce de M. Ponsard comme dans

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le Guillaume Tell de Schiller, le complot chemine à côté de l'attentat, et ils se joignent, au moment de la mort de Lncrèce, dans la colère vengeresse de Brnlus. Voilà l'occasion que Brutus attendait, mais non pas celle qu'il aurait choisie, car il a pour Lucrèce la plus alTectueuHe estime ; de plus, quand il faisait encore l'insensé, Lucrèce l'a deviné, et Brutus lui a avoué qu'il feignait la folie. Cette intelligence entre Brutus et Lucrèce est le lien des deux actions qui composent la pièce, la mort de Lucrèce et la liberté de Rome. Je ne sais pas si M. Ponsard, en faisant ainsi deviner Brutus par Lucrèce, a pensé qu'il imitait W" de Scudéry. Cependant M"« de Scudéry, dans sa délie, a la première établi ce lien entre Brutus et Lucrèce, qui est un des plus heureux ressorts de la tragédie de M. Ponsard. Seulement M"« de Scudéry avait, selon le goût du temps, supposé une inclination secrète entre Brutus et Lucrèce, et c'était cette inclination qui avait fait deviner à Lucrèce que Brutus feignait la folie.

Dans M. Ponsard, Brutus garde sa gravité. Il y a seulement, entre la femme chaste et le conspirateur austère, une sorte d'alliance morale d'où naissent l'intérêt et l'unité de la pièce.

La supériorité de la Lucrèce de M. Ponsard vient, selon moi, de deux causes. M. Ponsard a respecté la simplicité du sujet, n'y ajoutant que ce qui y touchait de près selon l'histoire, la folie simulée de Brutus et sa haine des Tarquins. Il n'a pas éludé les difficultés, et, pour les surmonter, il a compté avec raison sur Tefiet que doit (Toduire la grandeur morale de Lucrèce. Cette

lucrèof:. 251

grandeur domine et couvre loul. Voilà la première cause du succès de M. Ponsard. La seconde tient aux révolutions qui se font dans le goût du public et dans la lilléralure. Sa tragédie, simple et tout imitée de l'antiquité, a succédé aux drames romanli(jues qui avaient d'abord étonné le public au lieu de l'intéresser, et qui avaient fini par le fatiguer. Les débauches de Timagination, les fictions étranges, les caractères et les sentiments d'exception, le n'ai érigé en bien et le laid en beau, tout cela avait un instant surpris la société française. L'espiil français a ses heures d'orgie en littérature comme en politique; mais il revient vite au bon sens et à l'ordre; souvent même il les exagère. Le goût public, las du tumulte et des convulsions du drame moderne, aspirait au calme, et il sut un gré infini à M. Ponsard de l'y avoir ramené. Tout lui plut dans sa Lucrèce par l"à-propos. Cette rupture avec le moyen âge et avec le seizième siècle, ce retour aux anciens, Tile-Live substitué à Caldéron, ce tableau des mœurs antiques, cette roideur un peu affectée pour nous dédommager des pétulances du drame et du roman d'hier, tout fut pris comme une nouveauté heureuse. Quelques personnes virent bien qu'il y avait là de l'archaïsme plutôt que de l'antiquité. Mais quoi ! pouvons-nous espérer de retrouver l'âge d'or de la poésie? Non; l'inspiration ne peut plus nous venir que par la réflexion, et nous devons compter sur le repentir plutôt que sur l'innocence. La Lucrèce de M. Ponsard eut ce mérite : c'était un repentir heureux de la tragédie moderne, et il plut au public. Nous avions traversé, pour ainsi dire, un

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désert brûlant, où nous avions eu toutes sortes de mirages de fertilité ; les rêves de la soif avaient tournionlé notre cerveau sans jamais désaltérer notre bouche. A ce moment, le plus simple verre d'eau devait nous sembler délicieux.

DE l'amour conjugal DANS SH AKESPF. A RK. — PORCIA. HÉLÈ.NE. — IMOGÙNE. — LRESSIDA. — LADY AiNNE.

Je veux chercher, dans les grands poêles dramatiques modernes, les traits principaux de l'amour conjugal, afin de voir s'ils ont su dunner à ce genre d'amour la grâce et la force qu'il peut avoir aussi bien que toute autre passion. Je commence par Shakespeare.

De tous les poètes dramatiques, Shakespeare est celui qui a représenté la nature humaine le plus impartialement ; il la peint et la met en action sans paraître vouloir prendre parti pour elle ou contre elle. Les autres poêles la montrent en bien ou en mal, meilleure ou pire ; ils nous la font plaindre, ils nous la font admirer, ils nous la font détester. Shakespeare nous la fait voir telle qu'elle est, bonne et mauvaise, grande et petite. Celte impartialité éclate surtout dans ses peintures de femmes. Nulle part il n'y a de femmes plus belles et plus vertueuses, plus touchantes et plus gracieuses : Juliette, iMiranda, Cordélia, Desdémona, Imogcne, Porcia. Nulle part il n'y en a de plus terribles et de plus méchantes, de plus perfides et de plus inconstantes : lady Macbeth, les deux filles du roi Lear, Cîcopâtrc, Crcssida, lady IV. 22

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Anne, 11 a peint admirablement l'amour conjugal dans Porcia, dans Hélène', danslmogènc; et il a peint aussi bien l'infidélité dans Cressida, la faiblesse el la légèreté de cœur dans lady Anne.

Le personnage de Porcia, femme de BruUis, ne représente pas seulement l'amour conjugal dans sa pureté et sa force; il en représente aussi la doctrine, si je puis ainsi parler : « Fille de Caton et savante en la pbilosophie, nous dit Plularcpie * , elle s'était fait une haute idée des droits et des devoirs du mariage, de la communauté de biens et de maux entre les deux époux que crée cette alliance. » N'allons pas croire que Porcia fît des définitions philosophiques de l'intime union que crée le mariage : c'eût été un esprit pédantesque. Celait seulement une femme pénétrée de la dignité de son titre d'épouse. Ainsi Plutarque nous raconte qu'au moment où se faisait la conspiration contre César, Porcia, voyant son mari plus pensif et plus sombre qu'à l'ordinaire, ne voulut point l'interroger avant d'avoir fait une épreuve sur elle-même pour savoir si elle était capable de supporter le mal : elle prit un couteau et se fît une blessure profonde à la cuisse. Le sang jaillit avec abondance, ses servantes accourent et la mettent sur son lit, où bientôt elle est prise par la fièvre ; mais voyant que Brutus se tourmentait fort de cette blessure, elle lui dit à part : a Brutus, je suis fille de Caton, et je vous ai été donnée en mariage, non pour partager seu-

' Tout csl bien qui finit bien, * Vie de Brutus.

lement votre lit et votre table, mais pour partager avec vous vos bonnes et vos mauvaises fortunes. Je n'ai point à me plaindre de rallacbement que vous me témoignez; mais, de mon côté, comment témoigner ce que je voudrais faire et supporter pour l'amour de vous, si je ne sais endurer courageusement avec vous la mauvaise fortune, si je ne sais ressentir avec fermeté l'inquiétude d'une grande résolution? Je sais bien que la femme semble ordinairement trop faible pour comprendre et pour contenir un grand secret ; mais l'éducation et le commerce des hommes de bien peuvent corriger les défauts de la nature, et, étant tille de Caton et femme de Brutus, je puis croire que j'ai quelque force. Je n'ai pas cependant voulu m'y fier, jusqu'à ce que j'aie senti, par l'expérience que je viens de faire, que la peine et la douleur même ne me sauraient vaincre. » En disant ces paroles, elle montra à Brutus sa blessure et lui conta comment elle se l'était faite pour s'éprouver elle-même. Brutus fut fort étonné quand il entendit ces paroles, et, levant les mains au ciel, il pria les dieux qu'ils lui fissent la grâce de mener à bien son entreprise, afin qu'il fût trouvé digne d'être le mari de Porcia'.

La philosophie et surtout l'instinct d'un grand cœur ont révélé à Porcia la dignité du titre d'épouse. Elle ne veut pas que Brutus ait un chagrin ou un péril sans qu'elle en prenne sa part, et comme elle comprend qu'il médite quelque chose de grand et de dangereux, elle veut s'associer à ses desseuis et à ses

• Plutarqup, ibid.

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dangers, non par onriosité, mais par amour. Voilà comme elle entend la rondilion de la femme. Celte condition n'était pas celle que les mœurs de la société antique faisaient à la femme, rcnferméeordinairement dans le gynécée, non pas seulement pour assurer sa pudeur, mais pour défendre sa faiblesse des périls el des soucis du dehors, réservés aux hommes comme seuls capables de les supporter. La revendication que Porcia fait de la part qu'elle doit avoir dans les périls de Brutus, est un des témoignages de la l'évolution qui se faisait alors dans l'étal social des fem.mes.

Non content d'avoir indiqué celte révolution par le récit touchant qu'il fait du courage de Porcia, Plutarque semble avoir voulu l'exjjliquer dans son Traité de r Amour , traité singulier au premier coup d'œil, fort significatif quand on y regarde de près. Il y a de tout dans ce traité, une imitation du Phèdre et du Banquet de Platon, une dissertation sur l'amour; mais ce qui faille fond de la pensée de Plutarque , c'est la glorification du mariage. Ses réflexions ne s'appliquent pas seulement aux égarements de l'amour grec; elles s'appliquent à tous les genres de libertinage, qui excluent tous également le mariage , qui dégradent tous également la femme. Je reconnais, dans le dialogue de Plutarque, les sophismes qu'on a de tout temps employés contre le mariage , par conséquent aussi contre les femmes, qui n'ont de place et de rang dans la société que par le mariage. Un des personnages du dialogue, Prologcno, n'approuve le mariage que parce qu'il enUelicnt la po[)ulat!on ; quant

DANS SIIAKF.SPEARE. 257

au véritable amour, dil-il, les femmes n'y ont aucune part. Daf)luieus combat cette honteuse doctrine. « Le mariage n'est pas seulcnunt le moyen de perpétuer la société humaine: si le mariage n'était qu'une union sans amour et sans amitié, ce serait la dégradation de la nature humaine. L'amour, grâce aux dieux, a part à l'union nuptiale; il la rend douce et heureuse, il en fait la meilleure des amitiés de l'homme. Ne croyons donc pas que les femmes soient incapables d'aiïection et d'amitié. Eh quoi ! elles pe;îvent avoir toutes les autres vertus, et elles n'auraient pas la vertu qui convient le plus à la tendresse naturelle qui est en elles ! Elles aiment leurs maris et leurs enfants au-dessus de tout; elles méritent aussi d'être aimées par leurs maris au-dessus de tout. Cet amour des maris pour leurs femmes n'est pas seulement une justice qu'ils leur doivent, c'est le salut et le bonheur du mariage: car aimer est encore un plus grand bien que d'être aimé, parce qu'il préserve le mari des fautes qui font la ruine des maisons^. »

A mesure qu'il s'éloigne ainsi des idées que l'antiquité se faisait de la condition des femmes, Plutarque arrive à des idées toutes modernes, c'est-à-dire qu'il préfère presque les femmes aux hommes: « Elles sont, dit-il, plus fidèles et plus honnêtes que les hommes en leur amour ^ ; m et il raconte, à l'appui de cette préférence, la belle histoire d'Éponine et de Sabinus, qui, accusé d'avoir conspiré contre Vespasien, resta

' Plularqno, De l'Amour, cbap. XI.

» Chap. LXX.

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caclié dans un souterrain, où sa femme allait le visiter et passait quelques jours avec lui; puis elle revenait à Rome pour déjouer les soupçons, ayant fait croire à tout le monde que son mari était mort, et même en ayant porté le deuil. Les deux époux vécurent ainsi plusieurs années dans leur souterrain, ayant pour consolation de leur adversité leur amour, l'espérance d'un temps meilleur, des enfants nés pendant leur malheur et qui en adoucissaient l'amer^ tume. A la fin, la retraite de Sabinus fut découverte; il fut conduit avec Éponine devant Vespasien et condamné à mort. É|>onine essaya en vain d'obtenir la grâce de son mari, montrant ses deux enfants, qu'elle n'avait enfantés, disait-elle, que pour avoir plus d'intercesseurs auprès de l'empereur. Vespasien fut inflexible, et Éponine alors, cessant de prier et insultant la cruauté de Vespasien, dit qu'elle se félicitait de mourir, sûre d'avoir été plus heureuse, cachée auprès de son mari dans le souterrain qui leur avait servi de retraite, que Vespasien lui-même dans tout l'éclat de la majesté impériale.

L'histoire d'Éponine est belle ; elle a surtout le caractère que j'ai indiqué : elle est de la nouvelle ère de la condition des femmes, c'est-à-dire de l'ère où les femmes, s' approchant, sans le savoir, du christianisme , prenaient déjà dans la société un rang presque égal à celui des hommes.

Shakespeare, dans son Jules César, n'a pas seulement traduit la scène de Plutarque , il en a admira^blement rendu l'esprit et l'intention en faisant de Porcia une véritable épouse chrétienne, c'est-àdire une femme qui veut être associée à la bonne

comme à la mauvaise fortune de son maii. La Porcia de Shakespeare a aussi remarqué que Brulus est sombre et préoccupé. Dès que Brulus est levé, elle se lève à son tour et vient le trouver. « Porcia , lui dit Brutus, quel est votre dessein? Pourquoi vous lever à cette heure? Il n'est pas bon pour vous d'exposer ainsi votre santé délicate à l'air humide du malin.

Porcia. — « Ni pour la vôtre non plus. Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brulus, et hier soir, à souper, vous vous levâtes tout à coup, pensif, soupirant et les bras croisés ; et, quand je demandai ce qui vous préoccupait, vous fixâtes sur moi des regards sévères Mon cher époux, faites-moi connaître la cause de voire chagrin.

Brutus. — « Je ne me porte pas bien, voilà tout.

Porcia. — « Brutus est sage, et, s'il n'était pas en santé, il emploierait les moyens nécessaires pour la recouvrer.

Bkutus. — « Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre lit.

Porcia. — «< Brutus est malade ! Est-ce donc un bon régime que de se promener demi-vêlu et de respirer les humides exhalaisons du malin? Non,

mon cher Brutus; c'est dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez. En vertu de mes droits et de ma place auprès de vous, je dois en être instruite, et à deux genoux je vous conjure, au nom de ma beauté autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour et de ce serment solennel qui a uni nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi qui suis la moitié de vous-même, qui suis vous-même, ce qui

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pèse sur votre âme ! Dites-moi aussi quels sont ceux qui sont venus vous trouver ici celle nuit , car i! est entré six ou sept hommes qui cachaient leur visage à l'obscurité même.

Brutus. — « Ne vous mettez pas à genoux, ma bonne Porcia.

PoRCiA. — « Je n'en aurais pas besoin, si vous étiez bon pour moi, Brutus. Dites moi, Brutus, at-on fait pour nous cette exception aux liens du mariage, que je ne connaîtrais point les secrets qui vous appartiennent? Ne suis-jeun autre vous-même qu'avec des exceptions et des réserves, pour vous tenir compagnie à table, faire l'agrément de votre couche et causer quelquefois avec vous ? N'occupé-je donc que les avenues de votre affection ? Si je n'ai rien de plus, Porcia est la concubine de Brutus et non son épouse,

Brutus. — « Vous êtes ma vraie et honorable épouse, qui m'est aussi chère que les gouttes de sang qui arrivent à mon triste cœur.

Porcia. — a Si cela était vrai, je saurais ce secret. J'en conviens, je suis une femme, mais une femme que le noble Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme d'un bon renom, la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe, ayant un tel père et un tel mari? Dites-moi ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai fait une forte épreuve de ma fermeté : je me suis volontairement blessée ici, à la cuisse. Si je puis porter cette douleur avec patience, ne pourrai-je porter les secrets de mon mari?

Bia'TUS. — (i 0 VOUS, Dioux, rcndoz-moi digne de celle noble femme! Écoulez, écoulez : on frappe. Porcia, rentre nn moment. Bientôt Ion sein va recevoir tous les secrets de mon cœur. »

La Porcia de Shakespeare o^t plus hardie que celle de Plutarque à réclamer sa pnrl des périls de son mari, et il y a, dans l'idée qu'elle a de ses droits cl de ses devoirs, beaucoup de l'épouse chrétienne, beaucoup même de la femme anglaise. Je l'en loue. Le christianisme, en effet, a proclamé plus haut qu'aucune autre doctrine religieuse ou politique l'égalité de la femme et la communauté de biens et de maux dans le mariage. « Joug admirable que celui du mariage! dit Tertullien dans le traité adressé à sa femme ; union dans la foi, dans les prières, dans la pratique de la religion ; deux frères, deux serviteurs du même maître, vivant à côté l'un de l'autre, priant ensemble, agenouillés ensemble, jeûnant ensemble, s'enseignant mutuellement, s'exhortant mutuellement, se soutenant mutuellement, toujours liés l'un à l'autre, dans l'église, à la sainte table, dans le malheur, dans les persécutions, dans les langueurs ; entre eux point de secrets, point d'embarras, point de peines. »

Otez à cette belle définition du mariage ce qu'elle a de particulièrement religieux, la communauté de prières, déjeunes, de communion, et ne faites attention qu'à l'union dans la bonne et dans la mauvaise fortune, au devoir de se soutenir, de se consoler et de s'affermir l'un l'autre : quoi de plus propre au mariage tel que le comprennent la^ loi et la société modernes ? Ne croyons pas cependant que cette ma-

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nière de considérer les droits et les devoii's du mariage ne date que du christianisme : la Porcia de Plutarque montre comment l'idée du mariage s'élevait dans la société païenne et se préparait, pour ainsi dire , à la consécration que le christianisme allait lui donner. Les femmes romaines, surtout à la fin de la république et au commencement de l'empire, sont beaucoup plus libres que les femmes grecques autrefois. Les femmes, jusque-là, ne paraissaient guère dans l'histoire , sinon pour servir de victimes libératrices, comme Lucrèce et Virginie. Elles commencent à y figurer autrement; elles ont pari aux conspirations, aux guerres civiles : voyez Servilie dans la Guerre de Catilina do Salluste ; voyez Fulvie dans les proscriptions. Elles ont part aussi aux intrigues de la cour d'Auguste et des autres Césars : voyez Livie et Agrippine. Les unes se servent de leur nouvelle indépendance pour le plaisir, d'autres pour l'ambition, quelques-unes pour la dignité conjugale, et celles-là sont les devancières légitimes des épouses chrétiennes, attachées inviolablcmcnt à l'adversité et à la prospérité de leurs maris, voulant mourir pour eux : voyez Pauline, qui veut mourir avec Sénèque ; voyez Arria qui, pour encourager son mari à se tuer, se frappe elle-même d'un poignard, le tire tout sanglant de sa poitrine et le duime à son mari en lui disant : « Prends, Fétus, cela ne fait pas de mal. »

Ce que j'aime dans Arria, c'est qu'elle n'était pas seulement une héroïne capable de donner l'exemple de la mort : c'était une femme tendre et dévouée dans tous les moments de sa vie. Pline le Jeune nous raconte

(liiehliios traits toiiclianls (.l'Arria qui la font aimer autant que son grand mot la fait admirer ' . o Son mari ii son fils, dit Pline, étaient tous deux malades et en danger de mort : le fils mourut. Son père et sa mère l'aimaient comme on aime un fils, l'aimant aussi à cause de sa beauté, de sa vertu et de ses rares quaifttés. Arria fit ses funérailles de manière à laisser tout ignorer à son mari, et, quand elle entrait dans sa chambre, elle feignait que son fils vivait encore et que même il allait mieux. Si le père demandait: « Comment va l'enfant ? — lia bien dormi, répondait-elle; il à mangé avec appétit. >■ Quand ses larmes longtemps retenues l'emportaient enfin, elle sortait pour se livrer à sa douleur; puis, après s'être soulagée, elle rentrait les yeux secs, composant son visage et comme laissant à la porte son deuil maternel. Ah ! c'est une grande et belle action de prendre le fer, de se percer la poilrine, d'en arracher le poignard et de le présenter à son mari avec ces mots immortels et presque divins : Cela ne fait pas de mal, Pétus! Mais, quand elle faisait et disait cela, Arria avait devant les yeux sa gloire et son immortalité. Aussi trouvé-je quelque chose déplus grand à cacher ses larmes, à dissimuler sa douleur et à continuer de parler comme une mère après avoir enseveli son fils. • Scribonien, continue Pline, avait levé en Illyrie l'étendard de la révolte contre l'empereur Claude. Pétus était de -son parti. Après la mort de Scribonien, Pétus fut pris et conduit à Rome. Arria supplia les soldats de lalaisser s'embarquer avec son mari: «C'est

' LcUrc is* du •' livre*

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un consulaire, disail-elle, el vous lui donnerez bien quelques esclaves pour le servir, rhabiller et le chausser. Je ferai tout cela à moi seule. » Les soldats refusèrent. Alors elle loua une barque de pêcheur, et dans sa petite barque suivit le vaisseau. Devant Claude elle trouva la femme de Scribonien, qui venait dénoncer le complot el les complices de son mari. « Comment, dit Arria, entendre une femme qui a vu tuer son mari dans ses bras et qui vit ! » Ces paroles montrent qu'ily avait longtemps qu'Arria était décidée à mourir avec Pétus. Son gendre Thraséas la suppliait de renoncer à sa résolution, et, pour la toucher, «Voulez-vous donc, lui disait-il, que votre fille, si un jour je suis forcé de me donner la mort, meure avec moi? — Oui, si elle a vécu avec toi aussi longtemps et dans la même union que j'ai vécu avec Pétus... » Son grand mot vous parait-il plus grand que ce tendre et long dévouement qui l'a amené? Tout le monde célèbre le mot d'Arria ; personne ne parle de sa vie. » Pline a raison : c'est la vie d'Arria qui lui a inspiré son grand et dernier mot. Mais, s'il fallait avoir vécu comme Arria pour parler comme elle dans l'instant suprême, pourquoi Pline veut-il croire qu'Arria, en le disant, songeait à la gloire et à la postérité ? Elle ne songeait encore qu'à soutenir son mari; elle achevait son dévouement sans croire le surpasser ; elle était épouse encore et ne visait point à être une héroïne. J'aime que Pline admire cette vertu qui s'exerce dans l'ombre de la vie domestique, et cette affection conjugale qui domine la douleur maternelle. Il y a là un admirable caractère de femme : l'obscurité du dévouement ajoute à sa grandeur ; mais ce dévoue-

ment mérite qn'Airia ne soit pas soupçonnée d'avoir voulu prononcerun plus beau mot Icjouroù elle disait à son mari, qui hésitait à mourir : Prends, Pétus^ cela ne fait pas de mal, — que le jour où elle disait à Pétus malade et sinformanl avec anxiété de son fils naguère plus malade que lui et déjà mort : L'enfant a bien dormi, il a yris un pi-u de nourriture. Les deux mots se valent par leur cause ; ils vienneiit tous deux d'un grand amour conjugal dans une grande âme.

Arria et Porcia indiquent toutes deux l'idée nouvelle du mariage, quand celte idée rencontrait, pour être mise en pratique, des âmes fortes et pures. Mais ne pensez pas ([u'ici la fermeté nuise en rien ta la tendresse : nous le voyons pour Arria, dont nous connaissons la pieuse et vive affection. Porcia, de son côté, est courageuse contre tous les périls et contre tous les malheurs qu'elle peut partager avec son mari ; elle est faible contre ceux qui l'en séparent. Quelle scène touchante que celle des adieux de Porcia et de Brutus à Élée, au bord de la mer, quand Brutus s'apprête à quitter l'Italie et à transporter en Grèce le théâtre de la guerre I quelle tendresse ardente et contenue ! quelle fermeté au milieu de l'inquiétude et de la douleur conjugales ! « Porcia, dit Plutarque, étant sur le point de se séparer d'avec son mari pour retourner à Rome, tâchait, le mieux qu'elle pouvait, de dissimuler la douleur qu'elle avait en son âme. Elle l'avait sup[,ortée jusque-là avec courage ei avec constance ; mais, ayant jeté les yeux sur un tableau qui représentait les adieux d'Hector et d'Andromaquc, la conformité de cette peinture avec son IV. 23

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chagrin la fit fondre en larmes,, et, allant plusieurs fois clans la même journée devant ce tableau, elle se prenait à pleurer. »

Qu'on ne me demande plus pourquoi j'aime tant la Porcia de Plutarque et de Shakespeare : c'est vraiment une femme ; elle est à la fois forte et faible.

Un vieux poëte français, Garnier, prédécesseur de Hardy et souvent moins dur que lui dans son slyle, quoiqu'il tienne de plus près par le temps à l'érole de Ronsard, Garnier a mis aussi Porcia sur le théâtre. La tragédie française, je l'ai déjà dit, est vouée, dès ses commencements, aux grands discours '. Elle ne sait guère peindre ou créer un caractère. Aussi la Porcia de Garnier n'est ni une héroïne ni une épouse, comme dans Plutarque et dans Shakespeare; elle déclame et elle disserte. Nous n'assistons ni aux instances de Porcia réclamant la part d'un secret qui est un péril, ni aux adieux de Porcia et de Brutus en face du tableau des adieux d'Hector et d'Àndromaque. La Porcia de Garnier attend à Rome la nouvelle de la victoire ou de la défaite de son époux. Elle est inquiète et désolée ; mais que sa douleur est savante ! elle compare ses malheurs à ceux d'Electre et à ceui d'Hécube :

Leurs douleurs, leurs tourments, leurs larmes écoulées, Las ! ne sont pas pour être aux miennes égalées.

Comme elle fait de longs discours, elle en écoute aussi qui ne sont pas moins longs et qui n'ont guère d' à-propos. Ainsi le messager qui vient lui annoncer

' Voir le lome III, cliap. XLVH.

DANS SHAKESPEAHE. 267

la (lérailc de Brntus à Philippes ne manque pas de faire une longue dcscriplion de la bataille, cl Porcia l'écoute patiemment sans lui demander, dès son arrivée, si Biutusest mort ou vivant. La mort de Brutiis n'arrive qu'à la fin du récit ; alors seulement Porcia fait entendre ses lamentations. A peine encore y a-t-il, à ce moment, quelques vers qui expriment, sans déclamation et sans pédantisme, la douleur conjugale :

Tanl que tu as vécu, j'ai bien désiré vivre ; Mais ores étant mort, j'ai désir de te suivre...

Elle se souvient avec désespoir de celte intime union, aujourd'hui détruite, et elle l'exprime d'une manière heureuse, grâce aux tours naïfs de notre ancienne langue : Ma vie, dit-elle,

était demi-sienne,

Tout ainsi que sa mort est aussi demi-mienne.

Après les longs discours, ce que la tragédie française, dès ses commencements aussi, semble aimer le mieux, comme contraste sans doute, c'est le dialogue pressé et coupé , dont Corneille a fait souvent un si heureux usage. Avant la nouvelle de la mort de Brulus, la nourrice de Porcia, essayant de calmer ses inquiétudes ou de les distraire, lui parle de la gloire de son époux, qui a délivré sa patrie de la tyrannie :

Qui meurt pour son pays vit élernellement, .

dit la nourrice.

Qui meurt pour des ingrats meurt inutilement.

2G8 DE l'amour conjugal

répond Porcia, qui connaît mienx l'état de la ?ociété romaine, devenue incapable d'êlre libre. Le vers est beau, la pensée juste, et le sentiment amer et douloureux.

J'ai voulu étudier le personnage de Porcia dans Plutarque et Shakespeare , celui d'Arria dans Pline le Jeune, parce que Porcia et Arria nous représentent l'idée que nous nous faisons de l'épouse, c'est-à-dire de la femme appelée à vivre à côté de l'homme comme sa compagne et son égale. Mais Porcia n'est pas le seul personnage de Shakespeare destiné à exprimer l'amour conjugal. Hélène, dans Tout est bien gui finit bien, et Imogène, dans Cymbeline, expriment cet amour d'une manière plus vive et plus gracieuse d'une part, plus forte et plus dramatique de l'autre, surtout d'une manière plus moderne, et ce n'est pas leur moindre charme. Ces deux personnages, en effet, sont empruntés aux romans et aux nouvelles du moyen âge, Hélène au conte de Gilette de Narbonve dans Boccace, et Imogène au roman de la Violette.

Hélène ou Gilette de Narbonne était fille d'un médecin fort habile et fort charitable qui, en mourant, ne laissa à sa fille que peu de biens et quelques receltes merveilleuses qu'elle employait, comme son père, à guérir les pauvres. En ce temps-là, le roi de France était très-malade ; il avait essayé toutes sortes de médecins et toutes sortes de remèdes : aucun ne le soulageait. On lui parla de Gilette de Narbonne et des secrets qu'elle avait pour guérir les maladies les plusgraves.il la fit venir : « Tu auras, lui dit-il, la récompense que tu voudras. Guéris-moi seulement. — Je ne souhaite qu'une récompense : j'aime quel-

qu'un. Donncz-lo-moi pour époux, si je vous guéris. — J'y consens, à condition que ce ne sera pas un de mes fils. — Non, ce n'est pas un de vos fils. — Ni moi ? — Oh non ! » I.e roi guérit, et Gilelte alors le pria d'assembler les seigneurs de sa cour; puis, allant de l'un à l'autre avec une coquetterie gracieuse, « Je suis jeune, disait-elle, et j'ai pour dot la promesse du roi. Que feriez-vous pour moi, monseigneur, si je vous choisissais pour mon époux? — Moi, disait l'un, je bâtirais pour vous un beau château avec quatre tourelles et un donjon. — Moi, disait l'autre, je ferais un grand tournoi où je glorifierais votre beauté contre tous les chevaliers du monde. — Kt vous, monseigneur, que ferioz-vous, dit Gilette au jeune comte de Narbonne, dont elle était la vassale et avec qui elle avait été élevée? — Moi, dit le comte, lu sais bien, Gilelte, que j'aime la grâce et ta beauté ; mais tu ne peux pas être ma femme, étant la fille du médecin de mon père. — Hélas ! monseigneur, c'est pourtant vous que j'aime et que je demande au roi de me donner pour époux, selon son serment, dit Gilelte en se jetant aux pieds du roi. »

Le roi exige du jeune comte qu'il épouse Gilette. Celui-ci obéit malgré lui ; il jure qu'il ne la tiendra jamais pour sa femme, et lui ordonne de partir seule pour le Roussillon, ajoutant qu'il la rejoindra dans deux jours, mais décidé à aller faire la guerre en Italie et à ne jamais revoir Gilette, ou plutôt Hélène, car ici nous laissons le récit de Boccace pour prendre la pièce de Shakespeare. Hélène part donc ; mais quels adieux touchants elle fait à son époux! quelle tendresse et en même temps quelle

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réserve pleine de pudeur ! Hélène sent bien que le comte ne la épousée qu'à regret. Comment exprimer à la fois sa crainte, son amour, et tout cela dans des adieux qu'elle voit bien queson mari veut abréger?

Bertrand '. — « Allons] je suis très-pressé. Adieu ; rendez-vous chez moi.

Hélène. — « Je vous prie de m'excuscr, monseigneur, si

Bertrand, — « Eh bien, que voulez-vous dire ?

Hélène. — « Je ne mérite pas le bonheur que je possède ; je n'ose dire qu'il est mien, et cependant il

l'est Mais, comme un voleur craintif, je voudrais

dérober ce qui m'appartient légitimement.

Bertrand. — « Que voulez-vous ?

Hélène. — « Quelquechose, — peu de chose, — rien. Je n'ose vous dire ce que je voudrais. Seigneur, quand des étrangers, quand des ennemis se séparent, ils ne s'embrassent pas. »

Bientôt elle apprend que le '^omte a résolu de s'exiler [^ur toujours du Roussillon plutôt que de la traiter comme sa femme. Quelle douleur alors! quelle résolution touchante de s'exiler elle-même plutôt que de voir son mari quitter, à cause d'elle, sa patrie et sa famille! «Je vais partir, s'écrie-t-clle, puisque c'est mon séjour en ces lieux qui l'en lient éloigné Non, quand on respirerait ici l'air du paradis et quand on y serait servi par les anges, je veux partir, alin que la nouvelle de ma fuite aille consoler sou oreille.... »

Ici l'amour conjugal prend le caractère du dévoue-

' C'est If personu^jji ilu eoiule Je .Nai bonne.

ment qui lui est propre. Non que je refuse aux autres amours le mérite du dévoucinent ; mais le dévouemont conjugal, aussi ardent que tout autre, a de plus quclcjne chose de grave et de résigné qui fait croire volontiers à sa persévérance. C'est plus qu'un mouvement passionné, c'est uji devoir s'accomplissanl avec un courage qui commence peut-être par la passion, mais qui coutinue par la vertu. Voyez, par exemple, le changement qui se fait dans Hélène de l'amanle à l'épouse. Elle aime ardemment le comte de Roussillon, puisqu'elle l'a demandé au roi de France pour seule cl unique récompense; mais, quand elle sait la résolution du comte, cet amour, jusque-là vif et gracieux comme celui d'une jeune fille, se tran-^forme et devient dévoué et résigné comme celui d'une épouse. L'injustice et l'orgueil du comte, qui ne veut pas reconnaître une de ses vassales pour sa femme, au lieu d'irriter Hélène et de l'aigrir, lui semblent un châtiment que Dieu lui envoie pour la punir de s'être élevée au-dessus de* son rang. Ce n'est point par ambition pourtant qu'elle a voulu épouser le comte de Roussillon : c'est par pure tendresse. Celle tendresse la soutient dans l'exil qu'elle s'impose plutôt que de l'imposer à son mari. Cette pieuse et tendre résignation à la volonté même injuste d'un époux, est un des traits les plus caractéristiques et les plus touchants de l'amour conjugal, un de ceux que Shakespeare a le mieux exprimés'.

' Ai-je besoin «rajouter que Gilette dans Boccace, oii Hélène dans la pièee Je Sliakespcare, finit par triompher de la rôpugnance de son ('[loux, qui la rccouodit pour sa femme?

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Imogcne, dans Ctjmbeline, a pour son é|.oiix Posihîiinns la même tendresse el le même dévouement qu'Hélène pour le comte de RoussiJion. Fille de Cymbeline, roi de la Grande-Bretagne, Imogcne a choisi entre tous Postliumus, simple chevalier romain. Son père ne voulait point consentir à cette union, et Posthumus a été forcé de quitter l'Angleterre. Trompé par de perfides rapports, il croit que, pendant son absence, Imogène a trahi la foi qu'elle lui avait jurée, et, plein de jalousie et de colère , il revient en Angleterre pour se venger d'elle. Il lui écrit qu'il est arrivé à Milford et qu'elle vienne le trouver. C'est là qu'il veut la tuer; mais Imogène, pleine de joie, ignorant les injustes soupçons et les cruels desseins de son époux, aussitôt qu'elle apprend que Poslhumus est à Milford, — « Entends-tu, Pisanio? dit-elle au serviteur de son mari ; il est au havre de Milford. Dismoi, quelle est la distance d'ici là? Si, pour une affaire de peu d'importance, on met une semaine à parcourir cette distance, ne pourrai-je, moi, y voler en un jour?.... Dis-moi, Pisanio, et parle vite.... combien y a-t-il d'ici à ce bienhcnreux Milford?.... Mais d'abord dis-moi comment nous pourrons partir d'ici et comment nous ferons pour excuser mon absence pendant l'intervalle qui s'écoulera entre mon départ et mon retour? — Avant tout, songeons à partir. Pourquoi préparer l'excuse avant l'acte ?.. . nous en parlerons plus tard. Dis-moi, je te prie, combien de vingtaines de milles nous pouvons parcourir en l'espace d'une heure?

Pisanio. — « Une vinalaine do milles dans Tinter-

vallc d'un soleil à l'antre, c'est assez ponr vous; c'est mémo Irop pent-èlre.

iMOGÈXE. — « Comment donc ? mais nn homme qui marcherait à son supplice ne pourrait aller plus lentement. J'ai entendu parlrr de courses de chevaux, à propos desquelles on faisait des paris et où les chevaux couraient plus vite que ne s'écoule le sable de nos horloges. Parlons sérieusement. Va dire à ma suivante qu'elle simule une indisposition et té- • moigne l'intention de retourner chez son père; procure-moi sur-le-champ des habits de voyage communs et grossiers comme en porterait la f'^mtne d'un paysan.

PiSANio. — « Madame, veuillez y réfléchir.

iMor.ÈNE. — " Pisanio, je ne regarde ni à droite, ni à gauche, ni en arrière; je vais uniquement devant moi. Tout le reste pour moi est couvert d'un épais brouillard. Hâte-toi, je te prie; fais ce que je te t'ordonne. Il n'y a plus rien à dire; il n'y a de praticable pour moi que le chemin de Milford. »

Voilà de ces cris du cœur qu'entend l'imagination du poète, auxquels il sert d'écho et qu'il fait retentir à toutes les oreilles. Toutes les femmes qui ont aim.é ont eu l'impatience passionnée d'Imogène ; toutes ont voulu, comme elle, raccourcir le temps, l'espace, et abréger, ne fût-ce que d'une minute, l'absence qui les désole. Mais il n'y a que l'Imogènc de Shakespeare qui ait su donner à son impatience celte expression poétique. Ajoutons, pour combattre les détracteurs de l'amour conjugal, que l'amour le plus vif, mêriie celui qui ne serait pas consacré par le devoir et qu'on veut croire d'autant plus ardent qu'il est moins légitim'^, ne pourrait pas parler un auîr"

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langage qu'lmogène. La tendresse n'a donc pas besoin de s'aviver par la faute, et réponse peut être ' aussi passionnée que l'amante.

Autant la lidélité passionnée de la femme éclate dans Imogène, autant l'inconstance éclate dans Cressida. Troïle et Cressida sont une des plus singulières pièces de Shalvespeare. A voir tous les héros de l'Iliade qui y figurent, il semble que le poëte n'ait cherché qu'une occasion de représenter ces héros comme le moyen âge les concevait, c'est-à-dire en y mê'ant licancoup de contes et de légendes. Mais quand on fait altenlion aux trois personnages princi- })aux, Troïle, Cressida et Pandarus, on commence à croire que le poète n'a voulu faire qu'une comédie moqueuse et légère, prenant pour sujet la légèreté du cœur féminin, et pour incidents ou pour intermèdes le siège de Troie et la mort d'Hector. Le cadre est plus grave que le tableau.

Cressida, dans Shakespeare', n'est pas une femme trompeuse et perfide; elle n'est point parjure avec intention : elle l'est par légèreté de cœur et par mobilité de sent i ments ; elle l'est sans le vouloir et sans le savoir. Quand elle dit à Troïle qu'elle l'aime et l'aimera toujours, elle est sincère, elle croit qu'elle sera fidèle et elle veut l'être. Mais quoi! à peine a4-elle quitté Troie et Troïle, à peine est-elle entrée dans le camp des Grecs et a-t-elle vu ces jeunes héros que Troïle luimême, dans ses craintes jalouses, lui représentait comme aimables et qui savent « si bien chanter et si !

' Sliakrspeare, dans sa pièce de Troïle et Cressida, a imite Cliauccr, qui lui-même avait imiti' Boccace, et Boccace avait imité un vieux poëte français, Dcnoil de Sainle-Maure.

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bien danser, tenir île doux propos et jouer à dos jeux ingônieux; » à peine a-l-elle vn et écoulé Diomède, le plus vaillant cl le plus brillant des Grecs, qu'elle se laisse aller à l'aimer. Comme Shakespeare n'est pas seulement un grand peintre, mais aussi un grand interprète du cœur humain, et qu'il fait volontiers l'analyse de ses personnages sans que cela nuise à l'action qu'il leur donne, Cressida nous explique elle-même, et avec vérité, le genre de sensibilité qui la rend si promptemcnt inconstante :! «Oh! que noire sexe est fragile! dit-elle; chélives créatures que nous sommes, l'erreur de nos yeux entraîne celle de notre cœur. » Tout ce qui est gracieux et brillant la séduit et la charme; elle a la sensibilité qui est attirée; elle a aussi celle qui attire. Elle enchante les jeunes héros grecs, et ils lui plaisent aussi vite qu'elle leur plaît. Nature de courtisane, dit sévèrement le sage Ulysse' ; mais courtisane sans calcul. A Troie, le jeune Troïle avait ravi ses yeux, et comme elle est tout entière à son amour de la minute, elle lui disait, prenant le ciel et la terre à témoin de sa fidélité : « Si je trahis jamais ma foi, si je m'écarte d'un seul pas du sentier de la fidélité, puisse ma mémoire, dans l'avenir le plus lointain, alors que le temps aura vieilli et se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé les pierres de Troie, que le goulTre de l'oubli aura englouti les cités et que de puissants États seront effacés et rentrés dans la poussière du néant,

' « Ces femmes qui ouvrent le livre de leurs pcDsces an premier regard frivole qui veut y lire, croyez-uioi, ces créalures-Ij uiolient lear chasteté au service de l'orcasion. >

';Trad. Benjamin Laroche.)

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puisse ma mémoire être flétrie ! puissé-jeêtrc signalée comme parjure entre les parjures ! Quand on aura dit : aussi inconstante que l'air, l'eau, le vent ou le sable du désert, aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au nourrisson de la génisse, le léopard au chevreau ou la marâtre à son fils, qu'on ajoute, pour exprimer le comble de la perfidie : aussi perfide que Cressida ! » Qui ne croirait à de pareilles protestations? Comment surtout, jeune et amoureux, Troïle n'y croirait-il |ras? Peut-être quelque homme plus âgé et plus avisé par l'expérience penserait-il que l'exagération même de ces paroles peut faire douter de leur sincérité ? Il aurait tort : les paroles de Cressida sont sincères; seulement elles ne sont pas durables. Au moment où ion oncle Pandarus, qui, dans les amours de Troïle et de Cressida, a joué le rôle d'entremetteur, lui annonce qu'il faut quitter ïioie et Troïle pour'retournerdansle camp des Grecs, quelles lamentations encore! quels cris! « Dieux de l'Olympe, que le nom de Cressida soit synonyme d'imposture, si je consens à me séparer de Troïle! Le temps, la violence et la mort peuvent faire de ce corps ce qu'il leur plaira : mon amour est assis sur une base aussi inébranlable que le centre même de la terre. » lûentelle? Non. Cressida croit à son amour inéijranlable, et tout à l'heure pourtant il suffira d'un regard jeté sur Diomède pour qu'elle change d'amour et d'amant.

Shakespeare, avec cette cruelle vérité d'observation qu'il met partout, voulant peindre l'inconstance de la femme, a multiplié les serments d'amour et de fidélité dans la bouche de Cressida, afin de rendre le

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contraste plus saillant lorsque, tout à l'heure, elle va oublier tous ces serments. On dirait qu'il a voulu que Crcssida non-seulement persuadât Troïle, ce qui n'est pas difficile, mais qu'elle nous persuadât nousmêmes de sa fidélité |)Our nous mieux étonner ensuite par su légèreté. 11 a fait plus: voulant |)eindie la femme inconstante, et non pas la femme vénale ou ambitieuse, il a eu soin de ne mêler aucun calcul de gain ou de fortune auxcliangements de (Iressida. Cressida change parce qu'elle est légère, rien de plus ; et, pour mieux marquer que ces changements sont l'effet d'une nature inconstante, Shakespeare a mis, dans le cœur de Cressida, l'amour de Diomède à quelques heures de l'amour de Troïle, le temps d'aller de Troie au camp des Grecs. Il sait que, dans l'histoire naturelle du cœur humain, les cœurs vivement émus par la douleur, surtout chez les personnes qui ont le genre de sensibilité de Cressida, sont aisément accessibles à d'autres sentiments, comme si les émotions s'enchaînaient les unes aux autres, même en se contredisant. 11 sait que l'ivresse d'un nouvel amour s'empare facilement d'un cœur agité et étourdi par le chagrin d'un amour perdu ; il sait enfin que le trouble de l'âme est un acheminement au changement. Il a deux fois mis en action cette observation profondément triste : la première fois, dans Cressida; la seconde fois, dans le personnage de lady Anne de Richard III.

Lady Anne est veuve d'Edouard, prince de Galles, fils de Henri VI. Ce prince de Galles, de la maison de Lancastre, a été tué par le duc de Glocesler, de la maison d'York, celui qui sera plus lard Ri-

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