IV. 2 S
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dès qu'elle a connu la perfidie d'Énée, pourquoi ne l'a-t-elle pas punie? Peul-êlre elle ne l'aurait pas pu. Qu'importe? elle l'eût lenlo. Qu'avait-clle à craindre, puisqu'elle veut mourir? Alors, s'enivrant de cette vengeance qu'elle aurait dû prendre :
J'aurais saisi le fer, allumé les flambeaux, Ravagé tout son camp, brûlé tous ses vaisseaux, Submergé ses sujets, égorgé l'inûdèle, Et son fils, et sa race, et moi-même après elle * !
Puis, quand elle va mourir, elle se reporte aux souvenirs de son amour :
Gages jadis si chers dans un temps plus propice,
dit-elle en voyant sur le bûcher l'épée et les vêtements d'Énée qu'elle y fait déposer;
A Totre cendre au moins qne ma cendre s'unisse! Recevez donc mon âme et calmez mes tourments'!
Telle est la Didon de Virgile ; telle est la femme délaissée qui, dans sa douleur, ne sait que maudire l'époux qui l'a trahie, et mourir même sans vengeance, ou en recommandant seulement sa vengeance aux dieux. Didon, en effet, invoque les dieux contre Énée :
Delille.
faces in castra tulissem,
ImplcssemqQe foros flanimis, natutcquo patrcmque Cum génère eistiniem, luemet super ipsa dedissem.
{Enéide IV, 604.) Dulces exQvisB, dùm fata Deusque sinebant, Accipite banc animam, ineque bis exsohite cuiis.
(Ibid. 6S0.)
!.A FEMME DÉIAISSFE. 291
Soleil, dont les regards euibrassent runivcrs; Reine des dieux, témoin de mes affreux revers ; Triple Hécate, pour qui dans l'horreur des ténèbres Retentièsent les airs de hurlements funèbres ; Pâles filles du Sl\\ ; vous tous, lueubrci dieux, Dieux de Didon mourante, écoutez donc mes vœux' !
Elle demande aux dieux de punir Énée dans son ambition, puisque c'est là seulement qu'il peut souffrir ; qu'il ait cet empire que le destin lui réserve, mais qu'il ne l'ail qu'après de longs combats, qu'après avoir vu tomber ses compagnons les plus chers: qu'enfin, s'il est vainqueur, il ne jouisse pas de ce royaume qu'il achète par le parjure; qu'il tombe avant le temps et qu'il n'ait pas les honneurs de la sépulture M Surtout puisse, entre les descendants d'Énée et les Tyricns de Carihage, régner une implacable haine : rivages contre rivages, flots contre flots, soldats contre soldats, générations contre générations'!
Voilà les imprécations de l'amante irritée; mais comme il y a dans Didon, à côté de l'amante irritée,
' Sol qai terrarum flatnmîs opéra oronia lustras,
Toque liarum ioterpres curarum et coascia Jnno, Noctoroisque Hécate tririis uluiata per orbes, Et Dirae ultrices. et Di uioriciitis Eii&sae, Accipite bxc, nicritumque nialis advertite numeo.
Et Dostras audite preces !
[Enéide IV, «o«.)
* Sed cadat aDie diem roediài]uc iahumatus arenâ !
[Ibid., 613.)
* LiUora littoriLus cootraria, iluctlbus uodas, Imprecor, arma armis; pugoent ipsique nepoles !
JLid., eit.)
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l'épouse délaissée et mourante, celle-ci espère en mourant une antre vengeance et qui tient de plus près à son amour, celle qu'amène le remords, celle qu'elle attend de la conscience d'Énée, toute dure qu'elle soit : il verra de son vaisseau la flamme du bûcher de Didon, et ce seront là les auspices de son voyage'.
Didon meurt et ne se venge point; Médéese venge et ne meurt pas. L'épouse délaissée devient une mère implacable, et, comme elle ne peut frapper son époux parjure que dans ses enfants, elle tue ses enfants. Dans Corneille, Médée est surtout la femme jalouse et la magicienne. Ce n'est pas là tout à fait la vraie Médée, et ce n'est pas de cette manière que nous pouvons comprendre sa fureur et sa cruauté. La vraie Médée est celle d'Euripide, c'est-à-dire une fille barbare qui s'est laissé séduire par l'élégance d'un jeune aventurier grec, abordant à Colchos après mille dangers et pour en courir de plus grands encore. Elle a aimé Jason, elle s'est crue aimée de lui, elle Ta suivi, elle a abandonné pour lui sa patrie et sa famille; elle a cru tout retrouver dans l'amour de Jason, et voilà qu'elle est abandonnée et trahie par lui ! Comment voulez-vous qu'elle ne soit pas furieuse, désespérée? Comment voulez-vous qu'elle puisse reconnaître et aimer encore ses enfants, qui ne lui représentent plus que la perfidie de leur père? Comparons un instant la Médée de Corneille et de >Sénèque avec la Médée d'Euripide : nous comprendrons mieux comment le poëte grec a exprimé dans
' Hauiiat hune oculis ignem crudelis ab allô
Dardaous, et nosliœ secuin ferat ouiina niortis!
[Enéide, IV, C60.)
Médée celte amcre et terrible douleur de la femme délaissée.
« Je vous donne Médée toute méchante qu'elle est, dit Corneille dans l'épîlre dédicatoire de sa tragédie, et ne vous dirai rien pour sa justification... La peinture et la poésin ont cela de commun, entre boancpup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas ques-tion si un visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles do la personne (ju'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifTéremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. »
Voilà le vrai raiiport entre l'art dramatique et la morale. L'art dramatique n'est pas tenu de prêcher la morale et de ne mettre sur la scène que des personnages édifiants. Il peut peindre le mal; seulement il faut qu'il le peigne tel qu'il est, il faut qu'il lui laisse sa laideur et qu'il s'efforce même, comme le dit Corneille, de la représenter au naturel. Ce qui est pernicieux, c'est d'ériger le mal en bien, c'est d'ôtcr au vice son horreur, et de le rendre aimable ou excusable; ce qui est pernicieux enfin, c'est le sophisme et le mensonge. Il y a des auteurs de drames et de romans qui peignent en beau les mauvaises passions
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pendant tout le cours du drame ou du roman, mais qui les punissent au dénoùmenl. Le mal triomphe pondant tout l'ouvrage; il est frappé seulement au dernier chapitre. S[)ectacle corrupteur et qui porte sur la scène, sans la résoudre, l'énigme qui fait icibas le tourment des honnêtes gens et la tentation des âmes faibles, je veux dire la prospérité des méchants en face du malheur des gens de bien.
Le Jason de Corneille est un de ces personnages que la poésie peut tâcher de représenter au naturel, mais qu'elle ne propose pas à notre imitation. Jason est le séducteur et l'égoïste; il a le cœur inconstant, mais chez lui l'inconstance est un calcul, il aime par intérêt et il l'avoue hautement :
Je ne suis pas de ces amants vulgaires;
J'accommode ma Oamme au bien de mes affaires, Et, sous quelque climat que me jette le sort, Par maxime d'État je me fais cet efTort*.
Il explique alors comment, dans l'expédition des Argonautes à Lemnos, il a ;éduit Hypsipyle, reine de Lemnos, pour mieux faire ravitailler l'expédition, et comment, à Colchos, il a aimé Médée pour qu'elle l'aidât à vaincre le di agon qui gardait la Toison d'or. iMaiu tenant, chassé de la Thessalie, réfugié à Corinthe, il aime Creuse, fille du roi de Corinthe. « J'ai trouvé, dit-il en mauvais vers qui expriment de mauvais sentiments.
Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour. De relever mon sort sur les ailes d'amour.
' Corueiilp, 3Icdce.
LA FEM.MI^ Di:i AL^SF.E. 295
Ne croyons pas qu'en ie|)réscnlant ainsi Jason, Corneille ail fait lorl aux personnages de la Grèce héroïque ; tous les vieux héros grecs agissent de la même manière : Thésée, en Crèlo, au|)iès d'Ariane; Ulysse auprès de Circé et de Calypso; Énée qui, de ce côte, est tout Grec, auprès de Didon; plus tard, dans l'histoire, Alcibiade réfugié à Sparte, auprès de la femme du roi Agis. Us aiment tous par intérêt et D'out de passion que par calcul, s'inquiétanl peu du sort de celles qu'ils séduisent : les unes se consolent, comme Ariane qu'épouse Bacchus; les autres meurent, comme Didon. Peu importe du rtsle aux séducteurs : « Que fil Hypsipyle, dit Jason, quand je la quittai pour Médée?
Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,
Elle me souhaita mille et mille malheurs,
Dit que j'étais sans foi, sans cœur, sans conscience,
Et, lasse de le dire, elle prit patience.
Et, maintenant qu'il quitte MéJée pour Creuse,
Médée en son malheur en pourra faire autant.
Si quelque chose peut, dès ce moment, excuser Médée, à nos ytux, de n'eu pas faire autant, c'est assurément cette cruelle légèreté de Jason.
Ne pouvant pas nous intéressera Jason tel que le peint Corneille, nous sommes plus à noire aise pour nous intéresser à Médée, jusqu'à ses crimes au moins. J.a Médée de Corneille a, dès les premiers vers, le caractère que lui donne la tradition :
Sit Medea ferox invictaque'
' Horace, Arl poétique.
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Sa douleur se tourne en colère, et sa colère en vengeance :
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux, garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoin d'uv.e immortelle ardeur, Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, Et m'aidez à venger cette cruelle injure! S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment,
Jason me réiiudie ! Eh 1 qui l'aurait pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'osc-t-il bien quitter après tant de forfaits? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose. Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose? Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés. D'un frère dans la mer les membres dispersés. Lui font-ils présumer mon audace épuisée? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée, Ma rage contre lui n'ait pas où s'assouvir Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? Tu t'abuses, Jason : je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême, Je le ferai par haine, et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare ainsi qu'il nous a joints !
Quelle différence avec Didon! Dans Didon, à peine quelques cris de colère qui expirent dans la douleur; ici, la femme outragée, mais implacable. Avant tout, il faut qu'elle se venge; et qu'on ne lui parle pas de sa faiblesse, de son impuissance : « Votre pays vous hait, lui dit sa confidente;
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi. Dans un si grand revers, que vous reste-t-il?