MÉDÉE
Moi!
Moi ! dis-je, et c'est assez
Ce 77ioi est un des plus sublimes défis que la volonté humaine ail jamais jetés aux événements. Malheureusf-ment Corneille et Sénèque, qui le premier a trouvé ce cri énergique, le gâtent tous deux en Is développant :
Quoi! vous seule, madame?
ré|)ond la confidente effrayée. « Oui, dit Médée,
Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme, Et la terre et la mer, et l'enfer et les cieux, Et le sceptre des rois et la foudre des dieux i !
Ces alliés de toute sorte que Médée assemble autour d'elle, la diminuent au lieu de la grandir ; je l'aimais mieux toute seule. Je voyais la volonté d'une âme forte et outragée défiant le destin et sûre de le vaincre-, je ne vois plus que la magicienne et ses sorcelleries. Corneille a cru comme Sénèque qu'il fallait que Médée fût terrible par ses enchantements. Je ne la veux terrible que par ses passions. Ce qui me touche et m'intéresse en elle, c'est l'épouse quittée après tant de bienfaits; ce n'est pas la sorcière quittée après tant du forfaits. Aussi, dans Corneille, tant que Mé-
* Medea sopercst... Hic mare et terras vides,
Ferramque, «t ifjnes, et Dcos, et fulmina.
(St'nique, Jlédée, v. t«6.j
298 DE l'amolu conjugal.
dée accuse la perfidie de Jason, tant qu'elle atteste les droits de l'hymcnée, quelle que soit la violence de ses plaintes et de ses menaces, je suis pour elle. En vain on lui reproche ses crimes et ses attentats : c'est pour Jason qu'elle les a faits; est-ce à lui de l'en punir? « Peignez, dit-elle au roi de Corinthe, à Créon, père de Creuse,
Peignez mes actions plus noires que la nuit; Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruFt.
Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici.
Je sais gré à Corneille de n'avoir point essayé de disculper ou d'excuser Jason. 11 y a des |)oëtes qui ont voulu le rendre intéressant : c'est prendre le contre-pied du sujet. Jason est une âme basse et frivole; Médéo est une âme farouche et implacable. Qui aimer? qui imiter? Ni l'un ni l'autre. Mais, si j'ai à choisir entre la bassesse et la vengeance, j'aime mieux Médée. Je ne suis donc pas fâché quand je vois Médée accabler Jason de ses reproches : ils sont mérités. Quelle amère ironie dans la scène entre elle et Jason, quand elle voit que Jason veut éviter sa rencontre !
Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux ; C'est à moi d'en partir ; recevez mes adieux. Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose; Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause. C'est pour vous que j'ai fui : c'est vous qui me chassez ! Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez.' Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père, Apaiser de mon sang les mânes de mon frère?
Irai-je en Thessalie, où le nieurlre d'un roi Pour victime aujourd'hui ne demande que moi?
Jason essaye de se défendre; il vcul même que Mcdée lui sache gré de quelque chose. Le roi de Corinlhe voulait qu'elle mourût; Jasou a obtenu qu'elle fût seulement bannie.
ntfitz.
On ne m'a que bannie! ô bonté souveraine !
C'est donc une faveur, et non pas une peine !
Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment.
Et mon exil encor doit un remercîment !
Ainsi, l'avare soif d'un brigand assouvie,
Il s'impute à pitié de nous laisser la vie ;
Quand il n'égorge pas, il croit nous pardonner,
Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner 1
Voilà bien le langage de la femme lâchement trahie et qui revendique ses droits. Mais Médée, après tant de crimes, a-t-elle donc des droits? Oui, sur Jason, qui est son complice et plus que son complice :
Celui-là fait le crime à qui le crime sert. Que chacun, indigné contre ceux de ta femme, L.a traite en ses discours de méchante et d'infâme ; Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur, Tiens-la pour innocente et défends son honneur.
Médée n'est pas seulement la femme outragée dans ses droits : elle est, ce qui est bien plus amer, outragée dans son amour, car elle aime encore Jason en dépit de ses injustices. Aimer et n'être plus aimée! quelle douleur cuisante ! — Mais quoi ! où donc est son pouvoir? où donc est la magicienne qui commande à la nature entière? où donc est ce moi terrible qu'elle
300 DE l'amour conjugal,
jetait en défi au monde entier? Ah! que j'aime bien mieux la femme qui sent sa faiblesse, et qui l'avoue, que la sorcière qui vante son pouvoir !
Misérable! Je puis adoucir des taureaux; La flamme m'obéit, et je commande aux eaux ; L'enfer tremble et les cieux, sitôt que je les nomme ; Et je ne puis toucher les volontés d'un homme !
Puis, avec un de ces retours soudains qui sont propres à l'amour et dont nous croyons trop que Racine a eu seul le secret.
Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté; Je ne m'olTense plus de ta légèreté ; Je sens en tes regards décroître ma colère j De moment en moment ma fureur se modère.
Quelle vérité dans la passion, et comme nous sommes près de la Roxane de Racine, interrompant sa colère pour s'écrier :
Écoutez, Bajazet, je sens queje vous aime'.
Tel est l'amour : il a beau être irrité et furieux, avant tout il est l'amour, et, à mesure que l'objet aimé est devant nos yeux, à mesure que nous lui parlons, même pour l'accuser, même pour le maudire, le charme de l'amour opère, l'âme s'émeut, les sentiments tendres remplacent les sentiments violents, les yeux séduisent le cœur.
Rendons justice à la ^Jédée du vieux Corneille : tant qu'elle se plaint de la perfidie de Jason, tant qu'elle
Iiacinc, linjijzel.
est la femme délaissée et irrité.^, elle nous inlércsse, et nous sommes prêts à la justifier. Mais, quand .--a colère jalouse la pousse jusqu'à tuer ses enfants, Corneille saura-t-il encore nous la faire plaindre, tout en frémissant dhorreur? non. Ce prodige de l'art dramatique, celle Médée qui égorge ses enfants et qui pourtant nous touche et nous émeut, que nous no justifions plus, mais que nous plaignons encore, cette grande et terrible invention n'appartient qu'à Euripide, à celui que la Grèce avait nommé le plus tragique de ses poètes.
Dans la tragédie grecque, le Chœur résume admirablement l'impression qu'Euripide veut nous donner du personnage de Médée tel qu'il l'a conçu : a Je gémis, dit-il, sur la douleur, misérable n:ôre qui vas égorger tes enfants pour venger l'outrage de ta couche et l'injuste abandon d'un époux qui a volé dans les bras d'une autre ' . » Ainsi, dans Euripide, la femme jalouse et irritée doit nous mener à la mère désespérée, et nous y mener de telle manière que nous puissions, comme le Chœur, gémir sur la douleur de celle mère qui égorge ses enfants, et non la délester avec horreur. Les poêles qui ont voulu rendre Médée odieu?e n'ont pas eu beaucoup de peine à prendre pour cela : ils ont enfoncé la porte ouverte. Ee triomphe de l'art et d'Euripide, c'est de faire plaindre Médée. Elle n'est pas, en effet, comme les héros de l'ancien théâtre grec, comme Œdipe et comme Oreste, victime de la fatalité. Ses crimes lui appartiennent, et ce qui l'y pou sse avec un ascendant presque aussi impérieux que celui du des-
' Je me sers de la tradcction de M. Artaacl.
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tin, c'est sa passion, autre fatalité qu'Euripide préfère à celle du vieux théâtre, parce qu'il en est plus le maître, parce que cette fatalité n'est pas, comme l'autre, une énigme que le ciel propose à la terre. Le Chœur d'Euripide n'excuse donc pas la colère deMédée, celte colère furieuse qui la pousse à tuer ses enfants pour punir son époux : il veut seulement que nous concevions combien Médée a souffert et comment ses affreuses souffrances ont amené ses affreuses vengeances.
Dès le commencement, la vieille nourrice de Médée s'entretient de la douleur de sa maîtresse, qui sait que son époux l'abandonne pour une autre femme. Cette douleur est terrible et ne ressemble pas aux douleurs ordinaires : « Elle refuse la nourriture, accablée par la douleur, et ne cesse de se consumer dans les larmes, depuis qu'elle connaît la perfidie de son époux. Les yeux immobiles et baissés vers la terre... elle écoute les conseils de ses amis, ou parfois, détournant son beau visage, elle pleure en elle-rnème son père chéri, sa patrie et la demeure qu'elle a abandonnée pour suivre un époux, qui maintenant la méprise... Elle hait ses enfants; leur vue ne réjouit plus son cœur. Je tremble qu'elle ne forme quelque sinistre projet. C'est une âme impétueuse qui ne peut souffrir l'outrage. »
Voilà Médée; voilà cette sombre douleur, d'autant plus affreuse qu'elle est mêlée de remords, et du remords de tous les crimes qu'elle a faits pour Jason, mais qu'elle a faits en vain. Bientôt nous entendons ses cris et ses imprécations. Elle est encore dans le palais; le Chœur l'écoute avec terreur. Déjà
LA n M.MK i)ki,Aissi:i;. 303
la nourrice picvoyaiitc a f.iil renlrer les enfaiils, qui jouaient avec riiinoccncc de leur âge pendant le désespoir de leur mère : elle ne veut pas que Médéc les voie. « Clicrs enfants, liàlf z-vous de renlrer; ne vous oiïrez pas à ses regards, ne l'approchez pas ; gardez-vous de ce caractère sauvage et des accès terribles de ce cœur allier. Allez, rentrez au plus vile.... Â quels excès va se porter celle âme passionnée, implacable, déchirée par la douleur! p
Euripide n'a donc pas craint de nous montrer les enfants de Médée, de nous intércpser à leur innocence, de nous les faire aimer avant qu'ils soient égorgés par leur mère ; il n'a pas craint que Médée en devienne plus odieuse pour nous. Je reconnais là le poêle qui n'hésite pas à exciter toutes les émotions qui dépendent de son sujet, parce qu'il saura les subordonner à l'émotion principale qu'il veut inspirer et qui fait l'unilé du drame.
Quand nous sommes préparés à l'aspect Je Médée par ses cris de douleur, par la terreur de la vieille nourrice et du Chœur, par ces enfants qu'on dérobe à !a vue de leur mère, Médée enfin parait. Déjà le spectateur sait qu'il peut tout allcndre d'elle : il connaît Médée tout entière, la femme jalouse, l'épouse abandonnée et irritée, la mère furieuse, et, comme pour ajouter à tous ces personnages réunis dans la colère de Médée, la femme barbare qu'un brillant séducteur a amenée en Grèce et qu'il y délaisse lâchement. Ici je dois admirer une des plus belles conceptions du génie d'Euripide. Dans ce que nous savons et ce que nous attendons de Médée, tout est pour la terreur, rien encore pour la pitié. Mais un personnage ne peut
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guère se soutenir seulement par la terreur. 11 ne suffit pas que Médée puisse nous faire trembler, il faut qu'elle nous attendrisse; et alors, au lieu de nou^ montrer l'implacable héroïne de la Colchide, l'épouse furieuse, la mère désespérée, Euripide nous montre Médée venant s'entretenir de sa douleur avec le Chœur, qui l'a appelée par la voix de sa nourrice afin de l'apaiser et de la consolera Médée est venue trouver ces amis qu'elle n'espérait pas dans ce palais où son époux l'abandonne. Elle sait bien qu'ils ne la consoleront pas ; mais ils la plaindront, et la douleur, surtout celle des femmes, aime qu'on la plaigne. Ce n'est plus l'allière et implacable répudiée que nous attendions : la douleur l'a vaincue et comme adoucie. C'est une simple femme, c'est une épouse qui pleure l'abandon d'un époux. Tout à l'heure, quand Médée était encore dans le palais, quelles horribles imprécations ! a 0 puissante Thémis ! vénérable Diane ! vous voyez comment je suis traitée après avoir enchaîné par les serments les plus terribles mon exécrable époux. Puissé-je le voir, lui et son épouse, mis en pièces avec ce palais même, pour l'outrage qu'ils osent me faire! 0 mon père, ô ma patrie, que j'ai honteusement abandonnés après avoir égorgé mon frère ! » — Et la nourrice s'écriait avec terreur : « L'entendezvous ? elle invoque Thémis, exécutrice des imprécations, et Jupiter, dépositaire des serments des mor-
' Le CHOEUB : « Que ne vient-elle à notre vue? Que n'entond-elle nos paroles consolantes qui pourraient calmer sa colère redoutable, la violence de ses passions?... Va donc, chère nourrice, engage-la h sortir du palais pour venir vers nous, et porte- lui ces paroles de notre part. »
tels! ï Maintenant, calmée et non consolée par lc5 paroles amicales du Chœur, c'est une femme malheureuse qui réfléchit sur le triste sort des femmes et sur le sien, plus triste que celui de toutes les autres. Quelles pensées profondes el simples sur la condition des femmes! a Un homme, quand l'intérieur de sa famille lui devient à charge, peut en sortir et délivrer son âme de tout ennui par le commerce de ses amis el des personnages de son âge. Mais nous, nous ne pouvons regarder que dans notre propre cœur. » Puis, quels amers retours sur elle-même! « Entre vous et moi, dit-elle au Chœur des femmes corinthiennes, la condition n'est pas égale. Vous avez une patrie, la maison d'un père, les jouissances de la vie, le commerce de vos amis; et moi, dans l'abandon, dans l'exil, je suis outragée par l'époux qui m'a arrachée à la terre étrangère, sans que ni mère, ni frère, ni parent puisse me conduire au port dans celle tempête! »
Comment ne serions-nous pas touchés, comme le Chœur lui-même, de ces plaintes si simples et si vraies? Voilà bien la condition des femmes. L'homme a, pour oublier les soucis de l'intérieur, le monde et les affaires. La femme honnête, abandonnée par son époux, n'a rien pour se consoler. Le monde, si elle y va, lui est dangereux; l'intérieur lui est affreux, plein, comme il est, des souvenirs de son heureux passé. Elle n'a donc, pour s'entretenir, que les pensées de son âme, qui sont toutes amères el tristes '. Mais Médéeest plus malheureuse encore, car
' Je nie conforme au sons adopté par M. Artaud cc.;irae par tous
30G d;-: l'amolu conjugal.
elle est élraugcrc; elle a quitté pour Jason sa patrie, sa famille. Jason était tout pour elle, cl c'est lui qui la répudie. Âh! qui dans le Chœur et hors du Chœur ne s'intéresserait à cette jeune fille des rives de la Colchide, amenée en Grèce par son séducteur? Il y a, dans l'histoire des voyageurs et des colons modernes, des récits de ce genre, qui montrent que les Jasons sont de tous les temps; mais de tout temps aussi les Jasons sont détestés, de tout temps nous nous intéressons aux victimes de leur ingratitude; et, quand ces femmes lâchement trahies peuvent se venger, nous applaudissons à cette vengeance légitime, nous ne nous étonnons pas non plus que, pour se venger, elles bravent tous les périls. Si elles disent alors, comme la Médée d'F2uripide : « En toute autre occasion, la femme est remplie de crainte; elle redoute les combats et tremble à la vue du fer; mais, lorsqu'elle est outragée dans ses droits d'épouse, il u'esl pas d'âme plus altérée de sang, » — nous sommes prêts à répondre, comme le Chœur répond à Médée : a C'est avec justice que tu te vengeras de ton époux. »
Oui, contre Jason tout est légitime, et, si l'âme de Médée est altérée du sang du perfide, si sa main
les traitucteurs. J'avoue pourtant que j'ai de la peiuc à ne pas ciitrnJie le Ters d'Liuripidc,
d'une façon plus simple et non moins tourliante : les hommes ont leurs amis et leurs affaires pour se distraire; la femme n'a qu'une seule âme, nne seule personne à regarder et avec qui s'entretenir : son mari. Qu'est-ce donc quand c'est par lui qu'elle ett abandonnée?
LA FEMMi: nf.LAlSSKt;. 307
le répand, jamais, élaiil juré clans celle cause, jamais on ne me fera prcinoncor que celte femme est coupable. Mais le sang de ses enfanlsJ est-ce donc ce sang cher et sacre (ju'elle veut verser? J'excuse, j'approuve, je défends l'épouse outragée qui se venge; mais la mère qui lue ses fils, cou ment Euripide s'y prendra-l-il pour me la faire suppoiter, que dis-je? pour me la faire plaindre?
Médée oUc-mèmehésiU', quand clic veut passer du meurtre de sa rivale au meurtre de ses enfants. Elle a fait son plan de vengeance : ses fils porteront des présents à la nouvelle épouse de Jason, « demandant qu'on leur épargne l'exil loin de ce pays. » Ils lui présenteront un péplus d'un léger tissu et une couronne enrichie d'or. Si la jeune fille prend ces ornements pour s'en parei', elle expirera dans les tourments avec tous ceux qui la loucheront elle-même, « Tant est subtil, dit Médée, le poison dont je les pénétrerai ! Ici je m'arrête... je frémis en pensant à l'œuvre qui me reste à accomplir : j'immolerai mes enfants! 11 n'est personne qui puisse les dérober à ma fureur. Après avoir anéanli la famille de Jason, après avoir accompli le plus o<lieux des attentats, je partirai de cette terre, fuyant le meurtre de mes chers enfants; je ne puis supporter d'être la risée de mes ennemis. C'en est fait : que me sert de vivre? Je n'ai ni patrie, ni famille, ni asile contre le malheur. Oh! quelle fut mon erreur de quitter la maison de mes pères et de croire aux paroles d'un Grec! Mais, avec l'aide des dieux, il n'échappera pas à ma vengeance, il ne reverra jamais vivants les fils qu'il a eus de moi ; jamais sa nouvelle épouse ne le rendra père : la cruelle pc-
308 DE l"amoi'P. conjlgal.
rira crucllemciil par l'cfrel de mes poisons. Je ne veux pas qu'on me croie faible, lâche ou insensible. Je suis tour à tour terrible pour mes ennemis et affectueuse pour mes amis. C'est en agissant ainsi que l'homme se fait respecter.
Le chœur. — « Puisque tu nous as fait part de tes desseins, par intérêt pour loi et par respect pour les lois humaines, je dois te détourner de les accomplir.
Médée. — a Vous le tenteriez en vain; mais je dois vous pardonner vos conseils, à vous qui ne souffrez pas comme moi.
Le choeur. — « Quoi! lu oserais faire périr les deux enfants!
Médée. — a Oui, c'est le moyen de déchirer le cœur de mon époux. »
Voilà bien l'empire des passions humaines; voilà bien cette fatalité aussi irrésistible que l'autre, mais qui se connaît, se juge elle-même et ne s'en accomplit pas moins. Médée sait quelle est l'innocence du sang qu'elle va verser; mais quoi ! il faut se venger, il faut anéantir la famille entière en haine de l'époux; il ne faut pas que celui qui n'est plus mari soit encore père. Quand la Godruna des ISibelungen et de VEdda veut se venger d'Attila, son époux, qui a fait périr ses frères, elle égorge les enfanls qu'elle a eus d'Attila et les lui fait manger dans un festin solennel. Effroyable cruauté, digne des mœurs de la Scythie, auxquelles Médée touche par le midi, comme Godruna y touche par le nord, mais qui pari du même principe de haine et de vengeance : frapper l'époux dans le père, anéantir la famille, détruire
LA FEMMK DELAISSEE. 309
tous les lions d'un mariage trahi. Ce besoin de ruine et de carnage, celte soif de destruction est un des effets ordinaires de la passion désespérée. Ajoutez-y, dans Médée et dans Godruna, cette fierté sauvage que rien n'abat. Médée veut être terrible pour ses ennennis. Godruna aussi veut qu'on sache « qu'elle n'est point une femme paisible et douce. » L'orgueil en elles se mêle au désespoir.
Je ne sais pas si je me trompe moi-même ; il me semble qu'en écoutant l'effroyable aveu que fait Médée du meurtre qu'elle prépare, j'ai frémi plus que je n'ai été étonné. Cela m'a paru horrible, mais vraisemblable : j'ai senti que la jalousie d'une femme, surtout celle de Médée, pouvait aller jusque-là; j'ai pensé aussi que tout ce qui était de la nature humaine pouvait être représenté sur la scène, à une condition cependant et qui rentre dans l'étude de la nature humaine , c'est que le crime coûte à qui le commet, c'est que l'homme hésite avant de le faire, c'est qu'il voie et sente l'horreur de son forfait au moment même où il va l'accomplir. Le crime endurci me choque, et je le renvoie à la Cour d'assises. La passion, tantôt incertaine et tantôt furieuse, m'émeut. Telle est Médée. Ne croyez pas, en effet, qu'Eurijiide en fasse une mère dénaturée qui tue ses enfants sans hésiter et froidement : Médée alors serait un monstre et non une femme. Elle aime ses enfants, et elle les tue. Non-seulement elle les aime, elle les caresse et les embrasse. Ses hésitations, si éloquemment représentées par le poète, ont-elles pour but de nous laisser croire qu'elle n'achèvera pas son crime? sont-elles destinées à nous le faire supporter en le rendant dou-
310 iiK l'a.moiu conjugal.
Icux cl inccrlaiii? Non : Eiiri|iicle vciil nous faire supporter, que dis-je? il veut nous faire plaindre Médée. Voilà pourquoi il nous montre combien son crime lui coûte. 11 n'y a que la patience qu'il lui faudrait pour supporter la poifidie de Jason , qui lui coulerait davantage, et voilà ce qui rend le meurtre inévitable. Mais comme son cœur est tourmenté et déchiré! quelles angoisses, quand elle voit ses enfants, (}uand elle les embrasse! Elle les aime donc, toute cruelle qu'elle est. Ah I elle n'est pas cruelle : elle est jalouse. Elle aime ses enfants autant qu'une mère a jamais aimé les siens, et poui tant elle les tuera, j'en suis sûr même quand elle les embrasse. Voilà aussi pourquoi je pleure sur elle et sur eux. Pleurer sur la victime est chose naturelle au cœur de l'homme; mais faire pleurer sur le meurtrier et sur l'assassin , quelle victoire de l'art!
Écoutez Médée, écoulez cette mère, et dites si l'amour maternel a jamais eu , même dans Andromaque (qu'on me pardonne ce blasphème! ) des accents plus touchants et plus pathétiques :
« 0 mes fils, mes fils!... En vain, mes enfants, je vous ai élevés; en vain j'ai supporté pour vous tant de peines et d'inquiétudes; eu vain j'ai souiïert les douleurs de l'enfantement. Sur vous autrefois reposaient mes plus douces espérances; vous deviez nourrir ma vieillesse et, à ma mort, m'ensevelir de vos mains, sort envié parmi les mortels. Maintenant, c'en est fait de celle douce pensée. Séparée de vous, je passerai une vie triste et misérable. Pour vous, vous ne venez |)lus votre mère; vous allez avoir une autre sorte de vie. Ali ! mes enfants, pourquoi tournez-vous
LA FEMME nÉL.MSSRR. 311
VOS yeux vers moi? pourquoi iirailiossoz-voiis ce dernier sourire? Hélas! hélas! (|iic faire? Le cœur me manque, mes amis, quand je vois le regard si doux (le mes enfants. Non! je ne puis. Loin de moi mes horribles projets! j'emmènerai mes fils dans l'exil. Faut-il, en punissant leur père par leur malheur, faire à mon propre cœur une double blessure? Non, certes. Loin de moi tous mes projets!... Mais quoi! souffriraijc qu'on m'outrage, et laisserai-je mes ennemis impunis? 11 faut me venger Non, par les divinités
infernales qui résident chez Plulon, jamais je ne souffrirai que mes enfants restent exposés aux outrages de mes ennemis! Il faut absolument qu'ils meurent, et, puisqu'il le faut, je leur donnerai la mort, moi
qui leur ai donné le jour! Je veux encore une
fois voir mes enfants. Donnez, mes fds, donnez à votre mère votre main à baiser. 0 mains chéries ! ô têtes chéries! Mes enfants, je vous souhaite le bonheur, mais là-bas, car ici votre père vous l'a ravi, 0 doux embrassements ! joues fraîches et délicates, délicieuse haleine!.... Ah! sortez, sortez! je ne puis plus soutenir votre vue, je succomba à tant de maux.... ))
Comment tant d'attendrissement et tant d'amour avec tant de colère et tant de cruauté? Toutes les passions ont ces angoisses contradictoires, qui sont le tourment du cœur humain. Voyez Othello : il aime Desdémone, il l'adore et la tue; il l'embrasse avant (le la tuer : « Haleine parfumée, qui persuaderais presque h la justice de briser son glaive! encore un
baiser, encore un et ce sera le dernier. Jamais
baiser si doux ne fut si fat^l. Je pleure, mais ce sont
312 DE l'amour conjugal.
de cruelles larmes '... » Voilà comment Othello, que la jalousie égare autant que Médée, tue Desdémone en l'adorant, de même que Médée tue ses enfants qu'elle caresse et qu'elle embrasse. Enfin , dernier rapprochement entre ces passions furieuses, nous plaignons Othello comme nous plaignons Médée , et l'amant nous émeut jusque dans l'assassin, comme la mère nous émeut aussi jusque dans la meurtrière.
Une fois qu'elle est sûre de la pitié qu'elle nous inspire pour Médée, la tragédie grecque ne craint pas de pousser jusqu'à l'extrême la pitié que doivent nous inspirer les enfants. Us ne sont pas tués sur le théâtre :
Nec pueros coràm populo Medea trucidet*.
Les Grecs craignaient les spectacles hideux ou affreux ; mais ils ne craignaient pas de porter l'émotion au dernier degré. Nous entendons les cris des enfants que Médée égorge :
Premier enfant , dans Vintérieur du palais. — « Malheur à moi! que faire? où fuir les mains de ma mère?
Second enfant. — « 0 mon frère! nous sommes perdus.
Le chœur. — « Entendez-vous, entendez-vous les cris des enfants? » — Et le Chœur se précipite dans le palais pour arrêter cette mère désespérée. Il n'est plus temps : ils sont morts. Ces cris terribles sont presque le spectacle, mais le spectacle réglé par le
' Sliakfspcarc, Othello.
' Horace, Art poétique.
poêle, el non pas laissé au trouble du jeu des acieuis et au trouble non moins grand des spectateurs. Lo. poêle ne nous fait entendre que les cris qu'il veut que nous entendions; et le Cliœur, qui représente, pour ainsi dire, les spectateurs et leurs émotions, n'a aussi que les émotions que le poëf e veut que nous ayons.
Le poëte n'a pas voulu nous montrer Mcdée pendant qu'elle égorgeait ses enfants; il nous la montre hardiment après, et nous la supportons, toute couverte qu'elle est du sang innocent. Il est vrai qu'Euripide, avec l'art admirable qu'il prenait dans la connaissance du cœur humain, ne nous fait voir Médée qu'en face de Jason , c'esl-à-dire en face du juste objet de sa colère elde sa vengeance. Si je voyais Médée seule, je songerais à sa cruauté; en face de Jason , je songe à son injure. Quelle scène que celte dernière rencontre entre Jason el Médée ! Comme, du liaul du char magique qui la dérobe aux atteintes de Jason, la femme, naguère insultée el humiliée, triomphe orgueilleusement ! mais à quel prix, et combien la mère a payé cher la victoire de la femme! Celle scène fait le dénoûmenl de la tragédie d'Euripide; elle doit donc en donner le dernier mot, c'esl-à-dire nous inspirer le sentiment que le poêle veut que nous remportions. Écoutons quelques mots de ce terrible dialogue entre Jason el Médée :
Medée. — «... J'ai rendu à ton cœur la blessure qu'il m'a faite.
Jason. — « 0 mes enfants, tristes victimes d'une mère dénaturée!