IV
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Médée. — « 0 mes fils ! c'est la perfidie de votre père qui vous a perdus.
Jason. — a Du moins, ce n'est pas ma main qui les a immolés.
Médée. — (( C'est ton orgueil et ton infidélilé!
Jason. — « C'est donc mon hymen avec Creuse qui t'a portée à les faire périr?
MÉnÉE. — y Crois-tu que ce soit un faible outrage pour une femme?
Jason. — « Laisse- moi ensevelir mes enfants et les pleurer.
MÉDÉE — « Rentre dans le palais et ensevelis ta jeune épouse.
Jason. — «J'y vais; mais, hélas! j'ai perdu mes deux enfants.
Médée. — « C'est peu de ces larmes : attends la vieillesse.
Jason. — « 0 mes chers enfants!
Médée. — « Chors h leur mère et non à toi.
Jason. — « Et pourtant tu les a tués!
Médée. — « Pour te désespérer. »
11 n'y pas un mot de ce terrible et fatal dialogue qui n'explique Médée, et qui n'accable Jason sans que nous soyons tentés de le plaindre. C'est « son orgueil et son infidélité » qui ont tué ses enfants. Médée les a frappés « pour le désespérer, » et nous frémissons en voyant qu'elle a réussi. Elle savait oîi elle devait porter le coup : elle savait qu'il fallait frapper l'époux dans le père. Elle l'a fait, et elle triomplie maintenant devoir Jason pleurer. Ces larmes, pourtant, ne suffi-
LA FKMME DÉLAISSÉF:. 3l.>
scfil pas à sa vengeance : elle voil et elle prôdil le moment où Jason sera vieux, sans enfants cl sans appuis ; elle s'aj^plaudil à l'idée de sa vieillesse abandonnée et désolée, conune doit l'être la vieillesse d'un séducteur décrépit. Chacune de ces cruelles [>aro!es, qui tombe sur Jason comme un des coups mérités de la vengeance de Médée, nous fait frémir sans nous révolter : Jason a mérité d'être frappé. Aussi ses malheurs ne me toucheraient en aucune manière, si, dans l'époux parjure, je ne trouvais le père qui veut embrasser au moins une dernière fois le corps de ses enfants. A ce coup, je me sens ému pour Jason. C'est comme père seulement qu'il est resté sensible; c'est par là que -Médée l'a puni; mais c'est aussi par là qu'il me touc|,je, comme me touche le condamné qui s'incline sous un ciiàtiment mérité, et qui se rachète par la douleur de la haine qu'a méritée son crime.
J'ai voulu étudier avec soin la Médée d'Euripide, parce qu'elle est selon moi, dans le théâtre ancien, le type le plus expressif de la femme délaissée et jalouse '. Voyons maintenant ce que Sénèque le tragique a fait de celte grande figure dramatique. Il en a fait une virago, une femme énergique et forte, plutôt qu'une femme passionnée. La Médée romaine a pris des leçons de stoïcisme; cela ne la rend pas plus vertueuse; mais cela donne à sa passion un ton guindé qui m'empêche d'être ému. Sénè(pje ne sait
' Mon confrère et mon ami, M. Lcgoavé, a reproduit, dans sa tragédie de Médée, le caractère de la Médée dEoripide, et je rcn\oie à cette éloquente élude tous ceux qui préfèrent avec raison de beaui ^ers français à une traduction en prose.
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pas peindre la passion : il en fait nne doctrine et surtont une sentence. Quand la nourrice essaye de calmer Médée, celle-ci répond à ses conseils par des maximes.
La nourrice. — « 11 y a des malheurs qui ne comportent plus d'espoir.
Médée. — « Qui n'a plus rien à espérer peut tout entreprendre'. »
Que ce dialogue philosophique est froid, et que nous sommes loin d'Euripide ! Que m'importe, en effet, que Médée soit philosophe ou même qu'elle soit une de ces scélérates endurcies que les vieilles civilisations aiment à représenter sur le théâtre et qu'elles érigent volontiers en grands caractères? 11 faut, si vous voulez que je supporte Médée, que vous me la montriez jalouse, désespérée, furieuse; il faut que vous me la fassiez à la fois plaindre et détester ; il faut enfin que vous me fassiez ressentir sa colère et sa douleur. Mais, si vous n'en faites qu'un mannequin sentencieux, vous me gâtez même le? crimes de Médée en ajoutant l'ennui à l'horreur.
L'autre faute de Sénèque, c'est d'avoir surtout montré la magicienne dans Médée, croyant encore par là rendre Médée plus terrible, mais la rendant seulement plus hideuse. Médée fait un aussi grand étalage des recettes de la sorcellerie que des sentences de la philosophie, et Tun n'est pas plus touchant que l'autre. En vain la nourrice nous décrit les plantes em-
• NLTBIX.
Spes nuUa monstrat rebus afOictis viam.