MEDEA
Qui nil potcst sperare despeiet nihil.
(S^'nèquc, Médée, v. 16 2.)
LA FEMMK DÉLAISSÉE. 317
poisonnées que Médée cueille à minuit, le venin des serpents qu'elle cuit et recuit sur ses fourneaux magiques, le foie des oiseaux funèbres, le cœur d'un hibou et tous les ingrédients de cette affreuse cuisine. En vain nous entendons Médée invoquer les dieux des enfers, les mânes, le chaos : ah ! ce n'est pas là ce qui me rend Médée terrible. Sa passion m'émeut et m'épouvante mille fois plus que sa chimie. Dans la magicienne de Tliéocrite et de Virgile, ce qui me touche, ce sont les cris et les sanglots de l'amour, et non pas les paroles niystéi ieuses que lui enseigne la magie. Je sais trop que l'amant qu'elle appelle n'obéira pas à ses enchantements : elle n'a, pour le faire revenir, d'autre charme que sa beauté, et, si ce charme a perdu son pouvoir, tous les autres sont vains. Dans le Macbeth de Shakespeare, il y a aussi des sorcières qui font leur cuisine sur la scène, et Dieu sait les affreuses drogues qu'elles mettent dans leur chaudière. Mais ce qui fait leur puissance sur Macbeth, ce n'est ni le philtre qu'elles composent, ni les paroles cabalistiques qu'elles prononcent ; il y a un mot plus puissant que tous ceux de la cabale : Tu seras roi! Voilà qui vaut tous les efforts de la sorcellerie. A ce mot vraiment magique, Tambilion s'allume dans l'âme de Macbeth, une ambition plus bouillante et plus affreuse mille fois que le fourneau des sorcières.
Il y a de la magie dans l'âme de l'homme plus que dans toutes les chaudières, et les vrais, les terribles enchantements sont ceux que crée ou que subit la passion. Je prends mon exemple dans l'histoire de Médée elle-même. Quand Jason , à Colchos, suppliait Médée de lui livrer la Toison dOr
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et la persuadait de son amour, où étaient la magie et le pouvoir magique'/ Dans Médée ou dans Jason*. Dans Mijdcc, qui endormait les dragons et apaisait les taureaux furieux, ou dans Jason qui, par son amour, faisait oublier à Médée son honneur, son père et sa pairie? Aujourd'hui encore, à Corinthe, quand Médée se venge et punit Jason, voyez comme Euripide cache ou efface la magicienne pour ne montrer que la femme jalouse et la mère désespérée. A ce moment, les mots qui frappent le plus Jason ne sont pas les paroles magiques qui donnent à Médée le pouvoir de s'envoler dans les airs, mais celles qui expriment le plus sa colère et sa vengeance : « C'est ton orgueil et Ion infidélité qui ont tué tes enfants.,. Va ensevelir ta jeune épouse... Quant à tes enfants, tu n'embrasseras même pas leurs corps expirés... Ta vieillesse sera triste et déîolée. » Voilà le venin et le fiel pires que ceux que préparent les magiciennes.
Nous avons vu dans Didon la femme délaissée qui meurt, dans Médée celle qui se venge. Voyons maintenant les femmes qui supportent avec fermeté et avec dignité l'abandon d'un époux, et qui parfois même surmontent l'infidélité [ar la patience. C'est un grand et nouveau caractère de femme à étudier.
LXIÎl.
SL'ITE DE L'aMOIR CONJIOAL. — LA FEMME DÉLAISSÉE. GRISF.LIDIS ET PALOMBE.
Je cherche dans rantiqnité si, patTîii les femmes trahies et délaissées, il en est une seule qui ait supporté son injure avec celte patience pleine d'humilité que je trouve au moyen âge et dans la société moderne. Dans l'antiiiuilé, loutrs les femmes délaissées ne se vengent pas comme Mcdée, ou ne se tuent pas comme Didon. Il y en a assurément qui se consolent, et ce doit être le plus grand nombre. Mais ne point se consoler et ne point se venger, supporter l'injure et le malheur avec une plainte modeste et soumise, s'humilier sous une main qui reste chère, tout injuste qu'elle est, et s'anéantir devant la volonté d'un époiL\ comme devant la volonté de Dieu, quel est ce genre de vertu où se mêlent ensemble l'amour conjugal et l'humilité chrétienne? quel est ce genre de dévouement dont Grisélidis est le type et que l'antiquité no semblait pas connaître? Le cœur humain n'a pas changé depuis le christianisme; mais il s'est élevé. Le cœur de la femme, par c.\em[)le, s'est élevé en voyant quel rang lui faisait le mariage chrétien.
320 DE l'amolt. conjlgal.
Cette élévation pouvait ne profiter qu'à l'orgueil;
un sentiment plus chrétien a fait que le cœur, sûr
de son droit, a été en même temps disposé à l'ab-
dir|uer, tempérant ainsi la dignité civile par l'iiu-
milité.
Perrault, dans la préface de son conte de Grisélidis, dit qu'il n'a pu rendre croyable la patience de son héroïne qu'en lui faisant regarder les mauvais traitements de son époux comme venant de la main de Dieu. « Sans cela, ajoute-t-il, on la [)rendrait pour la plus stupidc de toutes les femmes, ce qui ne ferait pas assurément un bon effet. » Perrault a raison. La résignation chrétienne a une grande part dans la patience de Grisélidis. Prenons garde cependant : si c'est à Dieu que Grisélidis oflre ses souflranccs, Grisélidis est une sainte. Dans le conte primitif, elle n'est qu'une épouse patiente et dévouée : c'est à son mari qu'elle obéit avec -un dépouillement complet d'elle-même; c'est son mari qu'elle continue d'aimer malgré ses affreuses injustices. Perrault, avec le tour de l'esprit français, craint que cette obéissance et cetteTidélitéàtoute épreuve ne fassent prendre Grisélidis pour la plus stupide des femmes. 11 a tort ^ Oui, nous pouvons délester le mari de Gri-
' La difficulté que trouve Perrault à croire et à faire croire à la patience merveilleuse de Grisélidis perce encore dans l'épilogue de son conte :
Lne JauiC aussi patiectc Que celle dont je relève le pris, Serait partout une chose étonnante Mais ce serait un prodige à Paris.
Aussi je vois que de toutes façons
sélidis, qui ne la tourmente si cruellement que ()Our l'éprouver; et j'aimerais mieux, Dieu me pardonne! un persécuteur sérieux que cet expérimentateur de sang-froid. La colère que nous avons contre le mari ne nous empêche pas pourtant d'admirer la patience et le dévouement de la femme, patience excessive, dit-on : dans les sentiments honnêtes et purs, Tt-xcès ne nous déplaît pas. Voyez les saints. Il y a souv nt de l'excès dans leur vertu ; mais, comme leur vertu éclate surtout par le dépouillement qu'ils font de leur personne et par l'anrantissement du moi humain, nous ne la blâmons pas; nous nous contentons de ne pas l'imiter. La vertu de Grisélidis a ce caractère dahnégalion : c'est une sainte, qui a pris son mari pour Dieu. Je puis ne pas aimer le Dieu qui est fantasque et méchant; j'admire la sainte.
Boccace, Chaucer et Perrault ont raconté l'histoire de Grisélidis, et elle a souvent été mise sur le théâtre jusque dans ces derniers temps. Suus toutes les formes, récit ou drame, Grisélidis a toujours touché le public, grâce à l'intérêt du sujet et du caractère. Prenons le récit du Décaméron, ce singulier recueil de contes, qui commence par la description de la peste de Florence, continue par des histoires d'amour peu édifiantes, et finit, d'une
Grisélidis y sera pea prisée, Et qu'elle y donnera matière de risée
Par ses trop antiques leçons.
Ce n'est pas que la patience Ne soit une vertu des dames de Paris; Mais par un long asagc elles ont la science De la faire exercer par leurs propres maris.
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manière iinpiévue, par la louclianle avcnlure de Grisélidis.
Le marquis de Saluées était un jeune prince, beau et vaillant, qui ne s'occupait que de chasse et de guerre. Il ne voulait pas se marier, se défiant de la fidélité et de l'obéissance de toutes les femmes. En vain ses sujets le pressaient de faire un choix , afin qu'il pût avoir un héritier qui empêchât sa principauté de tomber dans des mains étrangères:
Si donc vous souhaitez qu'à l'hymen je m'engage,
leur icpond-il dans Perrault,
Cherchez une jeune beauté Sans orgueil et sans vanité.
D'une obéissance achevée, D'une patience éprouvée, Et qui n'ait point de volonté.
Je la prendrai, quand vous l'aurez trouvée
Un jour cependant qu'il était à la chasse, il s'égare et rencontre une jeune bergère si belle,, si modeste et dont les traits annonçaient tant de douceur, qu'il se décide à la prendre pour épouse. Voilà Grisélidis marquise de Saluées et qui se tire admirablement de son rôle de princesse. Le marquis de Saluées était heureux. Ilvoulutêtre certain de son bonheur autrement qu'en le possédant : il voulut éprouver sa femme et voir jusqu'où iraient la patience et l'obéissance qu'il attendait d'elle. 11 l'éprouve d'abord dans sa tendresse maternelle. LUe avait de lui deux enfants qu'elle chérissait : il les lui ôlc, et même il lui laisse croire qu'il 'es a condamnés à mourir, parce qu'étant fils d'une
LA FEMMR DÉLAfSSF.E. 323
pauvre l>ergcrc ils ne peuvent pas ôlro appelés h régner sur le marquisat de Saluées. Grisélidis dcsolce s'incline cependant sous la volonté de son époux comme devant celle de Dieu, en disant que celui qui lui a donné ses enfants les lui ôte, et qu'elle doit respecter son arrêt. Le marquis l'éprouve ensuite dans sa fierté d'épouse, car il lui annonce qu'il la répudie et qu'il la renvoie aux champs où il l'a prise. Le conteur italien pousse ici la cruauté du mari et la patience de la femme jusqu'à l'excès. <r Grisélidis, lui dit le marquis de Saluées, le pape me permet de te quitter et de prendre une autre femme.... Tu n'es donc plus mon épouse, et lu vas retourner à la maison de ton père avec la dot que tu m'as apportée. » Grisélidis, en entendant ces cruelles paroles, retint ses larmes et répondit : « Seigneur, j'ai toujours reconnu la distance qu'il y avait entre votre rang et mon humble condition; j'ai toujours senti que ce que j'étais près de vous, je le tenais de Dieu et de vous, non comme un don, mais comme un prêt. Vous voulez le ravoir, et je dois vous le rendre. Voici votre anneau avec lequel vous m'avez épousée : prenez-le. Vous me dites de remporter de votre palais la dot que j'ai apportée : il ne faudra, pour la remporter, ni sac, ni porteur, ni mulet; car je n'ai pas oublié que vous m'avez prise nue dans ma chaumière', et nue j'y retournerai, si vous croyez convenable que la mère de vos enfants expose à tous les yeux les flancs qui ont porté vos fils. Aussi je vous prie, en récompense de ma virginité que j'ai apportée
' Le marquis de Saluccs, avant d'amener Grisélidis dans son pa'ais, l'avait fait habiller des pieds à la tête.
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ici et que je n'en remporte point, de me donner nne chemise seulement en sus de ma dot. » Tout le monde pleurait en écoutant Grisélidis, et le marquis était plus ému que personne. Mais il voulut que l'épreuve s'accomplit : la pauvre dame sortit en chemise du palais, la tête découverte, et, se recommandant à Dieu, elle retourna dans la cabane de son père.
Voilà un excès d'humilité d'une part, et de cruauté de l'autre, qui sent le conte populaire. Grisélidis étant une légende de patience conjugale, l'imagination du peuple n'a pas cru pouvoir mieux représenter le dévouement de Grisélidis, égalé par son abnégation, qu'en la faisant sortir en chemise du palais de son époux. Les plaintes que le vieux poëte anglais Chaucer met, à ce moment, dans la bouche de Grisélidis, sont plus éloquentes encore que celles que lui prête Boccace :
« Monseigneur, dit-elle, je n'ai jamais ignoré qu'entre votre magnificence et ma pauvreté personne ne peut faire de comparaison. Je ne m'estimai jamais digne d'être votre femme, ni même votre chambrière. Dans votre maison, dont vous me fites la dame, j'en prends Dieu à témoin, je ne me tins jamais pour dame ni pour maîtresse, mais pour l'humble servante de votre dignité, et, tant que je vivrai, vous n'en aurez pas de plus humble que moi. Si, par votre bonté, vous m'avez si longtemps entourée d'honneurs et de noblesse, lorsque je le méritais si peu, j'en rends grâce à Dieu et à vous, et je prie Dieu de vous en récompenser ; c'est tout ce que je puis dire. Je m'en irai volontiers chez mon père, et je vivrai avec lui jusqu'à la fin de mes jours. Là où je fut nourrie toute petite
lillo, je veux, jusqu'à ce que je meure, vivre comme une veuve, pure par le cœur et par toute ma personne. Depuis que je vous donnai ma couronne de vierge, je suis votre femme fidèle; personne no peut le nier. Dieu garde la femme d'un tel seigneur de prendre un aulre homme pour époux! Pour votre nouvelle femme, que Dieu, par sa grâce, vous donne avec elle santé et bonheur! Je lui céderai volontiers ma place, la place où j'élaissi heureuse; car, puisqu'il vous plaît ainsi, monseigneur, je retournerai à ma vie d'autrefois. Vous m'offrez le douaire que je vous ai apporté; je n'ai pas oublié que c'étaient mes pau.rc; vêtements qui n'étaient guère beaux , et qui me paraîtront maintenant bien durs à porter... Oh! que vous me sembliez doux et bon par vos discours et par votre visage, le jour que notre mariage fut célébré ! Mais on a dit, et je trouve ce mol bien vrai, l'ayant éprouvé : « L'amour, en vieillissant, n'est plus le même. » Jamais pourtant, monseigneur, pour quelque adversité que j'éprouve, et, (juand je devrais mourir, jamais en paroles ni en actions je ne me repentirai de vous avoir donné mon cœur dans sa sincérité. Monseigneur, vous le savez, vous me fîtes dépouiller de mes pauvres vêtements dans la maison de mon père; vous me files habiller richement. Je ne vous apportai rien, je l'avoue, rien absolument que ma foi et ma pudeur. Je vous rends ici mes vêtements; je vous rends encore mon anneau de mariage... Je n'hésite pas à le reconnaître : nue, je suis venue de la maison de mon père, nue je dois y retourner. Je voudrais me conformer en tout à votre plaisir; mais j'espère encore que votre intention n'est pas que je sorte de