‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 47 sur 63 · I.A VKLVK · texte numérisé non relu

I.A VKLVK

Painoiir conjugal, si Coriiélic élail lovil à (ait une veuve; mais elle est une héroïne autant qu'une veuve. Vouée au culte d'une grande mémoire, et fioursuivanl partout la vengeance, non-seulement de la mort, mais de la défaite de Pompée, elle semble se souvenir plus ilu Iptos qui fut le rival de César, que du mari qu'elle a perdu. Quand je vois les personnages qui, dans l'antiquité, représentent l'amour conjugal, l'Alceste d'Kuripide, la Panthcc de Xénophon, ou, dans les temps modernes, la Palombe de Camus, rimogène do Shakespeare, je médis : Voilà des f -mmes qui aiment leurs maris sans s'inquiéter si ce sont des héros ou des hommes ordinaires : c'est le véritable amour conjugal. Quand jo vois Cornélie, je me demande si elle regretterait autant un mari qui n'aurait été qu'un général vulgaire; elle est le représentant et riiérilière d'une grande cause et d'un grand nom, plutôt encore qu'elle n'est une veuve patiente et fidèle, une veuve comme lady Russel et telle que la veut la loi chrétienne, s'entretenanl de la nïcnioire de son mari et de l'espoir qu'elle a en Dieu, soutenant et nourrissant , si je puis ainsi dire, sa tristesse par sa piété'.

Eludions, dans la Morl de Pompée, le caractère de Cornélie; nous verrons ensuite celui de Ciéopàtre.

La Morl de Pompée est une tragédie faite avec un héros qui ne parait pas et dont la mémoire remplit la pièce. Partout nous entendons parler de Pompée; son ombre plane sur la scène, mais nous ne

' M QuaD verc viilua est, et desolata, speret iii Deiiiii, et insict obsccratiooibus et oralionibus die ac nocte. » (Saint Paul, Lettre à T.molLifc, V, 3.)

3(^0 DE l'aMOi R CONJUGAL.

!e voyons point. An premier acte, nous entendons délibérer sur sa mort; au cinquième, nous voyons son urne entre les mains de Cornélie. Voilà la seule apparition du héros. Pompée, dans toute la tragédie, est invisible et présent; l'aclion et l'intérêt de la pièce viennent de lui, tout mort qu'il est. Sophocle a fait de la sépulture d'Ajax l'intérêt des dernières scènes de sa tragédie ii'Ajax. Corneille a fait toute la tragédie de la 3Iort de Pompée avec le nom et le souvenir de son héros, et ce n'est pas une des moindres preuves de la fécondité et de la variété infinie de son génie. Aucune des pièces de Corneille ne ressemble aux autres ni pour l'action ni pour les caractères.

Peut-on, dans une tragédie, s'intéresser à un nom':? l'ourquoi pas, puisque dans le monde la puissance des noms est si graiîd'^? Les morts qui vivent dans la mémoire des honunes ont encore une action qui ressemble à la vie : ils parlent, ils agissent, ils donnent aux événements une marche toute particulière. Nous avons vu en France un nom créer un empire : comment nous étonner qu'un nom anime et remplisse une tragédie?

Dès la première scène, le nom et l'image de Pompée sont en action : on délibère sur sa mort. Quels hommes pour décider de la vie de Pompée! un roi lâche et perfide, des ministres corrompus, propres seulement à conseiller le crime, capables de déshonorer un trône, incapables de le soutenir :

On vûil un Achiilas, un bepUiiic, un Pliolin, Arlitres scuverains d'un si noble deslin.

LA VKIVE. 381

Mais le nom ilc Pompée résiste à tous les abai.-si> meiils de la forlime. Sa mort le relève de la défaite de Pliarsaie, el, la pitié s'ajoulanl à l'admiration, la mémoire du héros nous devient plus sainte et plus sacrée. César lui-même, pour mieux nous avertir dos sentiments que nous devons à cette grande mémoire, César pleure sur Pom[)ée. Le plus inconséquent et le jtlus sentencieux des [)Ootes, Lucain, qui dans sa Pharsale flatte Néron, dénigre César, loue Pompée et adore Caton, Lucain ne veut pas croire aux larmes de César quand on lui présente la tête de Pompée :

Non priiiiô Caesar damnavit munera visu, Avertitiiue oculos : vultu?, dùm crcderet, haesit ; Utqiie Cdem vidit «céleris tutumque putavit Jam Lonus esse socer, lacryinas non «ponte cadentes EiTudit, gemilnsque expressit pectore lœto, Non aliter manifesta polens abscondire mentis

Gaudia quàra iacrymis

, Q'Ji^quis te flere coëgit

Impelus, à veiâ lonaè pietute lecessit'.

' Pharsale, \\y. IX, lOîs. Voici la traduction de Brébeof: elle est asstz mauvaise. Pour avoir l'idée du talent de Brrbcuf, il fai.t lire les Enlreliens solilairet; c'est là qu'il est parfois un grand poète.

César, sur cet objet les regards attachés,

Bctient un peu d'abord ses mouvements cachés ;

Mais, avant à loisir rnppelé son idée.

De cette indigne ii:ort l'âme persuadée,

Il croit qu'il peut enGn, son pouvoir affermi,

Reprendre le beau-pcrc et (juiiler l'ennemi.

Il verse quelques pleurs que l'artifice envoie ;

Il pou'ise des soupirs d'un cœur tout plein de joie,

Et croit qii en ce moment, pour la déguiser mieux,

382 DE l'amolTv conjugal.

Corneille a suivi I.ucain, qu'il admirail trop', dans celle dcfiance qu'il a des larmes de César. Cependant, comme Corneille avait l'inslinct du grand, il a compris quel était le sentiment qui faisait pleurer César on voyant la tête de Pompée, mais il n'a osé l'exprimer qu'à moitié :

Cétar, à cet aspect, comme frappé du foudre Et comme ne sachant que croir;3 et que résoudre, Immobile, et les yeux sur l'objet attachés, Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés. Et je dirais, si j'ose en faire conjecture, Que, par un mouvement commun à la nature, Q:ieiqMe maligne joie en son cœur s'élevait. Dont sa gloire indignée à peine le sauvait. L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouillait malgré lui son âme avec surprise; Et de cette douceur son esprit combattu Avec un peu d'effort rassurait sa vertu. S'il aime la grandeur, il hait la perfidie ; Il se juge en autrui, se tàte, s'étudie, Examine en secret sa joie et ses douleurs, Les ba'ance, choisit, laisse couler des pleurs, Et, forçant sa vertu d'être encor la maîtresse. Se montre généreux par un trait de faiblesse. Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux. Lève les mains ensemble et les regards aux deux, Lâche deux ou trois mots contre cette insolence, Puis, tout triste et pensif, il s'obstine au silence,

Il faut mettre du moins le trouble clans sos yeux... Et, quoique source enfin qui produise ses pleurs, On n'y peut présumer d'innocentes douleurs. ' Voir la préface de la iJorl de Pompée.

LA vruvE. 383

Et même à ço: Pi^rru-i'ns ne daisne ropartir

Que (l'un regard farouche et d'un pri fond soui'ir'.

Il y a bion encore un excès de sagacité dans celte peinture de César recevant la tôle de Pompée ; mais, à travers celte sagacité, Tadmiration qu'inspire à Corneille la grande âme de ("ésar commence à percer. Il croit que César a eu quelque maligne joie, mais sa gloire s'en indignait; il est donc tout près d'avoir foi aux larmes de Cé?ar. Pourquoi, après tout, ne croirions-nous pas à ces larmes si naluielles à toute âme élevée, en face d'une grande catastrophe? Quand on annonça à Pau!-Émi!e que le roi Persée, vaincu et captif, s'approchait de sa tente, il sortit pour aller à sa rencontre, « les yeux baignés de larmes, dit Plutarque, en songeant à ce roi précipité dans une disgrâce cruelle par la colère des dieux et la jalousie de la fortune. » Le peuple romain luimême, c'est-à-dire une foule et par conséquent ce qu'il y a de moins capable de léflexion, mais ce qui a naturellement l'instinct de la piiié en face des grandes infortunes; le peup'e romain lui-même, quand, le jour du triomphe de Paul-Émile, il vil passer les enfants de Persée encore tout jeunes et qin comprenaient à peine leur changement de fortune , fut ému de compassion : « Plus d'un, à leur aspect, dit encore Plutarque, ne put retenir ses larmes '. )> Enfin, dans la Mort de Powpée^ Cléo[>àtre, le personnage en apparence le moins propre à ressentir ces

' Acle III, scène i.

' Vie de Pau'.-f'mile.

384 DE l'amoir conjugal.

émotions géiiéreuses qu'inspii'e le malheur d'aiitrùi, Cléopâtre, en apprenant le meurtre de Pompée, s'écrie :

Admirons cependanl le destin des grands hommes, PJaigncnè-les, et par eux jugeons ce que nous sommes.

Ainsi finit Pompée, et reut-élrc qu'un jour César éprouvera même sort à son tour.

Il n'y a donc personne, si terme ou si frivole qu'il soit, guerrier, peuple ou coquclte, qui ne soit ému à l'aspect de ces grands coups de la fortune. Et poi^rquoi l'âme de César n'aurait-clle pas été touchée à l'aspect de la tête de Pompée? pourquoi n'aurnitil pas pleuré sur tant de grandeur et tant de ma!heui ï Corneille me fait bien croire à l'émotion magnanime d'Auguste maîtrisant sa colère et devenu clément, Auguste, qui avait beaucoup d'esprit et peu de cœur : pourquoi ne croirais-je pas aux larmes de César, qui était bon et qui fut loujiurs clément? Corneille, grâce à Dieu, n'a donc point abaissé César jusqu'à en faille, comme Lucain, un scélérat hypocrite ; il lui a garde la grandeur de l'âme, qui va si bien avec la grandeur de la puissance. Quand il reçoit Cornélie vaincue et prisonnière, quels respects magnanimes, dignes de celui qui les rend et de celle qui les reçoit ! Est-ce encore le César de Lucain? non : c'est César tel que nous sommes habitués à le connaître et à l'admirer.

0 d'un illustre époux noble et digne moitié, dit-il à Cornélie,

LA VELVE. 385

Dunl le courage étonne et le sort fait pitié !

Plut tTu grand Jupiter, plût ù ces niO:iies dieux Qii'Annibal eût bravés jadis sans vos aieux, Q'-ie ce héros si clier, dont le ciel vou^ sépare, N'eût pas si mal connu la cour d'un r i !ioii)P.rr-, Ni mieux aimé tenter une. incciiaine foi Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en !i;oi !

Alors, foulant aux pieds la discorde el l'envie. Je l'eusse conjuré de se donner la vie, D'oublier ma victoire et d'aimer un rival, Heureux, d'avoir vaincu pour vivre son égal. J'eusse alors regagné son âme satisfaite, Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite; 11 eût fait, à son tour, en me rendant srm cœur, Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur'.

Quels beaux vers! quelle élévation de sentiments I Sonl-ils sincères? César croyait -il que Pompée et lui auraient pu vivre réconciliés par la défaite de l'un et la victoire de Taulre? L'orgueil et l'ambition ne souiïrenl guère ces traités où le vaincu doit toujours se résigner et le vainqueur toujours se modérer. Je ne conçois pas plus la concorde de César et de Pompée après Pliarsale qu'avant Pharsale; mais comme un vœu n'est pas un plan de condtiile, il n'est pas tenu d'être toujours possible pour être sincère. Ce vœu , d'ailleurs, était celui des poêles el du peuple, deux imaginations du même genre, crédules au bien et répugnant à l'expérience. Virgile, dans le sixième

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