‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 52 sur 63 · FÉLIX · texte numérisé non relu

FÉLIX

Rassure un peu ton àme.

PAULINE

II est toujours aimable, et je suis toujours femme ; Dans le pouvoir sur mol que ses regards ont eu, Je n'ose m'assurer de toute ma vertu.

Je ne le verrai point'!

Voilà les cœurs honnêtes et braves, qui savent le danger et qui savent aussi y résister, non en l'oubliant, mais en s'armant de la force que ilonnc l'idée du devoir. Cependant Félix, plus ambitieux que père,

' Polyeucle, acte !"■, scène IV.

416 DE l'amour conjugal.

continue à presser Pauline; celle-ci enfin, se décidant à aflronter le danger, sûre de le vaincre, mais toujours modeste comme le sont les forts, et prenant sa force dans sa défiance d'elle-même, répond à Félix, qui lui dit que sa vertu lui est connue :

Elle vaincra sans doute.

Ce n'est pas le succès que mon âme redoute : Je crains ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens. Mais, puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, Souffrez que je me puisse armer contre moi-même Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.

Quels scrupules ! quelles alarmes ! quelles précautions contre elle-même! Pauline n'est pas une femme insensible, et ce n'est pas sa froideur qui fait sa vertu. Elle a tous les penchants que d'autres prennent pour des lois, toutes les émotions que d'autres prennent pour des a\'«rtissements et des règles. Seulement, comme du temps de Corneille on n'avait pas encore changé le mal en bien, ces surprises des sens s'appellent des tentations et des périls, au lieu de s'appeler des inspirations de la conscience. De là chez Pauline ces scrupules infinis qui nous étonnent. Elle croit, comme tout son siècle, à l'infirmité de la nature humaine, et elle s'en défie. Le secret de sa force est là : un péril bien connu est à demi surmonté. Outre l'idée qu'elle a de la faiblesse humaine, Pauline a une haute idée de l'honneur, et c'est ce qui la soutient et la fortifie. Bien savoir ce qu'est la faute, bien savoir aussi ce qu'est le devoir, n'est-ce pas toute la vertu? L'honneur, tel que l'entend Pauline,

LE DEVOIR FT l'aMOUR. 4 17

n'a du reste rien de suljtil ni de raffiné. Pauline n'est ni une prude ni une précieuse : elle est une honnête et digne femme, qui, au lieu de se croire une créature soumise aux lois instinctives de la nature, se croit capable de devoir et d'obligation morale.

L'idée que les femmes et les hommes ont de l'honneur de la femme est le témoignage le plus significatif de l'état moral d'une civilisation. Ârchimède disait qu'ayant, un jour, abordé sur un rivage inconnu et voyant sur le sable une figure de géométrie, il reconnut qu'il était dans un pays civilisé. Eh bien! dans quelque pays que vous soyez, partout où vous verrez la femme honorée et respectée, sachez que vous êtes dans un pays civilisé. Ce signe-là est plus expressif encore que la figure de géométrie. On me dit qu'aux États- Unis une femme peut aller d'un bout à l'autre de ce vaste empire, traversant des villes à demi bâties ou des forêts à demi défrichées, et partout, sur les chemins de fer, dans les auberges, sur les bateaux à vapeur, ne rencontrant qu'égards et respects. A ce signe, je crois à l'avenir des États-Unis, et, pour me persuader de la grandeur de cet avenir, ne me i)arlez ni du commerce des Américains, ni de leur agriculture, ni du rapide accroissement de leur population, ni de leurs villes qui s'élèvent comme par enchantement, ni de l'Amérique septentrionale traversée dans toute sa largeur, de New-York à San- Francisco, ni de la bravoure et de la hardiesse des Américains, ni de leur richesse et de leur prospérité; dites-moi seulement qu'une jeune fiUepcut aller du nord au midi, ou de l'est à l'ouest, comme si elle était partout sous l'œil de sa mère : je suis

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sûr qu'il y a là une grande et forte civilisation. Le respect de la femme, c'est-à-dire de l'être le plus fait pour attirer, et le moins fait pour se défendre, est le plus grand triomphe de la loi morale sur la loi de l'instinct. Mais ce respect, qui peut et qui doit mieux l'enseigner que la femme elle-même? Pour qu'elle soit respectée, il faut qu'elle se respecte, il faut qu'elle ait, de l'honneur des femmes et des scrupules qu'il inspire, l'idée la plus haute et la plus pure. Telle est l'idée qu'en a Pauline. Cette idée règle sa conduite et lui donne la scrupuleuse surveillance qu'elle exerce sur elle-même. Se savoir en péril et y résister, voir le fossé afin de s'en détourner, et surtout ne pas aimer à regarder l'abîme, parce que c'est la meilleure manière d'y tomber; ne pas vouloir essayer sa force, ne pas se dire : Voyons si j'en mourrai, comme a fait Eve pour son malheur etpourle nôtre ', — voilàla règle de conduitede l'honnête femme. Elle dit avec Pauline, quand il s'agit de revoir Sévère :

Je ne le verrai point !

ou bien, avec la Monime de Mithridate dans Racine, elle dit à Xipharès qu'elle a aimé :

Oui, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire, Ma gloire me rappelle et m'entraine à l'autel,

' Nicole (lit : a Le péché n'est cniré dans le inonJe et les hommes ne meurent que parce que la première fi-nimeaima mieux éprouver si elle mourrait en d subéissant; que d"ol>éir cl de vivre, a

[^Essaii de morale, t. V, p. 3 6 7.;

Li: DF.vom KT l'amour. 419

Où je vais vous jurer un silence éternel. J'entends, vous gémissez ; mais telle cet ma misère : Je ne suis point à vous, je suis à votre père. Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir Et de mon faible cœur m'aidcr h vous bannir. J'attends, du moins, j'attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence.

Enfin je me connais : il y va de" ma vie ;

De mes faibles efforts ma vertu se défie.

Je sais qu'en vous voyant un tendre souvenir

Peut m'arraeher du cœur quelque indigne soupir;

Que je verrai mon âme, en secret déchirée

Revoler vers le bien dont elle est séparée ;

Mais je sais bien aussi que, s'il dépend de vous

De me faire chérir un souvenir si doux,

Vous n'empêcherez pas que ma gloire offenÈéc

N'en punisse aussitôt la coupable pensée.

Que ma main dans mon cœ .r ne vous aille chercher

Pour y laver ma honte et vous en arracher.

Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste.

Je me sens arrêter par un plaisir funeste :

Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis.

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.

Il faut pourtant, il faut se faire violence.

Et, sans perdre en adieux un reste de constance,

Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m'éviter,

Et méritez les pleurs que vous nvallez coûter ^

Quelle intelligence chi cœur humain, de sa faiblesse et du plaisir qu'il trouve à prolonger le péril qu'il fuit! Les femmes lionrièles craignent tout et ne

' SlHhridali', acte II, scène VI,

420 DE l'amour CONJL'GAL.

succombent à rien; les autres ne craignent rien et

succombent à tout.

Au dix-huitième siècle, celte victoire de l'honneur sur la passion est encore la tradition du théâtre. Voyez Zénobie dans le Ehadamisle de Crébillon. Quel époux que Rhadamiste ! Il a enlevé Zénobie qu'il aimait, et, pour la posséder, il a égorgé le père de Zénobie, sa famille entière. Poursuivi par ses ennemis et craignant de perdre Zénobie, il a mieux aimé, dans sa fureur jalouse, la tuer que de la perdre ; il l'a poignardée et jetée dans l'Araxe. Des bergers l'ont sauvée , et , cinq ans après, Rhadamiste, à la cour de son père Pharasmane, la retrouve. Les deux époux se reconnaissent, et Zénobie, dès ce moment , renonce au frère de Rhadamiste, à Arsame, qu'elle aimait; mais, toujours violent dans ses passions et toujours jaloux, Rhadamiste la soupçonne d'avoir encore un reste de tendresse pour son frère. Écoutez la réponse de Zénobie à ces soupçons que la cruauté de Rhadamiste peut re»dre si terribles :

Il est vrai que, sensible aux malheurs de ton frère,

De ton sort et du mien j'ai trahi le mystère.

J'ignore si c'est là le trahir en effet ;

Mais sache que ta gloire en fut le seul objet :

Je -voulais de ses feux éteindre l'espérance,

Et chasser de son cœur un amour qui m'offense.

Mais puisqu'à tes soupçons tu veux t'abandonner,

Connais donc tout ce cœur que tu peux soupçonner ;

Je vais par un seul trait te le faire connaître,

Et de mon sort après je te laisse le maître.

Ton fréic me fut cher, je ne le puis nier,

LE DEVOIR ET l'aMOUR. 421

Je ne cherche pas même à m'en justifier ; Mais, malgré son amour, ce prince, qui l'ignore. Sans les lâches soupçons l'ignorerait encore.

(A Arsame.)

Prince, après cet aveu je ne vou6 dis plus rien. Vous connaissez assez un cœur comme le mien Pour croire que sur lui l'amour ait quelque empire. Mon époux est vivant : ainsi ma flamme eipire. Cessons donc d'écouter un amour odieux.

Et surtout gardez-vous de paraître à mes yeux.

{A Rhadamiste.)

Pour toi, dès que la nuit pourra me le permettre. Dans tes mains, en ces lieux, je viendrai me remettre. Je connais la fureur de tes soupçons jaloux ; 3Iais j'ai trop de vertu pour craindre mon époux ^

Les sentiments de Zénobie ont quelque chose de plus théâtral que ceux de Pauline, et sa magnanimité cherche plus l'effet. Mais, à part ces différences d'action et de langage, Zénobie est de l'école de Pauline : elle sacrifie son amour au devoir, elle soumet la nature à la règle; elle a seulement le tort de se parer un peu de son sacrifice.

Dans V Orphelin de la Chine de Voltaire, Idamé a aimé Gengis-Kan; mais elle est décidée à rester fidèle à son époux Zamli : elle conserve encore la tradition de Pauline, de Monime, de Zénobie. Sa vertu n'est plus aussi simple que celle de Pauline; surtout, elle a trop de confiance en elle-même.

' Bhadamisle, acte IV, scène iv.

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