IV
422 DE l'amour conjugal.
Nous ne trouvons plus là les vertueux scrupules de Pauline et même de Monime, cette crainte de soi qui fait la force contre les passions. Au dixhuitième siècle et avec les progrès qu'a faits l'orgueil humain, se défier de soi semble une faiblesse : on met la bravoure dans la fanfaronnade et la force dans l'orgueil. Cependant l'idée du devoir l'emporte encore sur les suggestions de la passion. Idamé avoue, il est vrai, comme Monime à Xipharès, comme Zénobie à Arsame, elle avoue à Gengis-Kan qu'elle l'a aimé.
Quoi ! vous m'auriez aimé !
dit Gengis-Kan.
C'est à vous de connaître, répond Idamé,
Que ce serait encore une raison de plus Pour n'attendre de moi qu'un éternel refus. Mon hymen est un nœud formé par le ciel même ; Mon époux m'est sacré ; je dirai plus : je l'aime. Je le préfère à vous, au trône, à vos grandeurs. Pardonnez mon aveu, mais respectez nos mœars. Ne pensez pas non plus que je mette ma gloire A remporter sur vous cette illustre victoire, A braver un vainqueur, à tirer vanité De ces justes refus qui ne m'ont point coûté. Je remplis mon devoir et je me rends justice; Je ne fais point valoir un pareil sacrifice. Portez ailleurs les dons que vous me proposez ; Détachez-vous d'un cœur qui les a méprisés, Et, puisqu'il faut toujours qu'ldamé vous implore,
LE DF.VOlR ET l'aMOUR. 423
Permeticz qu'à }a:iiais mon époux les ignore. De ce faible Iriomphe il serait moins flallé Qu'indigné de l'outrage A ma fidélité '.
Celte vertu est un peu guindée, elle a des échas- SGS : je crains la chule. Mais , comme au thcàlre nous devons prendre les personnages tels qu'on nous les donne, je prends Idamé pour un disciple de Pauline : c'est le même respect de l'honneur, la môme idée des devoirs et des droits de la femme. Cette idée témoigne de l'état moral des esprits au dixseptième siècle et jusqu'au milieu du dix-huilième. Je ne prétends pas, assurément, que le dix-septième siècle ne fût composé que de petits saints. Les mœurs étaient souvent mauvaises ; l'état moral des esprits était bon ; on pensait mieux qu'on ne faisait. De nos jours, souvent on fait mieux qu'on ne pense et qu'on ne dit; l'inconséquence qui perdait nos devanciers du dix-se[)tième siècle, croyant au bien et faisant le mal, nous sauve d'une façon imprévue en nous empêchant de faire tout le mal auquel nous croyons. Nos péchés sont timides en comparaison de nos doctrines; mais, si nous péchons petilement, nous nous repentons peu ou point, et c'est là notre infériorité morale. Le repentir était la grande vertu du dix-septième siècle. Le mal se faisait; mais ceux qui le faisaient le condamnaient, et surtout s'en repentaient. La règle était renversée par la passion et relevée par la pénitence. Phèdre elle-même savait ses crimes et les désavouait, tout en sy abandonnant :
' L'Oipliciin de lu CUinr, a. le IV, stcnc iv.
424 DE l'amour conjugal.
Je sais mes perfidies,
OEnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix. Ont su se faire un front qui ne rougit jamais*.
Aujourd'hui, les femmes hardies de nos drames et de nos romans se font mieux qu'un front qui ne rougit pas : elles se font une doctrine qui les pousse à s'enorgueillir de leur faute. On prêche du fond du fossé. Mauvais temps que ceux oià le péché s'érige en système! où le vol dit : Je suis la guerre! et plus hardiment encore : La propriété est le vol! — où l'adultère dit : Je suis l'amour! — où l'amour enfin dît : Je suis la loi !
Ici je voudrais faire deux simples questions. Voici la première : l'adultère qui s'appelle l'amour, la liberté, qui prend tous les plus beaux noms enfin et les plus chers au cœur humain , l'adultère donnet-il au moins le bonheur? Répondez, Indiana. xMal mariée , oui ! mais mal aimée aussi par votre amant. Du mari ou de l'amant d'Indiana , qui vaut le mieux? Quel est le plus dur, c'est-à-dire le plus égoïste? Qui blesse le plus Indiana? L'un froisse et meurtrit sa main : c'est le mari ; l'autre froisse et meurtrit son cœur : c'est l'amant. Ce n'est donc pas là qu'est ie bonheur. Est-ce là au moins qu'ost l'inlérôl romanesque ou dramatique? Pas davantage; et c'est ici ma seconde question. Vous intéressezvous beaucoup à Fernande, qui cesse si aisément d'aimer son mari pour aimer Octave? Il est vrai que ce
' Phèdre, acte III, scène m.
LE DEVOIR ET L'aMOUR. 425
n'est pas sa faute : son mari lui-môme l'a avertie qu'il n'y a pas d'obligation dans le mariage. Aussi, dès qu'elle n'aime plus Jacques et qu'elle aime Octave, elle reconnaît le cas prévu : elle s'abandonne à son nouvel amour sans essayer de lutter un instant. Mais, avec cette simplicité d'instinct et d'action, où est le roman? où est le d ame? oîi est l'intérêt?
A part toute question de morale, le devoir est plus dramatique que la passion, Otez le devoir, la passion n'a plus d'ennemi; ôtez la passion, le devoir n'a plus contre qui lutter. Pauline m'intéresse et m'émeut, parce qu'elle représente la lutte du devoir contre la passion. Madame de Volmar , dans la Nouvelle Héloïse , m'intéresse et m'émeut, parce qu'elle représente encore la même lutte. Que représente Fernande? rien qu'un penchant ou un instinct. Je suis forcé de la renvoyer à l'histoire naturelle.
Nous avons étudié^ dans la trilogie du mari, de la femme et de Tamant, le personnage de la femme. Étudions maintenant celui de Tamant : voyons Sévère dans Polyeucte.
Sévère est l'amant honnête homme; il s'arrête avec respect devant l'obstacle que lui crée la vertu de Pauline. Il sait bien quels sont pour lui les sentiments de Pauline : qui donc a jamais été aimé et ne s'en est pas aperçu? Pauline, d'ailleurs, ne lui cache pas
Qu'un je ne sais quel charme encor vers lui l'emporte j
mais elle n'avoue ce charme que parce qu'elle veut
ce.
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le vaincre; et Sévère, respectant la vertu qui le
désespère, lui promet cie ne plus chercher
ces tiièlrs entretiens,
Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
Il ne songe pas un in.-lant à profiter pour son amour de la misérable politique de Félix, qui voudrait que Pauline ménageât Sévère. Ils s'aiment, ils se le disenl, et ils se qui![' nt.
Puisse le juste ciel, content de ma ruine, Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline !
dit Sévère, qui, avec la délicatesse la plus magnanime, joint le nom de Polyeucte à celui de Pauline, comm? pour la rassurer contre son amour. « Puisse, répond Pauline,
Puisse trouver Sévère, après tant de malheur, Une félicité digne de sa valeur !
Puis, quels cris échappés du cœur, même en ces adieux pleins d'honneur ! « Cette félicité, dit Sévère,
Je la trouvais en vous.
PADLIXE.
Je dépendais d'un père.