SÉVÈRE
0 devoir qui me perd et qui me désespère ! Adieu, trop vertueux objet et trop charmant!
PAULINE
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant* ! Voilà Thonnôte homme, voilà l'amant généreu.x. La
' Polyeucte, acte II, scène u»
LF. hr.voiii i-.T l'amoir. 427
générosité tic Sé\èro n'est pas seulement l'cfTel d'un noble caractère : il croit à la vertu et surtout à celle de Pauline ; il croit à l'autorité des devoirs que Pauline lui oppose. Entre eux il n'y a pas seulement un lieu d'amour qui les rapproche, il y a un lien d'honneur qui les sépare. Aussi ils se quittent sans hésiter, tristes, émus, mais décidés et sacrifiant la pasïion à la loi, au lieu d'adaiblir ou d'incliner la loi devant la passion.
C'était là la doctrine du dix -septième siècle, sinon la pratique. Dans le Grand Cijrus', dès le premier volume, deux amants, Aglalidas et Amestris, séparés par le devoir, puisque Amestris a épouîé Otane, se quittent avec les mêmes sentiments que Pauline et Sévère. Aglalidas , un peu moins généreux peut-être que Sévère, et non moins pas^^ionné, demande à Amestris de vouloir bien l'écouter quelquefois : « Oui, madame, je mourrai avec joie et avec gloire, si vous souffrez que je vous rende compte de mes douleurs ; et ne craignez pas que je désire jamais de vous rien qui vous puisse déplaire.... Vous écoutâtes Mégabisc, que vous n'aimiez pas : refuserez -vous la même grâce à un homme que vous n'avez pas haï, et que peut-être ne haïssez-vous pas encore? — C'est pour cette raison, roprit-elle, que je vous dois tout refuser; car enfin, Âglatidas, je vous ai aimé et je ne puis vous haïr, de sorte que c'est pour cela que je dois me défier de mes propres sentiments.... — Mais le muycî! , madame, de ne vous voir plus? lui répli-
' Le premier volume Je Cyrua csl de i6 50 ; Pulymcie est de 16 40.
428 DE l'amour conjugal.
quai-je. — Mais le moyen , reprit-elle, de se voir pour se voir toujours infortunés? — Les larmes que l'on môle avec celles de la personne aimée n'ont presque point d'amertume. — Et les douceurs où la vertu trouve quelque scrupule à se faire ne sont plus des douceurs pour moi. — Vous voulez donc qu'Aglatidas ne vous voie plus et peut-être ne vous aime plus? — Je devrais, en effet, souhaiter cette dernière chose comme la première ; mais j'avoue que je ne le puis. — Que voulez-vous donc qu'il fasse? — Je veux qu'il m'aime sans espérance, qu'il se console sans me voir, qu'il vive sans chercher la mort, et qu'il ne m'oublie jamais... Adieu, Aglatidas, adieu. Je commence à sentir que mon cœur me trahirait, si je vous écoutais davantage, et que je ne dois pas me fier plus longtemps à ma propre vertu contre vous. Vivez, si vous pouvez ; n'aimez qu'Amestris, s'il est possible, et ne la voyez jamais plus. Elle vous en prie, et même, si vous le voulez, elle vous l'ordonne. — En achevant de prononcer ces tristes paroles, elle me quitta tout en larmes, et tout ce que je pus faire fut de lui baiser la main, qu'elle retira d'entre les miennes avec assez de violence '. »
Nous reconnaissons ici les sentiments de Pauline et de Sévère. Seulement, si je puis parler ainsi, le climat est un peu moins bon. Nous sommes dans le roman, au lieu d'être dans le drame de Corneille, dans cet air pur et vif que son génie souffle partout où il passe. Aglatidas et Amestris donnent un peu plus à la passion que ne font Sévère et Pau-
' Le Grand Cyrus, t. I", p. loes à 107».
LE DEVOIR ET l' AMOUR. 429
Une; non que les cœurs soient plus émus, mais les âmes sont moins fortes et moins hautes. Elles sont aussi dociles au devoir; elles y sont moins adeclionnées. De Pauline à Amestris, et de Sévère à Aglatidas, la pente est vers l'amour et vers l'ascendant de la passion.
Après Pauline et Sévère , voyons Polyeucte; après la femme et l'amant, voyons le mari.
Polyeucte fait ce que fait Jacques : il cède aussi sa femme à l'amant ; mais rien n'est à la fois si différent et si ressemblant. Manque -t- il à l'honneur, comme Jacques, en voulant assister complaisamment à l'adultère? Non. Est-il malheureux comme Jacques, qui se tue parce qu'il ne peut pas supporter l'étrange sacrifice qu'il a fait? Non. Est-il ridicule enfin ? Non , et Voltaire lui-même le reconnaît : « Cette étrange idée de prier Sévère de venir pour lui céder sa femme ne serait pas tolérable en toute autre occasion; on ne peut l'approuver que dans un chrétien qui n'aime que le martyre. Cette cession , ailleurs lâche et ridicule, peut devenir héroïque par le motif. » Quel triomphe du goût sur le préjugé! Voltaire n'aime pas le personnage de Polyeucte :
De Polyeucte la belle âme Aurait faiblement aUendri,
dit-il dans la préface de Zaïre,
Et les vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri,
' Comincnluirc sur Coiueille.
430 DE l'amour conjugal.
N'eût été l'amour de .«a femme Pour ce païen, son favoii, Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de mari.
Malgré sa répugnance, Voltaire avoue donc que Polyeucle cédant sa femme à Sévère est héroïque. 11 a raison. Chrétien et martyr, allant au ciel et ne regrettant pas la terre, Polyeucte cède sa femme sans lâcheté et sans ridicule. Il la cède sans ridicule, car il cède ce qu'il a, puisque dans Pauline l'honneur a vaincu l'amour, puisqu'elle a résisté à sa passion pour appartenir tout entière au devoir, c'est-à-dire à son mari. Fernande, au contraire, s'est donnée à son amant. Qu'est-ce donc qui reste à Jacques et qu'al-il à céder? Ce qu'il n'a plus, c'esl-à-dire l'honneur de sa femme; ou ce qu'il n'a jamais eu, ce qu'il a volontairement abdiqué dès le commencement , les droits qu'il lient du mariage. Supposez un instant qu'en cédant sa femme Polyeucte ait un autre sentiment ou un autre motif que l'abnégation chrétienne, un motif humain, des calculs ambitieux, comme Félix, ou l'infidélité de sa femme, ou je ne sais quelle doctrine sur le droit absolu de l'amour : Polyeucte devient Jacques. Mais l'enthousiasme chrétien l'élève au-dessus de tous ces sentiments nîisérables ; il l'élève même au-dessus de la jalousie. Non qu'il efface en son âme la tendresse qu'il a pour sa femme : par un reste d'affection liumaine, que j'aime à retrouver dans le martyr, il veut le bonheur de Pauline :
Vivez avec ticvè c, ou mourez avec moi.
LE DEVOIR ET i'aMOUR. 431
Tout le personnage de Polyeiiclc est dansée vers : il vent que Pauline soil heureuse sur la terre ou dans le ciel.
Dans celle lutte éternelle entre le mari , la femme et l'aniant, les trois persoiuiages sont ordinairement cou|)ables ou ridicules. Ici , aucun dos trois n'est coupable ou ridicule, grâce à leurs grands sentiments, et la grandeur de leurs senlinients tient à leurs passions vaincues. Ce n'est pas en déifiant leurs passions, mais en les sacrifiant, qu'ils nous touchent et i|u'ilsnous inspirent la vraie admiration, celle qui ne se sépare point de l'approbation. Pauline, entre Polyeucte et Sévère, n'est ni eml)arrasscc ni gênée à nos yeux; elle le serait, si elle voulait ménager sa passion. Comme elle veut la vaincre, nous la plaignons peut-être, mais non pas avec des sentiments petits et indignes d'elle : notre pitié s'élève à l'admiration. Nous voyons sa vertu grandir sous nos yeux, sans en être étonnés; la victoire qu'elle a remportée sur sa passion la rend capable d'clre la plus magnanime des femmes, comme elle la rendra capable aussi d'être chrétienne. P^lle refuse, même ajircs la mort de Polyeucte, d'appartenir à Sévère, et, loin de se prévaloir du renoncement de Polyeucte, elle le rejette : « Sévère, dit-elle à celui-ci étonné et ravi de l'action de Polyeucte, parce que le cœur humain s'ouvre vile aux espc rances de la passion,
Sévère, connaissez Pauline tout entière.
Mon Polyeucle touclie à son heure dernière; Pour acliever de vivre il n'a plus qu'un moment ;
432 ' DE l'amoi'p. conjugal.
Vous en clos la cause, encor qu'innocemment.
Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte.
Aurait osé former quelque espoir sur sa perte ;
Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas
Où d'un front assuré je ne porte mes pas ;
Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure,
Plutôt que de souiller une gloire s! pure,
Que d'épouser un homme, après son triste sort,
Qui de quelque façon soit cause de sa mort ;
Et, si vous me croyiez d'une âme si peu saine,
L'amour que j'eus pour vous se tournerait en haine.
Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.
Mon père est en état de vous accorder tout;
11 vous craint, et j'avance encor celte parole
Que, s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole.
Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui.
Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.
Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande ;
Mais, plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
Conserver un rival dont vous êtes jaloux,
C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous ;
Et, si ce n'est assez de votre renommée.
C'est beaucoup qu'une femme, autrefois tant aimée.
Et dont l'amour peut-être encor peut vous toucher,
Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher.
Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu. Résolvez seul ce que vous devez faire.
Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer.
Pour vous priser encor je le veux ignorer'.
Quelle grandeur d'âme, ou plutôt quelle délicatesse ! car l'âme de Pauline n'est grande que parce qu'elle est pure. Elle étend l'idée de Tiionneur conjugal au delii de la vie de Polyeucte. Elle n'épousera
^ Polyeucle, acte IV, scène V.
LE DEVOIR ET l'aMOLR. -133
pas, étant veuve, celui qu'elle s'est interdit d'aimer pendant qu'elleélail épouse: ce serait accepter la mort de Polyeucte comme un bienfait, ce serait presque en avoir fait le vœu. Trouvons-nous ces scrupules de Pauline exagérés? Non : comme l'honneur est une foi , cette foi n'est jamais trop grande. Si la femme n'avait à garder que son honneur, il faudrait encore qu'elle eût toutes les défiances et toutes les alarmes de la pudeur; mais, comme Dieu a voulu que l'honneur de l'homme et de la famille fût sous la garde de la pudeur de la femme , et qu'il a confié la défense du plus délicat des sentiments de l'homme au sentiment le plus délicat aussi de la femme, appuyant l'un sur l'autre deux scrupules exquis, l'honneur de la femme ne peut jamais être trop méticuleux, de même qu'une sentinelle ne peut jamais être trop vigilante.
Polyeucte, on le voit, n'est pas le mari dédaigné que nous sommes habitués à rencontrer dans les romans, ou le mari philosophe qui se sacrifie par esprit de système ou par désespoir, qui a un rôle misérable on douloureux, sans que sa douleur réussisse à nous inspirer la pitié. Polyeucte a partout le premier rang : il l'emporte sur Sévère pendant sa vie, grâce à la vertu de Pauline, et il l'emporte encore après sa mort, puisque Pauline, même veuve, est décidée à refuser Sévère, et qu'enfin, pour mieux attester la primauté de Polyeucte, c'est son martyre qui décide la conversion de Pauline; si bien que Pauline accompagne Polyeucte dans sa béatitude, comme elle l'a accompagné dans sa vie, et qu'elle ne s'en sépare ni sur la terre ni dans le ciel.