‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 56 sur 63 · LE DEVOIR ET L'AMOUR · texte numérisé non relu

LE DEVOIR ET L'AMOUR

dit, s'il avait pris son sujet dans l'histoire sainte : « Nous ne devons, dit-il, qu'une croyance pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre que sur ce que nous empruntons des autres histoires ; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien changer. »

Ainsi, selon Corneille, les drames qui ont pour sujet des martyres chrétiens admettent le mélange des sentiments humains et des sentiments divins, les martyrs pouvant ressentir et faire ressentir autour d'eux les aflections et les émotions humaines. Ils les ressentent, mais ils les vainquent, et celles qu'ils inspirent autour d'eux, ils les transforment et les élèvent par leur exemple. Le martyr n'est pas tenu d'être insensible, mais de surmonter la sensibilité ; il peut être homme, mais de l'homme il doit s'élever au saint; il doit prendre son point de départ dans les alïeclions humaines, mais il doit s'élancer au delà. « Ceux, dit encore Corneille dans son examen, ceux qui veulent arrêter les héros du drame dans une médiocre bonté, où quelques interprèles d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puis(iue celle de Polyeucte va jusqu'à la sainteté. »

Celte prétendue théorie d'Aristote, qui ne veut que des héros de médiocre bonté , c'est-à-dire ne s'élevant jamais au-dessus de la nature humaine ordinaire, cette théorie, qui exclut du môme coup l'héroïsme et la sainteté, est la plus contraire du monde au génie de Corneille , qui partout vise au

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grand et à l'héroïque. Mais comment faire sortir des sentiments humains Ihéroïsme et la sainteté, sans anéantir ces sentiments eux-mêmes ? Corneille, dans Pobjeucte, semble avoir voulu nous révéler le secret de cette transformation , j'allais presque dire de celte transfiguration. Voyez Pauline : il y a en elle deux sentiments humains, l'un à' une médiocre bonté, son ancien amour pour Sévère ; l'autre d'une bonté déjà plus haute et plus pure, l'honneur conjugal. De ces deux sentiments inégaux de mérite, mais tous deux humains. Corneille prend le plus noble, l'honneur conjugal, et l'élève jusqu'à l'héroïsme par la victoire qu'il lui fait remporter sur l'autre. Pauline est l'héroïne, ou, si vous l'aimez mieux, la saintede l'honneur conjugal; car, une fois arrivée à cette hauteur, elle est toute préparée à la sainteté ;

Elle a trop de vertus pour n'êlre pas chrétienne.

Prenez Polyeucte : même transformation et toute naturelle. Polyeucte a beaucoup de cœur et d'honneur; il est grand et généreux ; il sera donc aisément un martyr sublime.

Allons, mon cher Néarque, allons, aux yeux des hommes, Braver l'idoiâlrie et montrer qui nous sommes.

Allons briser ces dieux de pierre et de métal ; Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste ; Faisons triompher Dieu : qu'il dispose du reste*.

Le martyr dans Polyeucte se forme dans l'homme;

' Pol'jeucle, acte II, sccnc \i

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progrès naturel et de bon exemple. Ayez d'abord un honnête homme, vous aurez phis aisément un saint. Le mari généreux et dépouillé de toute honteuse jalousie a beaucoup aidé au saint. Le saint, à son tour, aidera au mari. Qui donc, si ce n'est un saint, pourrait léguer Pauline à Sévère? et dans qui donc, si ce nVst dans un saint, approuverions-nous un pareil sacrifice?

Ainsi tout se tient et s'enchaîne. Dans Pauline, la chrétienne lient à l'héroïne, et l'héroïne lient à l'honncle femme. Elle commence par l'honnêteté conjugale, et elle finit dans l'enthousiasme de la grâce chrétienne :

Je vois, je sais, je crois !

Dans Polyeucte, tout se tient aussi : la générosité du mari lient à l'enthousiasme du mailyr, et !c martyr lui-même tient à l'honnête homme. Voilà donc le problème résolu de ce que Corneille, dans la préface de Polyeucte, appelle la tissure des fictions avec lu vérité; voilà l'homme retrouvé dans le martyr et le martyr préparé dans l'homme.

LXVIf.

SUITE DE l'amour CONJUGAL. — LE DEVOIR ET L AMOUR. — LE GRAND CYRUS. — LA PRINCESSE DE CLÈYES. — LA NOUVELLE HÉLOÏSE,

Le théâtre et le roman ont dans chaque siècle leurs lieux communs, et il faut estimer le siècle qui prend les siens dans les bons et grands sentiments de l'humanité. Ce goût témoigne de rhonnêlelé morale d'un siècle. Il ne prouve pas que sa conduite soit irréprochable; il prouve qu'il aime la vertu, même quand il ne la pratique pas. La situation de Pauline, c'est-à-dire d'une femme qui a aim-é un homme digne de sa tendresse, qui l'a cru mort, qui en a épousé un autre, et qui bienlôt voit revenir celui qu'elle a aimé, cette situation devint, au dix-se[)lième siècle, le sujet de toutes les coutroverîes galantes et de tous les récits romanesques. Que doit faire une femme dans cette situation? ou même, laissant de côté l'avenlure particulière de Pauline, que doit faire la femme qui sent qu'elle va aimer ou qu'elle aime un autre homme que son mari, si celte femme veut rester fidèle et honnête? Doit-elle avouer à son mari les sentiments (Qu'elle a? Y est-elle obligée de conscience? Ne Irouve-t-elle pas dans cet aveu une force

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nouvellt?, parce que la confession fortifie ceux qu'elle humilie, en confirmant les scrupules de la conscience? Autre question encore. Plus tard, la femme devient libie par la mort de son mari : peut-elle, sans scrupule, épouser celui qu'elle a aimé et qu'elle aime encore?

Voilà les questions qui se traitaient sans cesse au dix-septième siècle, et qui tiennent, comme on le voit, à l'étude que nous faisons de la trilogie du mari, de la femme et de l'amant.

J'ai déjà montré^ l'imilalion que W"* de Scudéry, dans les adieux d'Aglalidas et d'Am^stris, avait faite des adieux de Pauline et de Sévère. Dans le troisième volume de son roman, elle a repris ce sujet qu'aimait le public, et elle y a transporté toute l'histoire de Pauline , de Sévère et de Polyeucte.

Alcionide aimait le prince Thrasybule, et elle en était épcrdument aimée; mais ce prince ayant été forcé de quitter Milet, on annonça bientôt sa mort, et, deux ans après , Alcionide se décida , d'après l'ordre de son père, à épouser le prince Tisandre, l'ami intime de Thrasybule. Celui-ci n'était pas mort, et, quelque temps après le mariage d'Alcionidc, il revient à Milet, comme Sévère revient à Mélitène. Tisandre, qui ne sait pas qu' Alcionide a aimé Thrasybule, lui demande de le recevoir, el celle-ci alors lui apprend qu'elle a connu Ihrasybule. u Cependant il la conjura de vouloir soulTrir sa vue , comme celle de l'homme du monde qu'il aimait le

' Dans le chapitre prcccdcnt.

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plus. — Ce que vous désirez, lui dil-ello, me semble un peu dangereux à vous accorder. Ce n'est pas que je ne me fie bien à moi-même; mais je ne me fie pas à vous. Tisandre lui prolesta alors qu'il n'aurait jamais de jalousie '. »

Vaincue par les instances de son mari, Alcionide consent à recevoir son amant ; mais , en femme honnête, en digne imitatrice de Pauline, elle prend des précautions contre elle-même : elle ordonne à une de ses coiu,. "ntes de déchirer et de jeter à la mer (ils sont sur un vaisseau) les lettres qu'elle a gardées de Thrasybule. Elle les gardait d'un mort; elle ne veut plus les garder d'un vivant qu'elle a aimé, qu'elle va revoir et dont elle veut oublier l'amour. Pendant qu'elle [ arle, Thrasybule, qui était dans la chambre voisine, entend cet entrelien et apprend qu'il était aimé d' Alcionide. « Désespéré, dit Thrasybule, de savoir que je n'étais pas haï et que pourtant je serais toujours malheureux, je souffris plus que je n'avais encore souffert. Cependant Tisandre, qui m'aimait véritablement, me vint chercher et me mena dans la chambre d'Âlcionide, me priant et me conjurant toujours de faire effort pour me contenter de son amitié. J'y fus donc, et j'entendis, en y entrant, qu'elle dit tout haut à la même fille, qu'elle ne manquât pas de faire ce qu'elle lui avait ordonné. Ce discours fit que je changeai de couleur et que je regardai si attentivement Alcionide qu'elle en baissa les yeux. Je ne vous dirai point. Seigneur, quelle fut celte conversation, car je ne pense [tas que jamais trois

' Le Grand (~yrusj l. III p. iioi.

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personnes se soient tant aimées et tant ennuyées ensemble que nous fîmes ce jour-là. Tisandre aimait passionnément Alcionide et m'aimait aussi beaucoup ; mais, parce que j'aimais ce qu'il aimait, je voyais bien que, soit par la compassion qu'il avait de moi ou par quelque autre sentiment qui s'y mêlait, il ne se divertissait guère en ma compagnie. Alcionide aimait sans doute Tisandre et ne me haïssait point; mais, parce que ma passion ne pouvait plus lui paraître innocente, et que, de plus, Tisandre ne l'ignorait pas, elle en avait l'esprit très-inquiet. Pour moi, j'avais eu autant d'amitié pour Tisandre que j'étais capable d'en avoir, et j'avais plus d'amour pour Alcionide que personne n'en a jamais eu pour qui que ce soit. Mais, parce que mon ami était possesseur d'un trésor si rare ; qu'outre cela il savait que j'étais amoureux d'Alcionide, et que je savais aussi qu' Alcionide était résolue de m'oublier absolument, je ne pouvais presque ni commencer de parler, ni répondre, et je sortis enfin de cette chambre avec quelque espèce de consolation, quoique ce ne soit pas Tordinaire de quittei ce que l'on aime sans beaucoup de douleur'.»

Cette scène touche à toutes les complications que comporte la trilogie du mari, de la femme tt de l'amant. Comme Pauline, Alcionide a aimé Thrasybule avant d'épouser Tisandre; comme la princesse de Clèves, elle avoue à son mari les sentiments qu'elle a pour Thrasybule-, comme M. de Volmar enfin, Tisandre veut que sa femme revoie son ancien amant. Il essaye, comme M. de Volmar, d'établir je ne

• Le Grand Cyrus, t. III, p. iï03 et lïOi.

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sais quelle association mystique entre le mari, la femme et l'amant; association qui serait impossible, même quand le mysticisme y serait imposé à tout le monde, plus impossible encore quand il ne l'est qu'à une personne sur trois. Cette association, qui a été le rêve de quelques jurisconsultes des cours d'amour et des philosophes de l'école de M. de Volmar, n'a pas mieux réussi aux uns qu'aux autres ; elle a toujours été une impossibilité ou un scandale. Quel amant voudra se contenter d'assister au bonheur du mari? Thrasybule le promet à Alcionide; mais l'entretien même dans lequel il prend cet engagement témoigne qu'il ne pourra pas le tenir. Alcionide ne s'y trompe pas. Dans cet entretien, Thrasybule, avec l'indiscrétion qui est propre à l'amour et qui fait qu'un amant ne peut rien cacher do ce qu'il sent à celle qu'il aime, Thrasybule avoue à Alcionide qu'il l'a entendue quand elle parlait à sa confidente. « Après qu'Alcionide se fut un peu remise, — Seigneur, dit-elle avec beaucoup de douleur dans les yeux, la curiosité que vous avez eue de deviner mes sentiments vous coûtera un peu cher, si vous m'aimez; car enfin, je vous le déclare, je ne saurais plus souffrir votre vue après ce que vous savez de moi. Peut-être, si vous eussiez ignoré ce que j'ai dans le cœur pour vous, eussé-je accordé au prince Tisandre la liberté de vous voir comme son ami, ainsi qu'il me le demandait ; mais, après ce que vous venez de me dire, il m'est absolument impossible. Je ne vous pourrais plus voir sans rougir, et, dans les termes oîi est mon âme, je vous haïrais peut-être par la seule crainte de vous trop

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aimer et de n'avoir pas assez d'inditïércncc pour vous. — Mais, niadatiie, m'ccriai-je, tiiiellc jiislice y a-l-il de me parler comme vous faites? — Mais, injuste prince, roprit-elle, quelle raison avez-vous de me dire tant de choses que je ne puis écouter sans crime et que je n'écoulerai jamais qu'aujourd'iiui?... — Eh qnoi! madame, lui dis-je, est-ce trop vous demander qae trois ou quatre moments tous les jours à vous souvenir d'un homme qui vous donne tous ceux de sa vie y — Oui, répliqua-t-elle, c'est trop pour ma gloire que ces trois ou quatre moments que vous demandez, et vous devez être assuré que, si je le puis, je vous bannirai de mon souvenir comme de mon cœur. Mais, ajouta-t-clle malgré qu'elle en eût, on ne dispose pas de sa mémoire comme on veut, et il arrivera peut-être que vous m'oublierez sans en avoir le dessein, et que je me souviendrai de vous sans le vouloir faire. Âlcionide prononça ces dernières paroles avec une confusion sur le visage, si charmante pour moi que je me jetai à genoux pour lui en rendre grâce; mais elle, se repentant de ce qu'elle avait dit, me releva et me défendit si absolument de lui parler jamais de ma passion et de la voir jamais en particulier, que je connus bien, en eiïel, qu'elle le voulait ainsi '. »

Le drame entre Alcionide, Tisandre et ïhrasybule devient trop critique pour pouvoir durer, et M"* de Scudéry, pour tirer ses personnages dcmbarras, fait mourir le mari. Tisandre périt des blessures qu'il a reçues dans un combat; mais, avant de rendre le dcr-

' Le Grand Cyrut, t. III, p. iiio, itn, iii4.

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nier soupir, il fait comme Polyencte, il lègue sa femme à Thrasybule .-((Tenez, lui dil-il, mon cher Tlirasybule, je vous fais dépositaire de mes dernières volontés. Rendez, s'il vous plaît, cette lettre à votre chère Alcionide, et comme je n'ai point murmuré lorsque je me suis aperçu qu'elle a donné quelques soupirs au souvenir de vos infortunes, ne murmurez pas aussi quand elle donnera quelques larmes au souvenir de

ma mort J'avoue que vous méritez mieux Alcio-

nide que moi ; aussi fais-je ce que la fortune n'avait pas voulu faire : plus équitable qu'elle, je vous la laisse, et, si j'ose y prétendre quelque part, je vous la donne ' . »

Comme dans celte scène Tisandre joue tout à fait le rôle de Polyeucte, j'étais curieux de savoir si Alcionide jouerait aussi le rôle de Pauline, et si elle refuserait, comme Pauline, d'épouser Thrasybule, parce qu'elle l'a aimé pendant son mariage. Pauline sort de cet embarras par la belle porte : elle se fait chrétienne, elle veut accompagner son mari dans le martyre. Âlcionide est plus embarrassée, parce qu'elle vit; elle se décide pourtant, à la fin, à sortir d'embarras par la porte la plus agréable, par celle de son mariage avec Thrasybule. Je reconnais à ce signe l'héroïne de roman, et d'un roman où l'amour, honnête il est vrai, règne en maître absolu. Ce n'est pas qu'Âlcionide n'ait quelques-uns des sincères scrupules de Pauline : « Quoique son mari, en mourant, lui eût ordonné d'épouser Thrasybule, elle se mit dans la fantaisie qu'il lui serait plus glorieux de nelui obéir

' Le Grand fj/ru^, t. III, p. 122: ït 122s.

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pas, que d'accomplir sa dernière volonté; et celte opinion s'empara de telle sorte de son esprit, qu'elle crut qu'elle serait blâmée si elle épousait Tlirasybulc, quoiqu'elle l'aimât toujours chèrement. Mais enfin le prince de Mytilène^ lui ayant écrit pour la prier d'accomplir la volonté du prince son fds, et Euphranor * le lui ayant commandé absolument, je pense pouvoir dire qu'elle obéit sans répugnance '. »

On voit que l'histoire d'Alcionide est l'histoire de Pauline, sécularisée pour ainsi dire, et devenue mondaine ou romanesque. Le cœur humain est ainsi fait qu'il comprend dans son idéal la vertu et le bonheur réunis. Il y avait, j'imagine, bien des gens qui eussent souhaité que Pauline se fît chrétienne et qu'ensuite elle épousât Sévère, remplissant presque en cela un des derniers vœux de Polyeucte :

Vivez heureux ensemble et mourez comme moi.

M"' de Scudéry satisfait, par le mariage d'Alcionide et de Thrasybule, à cette idée vulgaire, mais honnête, de voir la vertu récompensée par le bonheur. En passant de l'histoire d'Alcionide à l'histoire de la princesse de Clcves, nous ne sortons point de la trilogie que nous étudions : nous passons d'un monde honnête et galant à un monde honnête encore, mais déjà plus élégant ou moins réservé; nous passons, je dirais volontiers, de la cour de la reine mère Anne d'Autriche à la cour plus jeune

' Tèrc (le Tisandre.

' Père (1 Âlcionide.

^ To;iic VI, p, 100.

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