‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 57 sur 63 · IV · texte numérisé non relu

IV

446 DE l'amour CONJL'GAL.

cl pins coquette d'IIeurieUe d'Angleterre. Ce n'est pas que la princesse de Clèvcs soit moins vertueuse que Pauline et Âlcionide, ou que ses scrupules soient moins grands : ils sont plus raffinés ou du moins plus développés. La princesse de Clèves a été élevée par une mère qui n'a pas craint de lui parler de Tamour, et qui a voulu qu'elle connût le danger pour mieux y résister. Elle y résiste, mais avec toutes sortes de craintes et de précautions, qui prolongent, pour ainsi dire, la lutte et la rendent plus intéressante. IXous savons bien que le devoir l'emportera sur la passion : nous n'avons donc pas l'émotion de l'incertitude; mais nous avons celle du péril eld'un péril que l'éducation de madame de Clèves ne lui permet pas d'ignorer. Trop instruite pour n'être pas alarmée, dès qu'elle interroge son cœur elle comprend ce qu'elle ressent pour M. de Nemours : « Elle ne se ilalta plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque'. »

Le meilleur moyen de ne pas montrer à M. de Nemours l'amour que madame de Clèves se reproche d'avoir pour lui, c'est le moyen que Pauline veut employer avec Sévère, c'est-à-dire de ne pas le voir. Mais elle le revoit malgré elle ; bientôt même, sur une lettre d'amour tombée, dit-on, de la poche de M. de Nemours, elle se sent jalouse, et sa jalousie l'éclairé encore sur sa passion. Madame de Clèvcs, en cIVet, n'a pas la ressource qu'auraient des femmes frivoles ou peu scrupuleuses,

' La Princesse de Clèves, douxic :i^-:artie.

LK fiKVOI» F.T l'aMOIH. 447

d'ignorer l'état de son cœur : elle s'examine et s'étudie avec un soin minutieux. Cette perpétuelle surveillance (lu'elle a sur elle-même fait sa force; elle fait en même temps le charme infini du roman. Enfin, désespérée de se sentir faible par ellc-mêmo et n'appelant pas la religion à son secours, — car un des caractères de ce roman est de reposer tout entier sur l'honneur mondain, et de ne rien em- [>runler aux autres forces de Tàme humaine, — madame de Clcves se décide à faire à son mari le plus extraordinaire aveu qui ait jamais été fait à un mari : elle lui avoue qu'elle a des raisons de s'éloigner de la cour et qu'elle veut éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de son âge. a Je n'ai jamais, lui dit-elle, donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, ou ?i j'avais encore madame de Char- Ires ' pour m'aider à me conduire. Quelque dangereux que soit- le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent ; du moins, je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisezmoi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez \ »

Ce mot de madame de Clèvcs, conduisez -moi,

' Sa mère.

' Troisième pailio.

448 DE l'amour conjugal.

est le mot de la situation. Madame de Clèves, effrayée de sa faiblesse intérieure, veut trouver un appui et une résistance hors d'elle-même : elle prend son mari pour son directeur, n'en trouvant pas de plus sûr et de plus intéressé à son salut.

Ici admirons hautement l'art infini de ce roman, ou plutôt cette vérité qui fait que tout personnage qui a le cœur élevé plaît et intéresse, s'il est peint fidèlement, quel que soit le rôle que lui donnent les événements. Le mari, que sa femme n'aime pas et à qui elle avoue qu'elle en aime un autre, comment nous y intéresser ? Comment le relever à nos yeux de l'échec que cause un pareil aveu ? 11 a l'âme grande et il aime sa femme : avec cela le ridicule n'a pas prise sur lui. L'aveu que lui fait madame de Clèves le désespère, mais il en sent la grandeur morale : « Vous me paraissez, dit-il à sa femme, plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. )i II lui parle alors de sa passion d'une manière si vive et si touchante que, si je prenais un instant les sentiments de Saint-Évremond et si je répugnais à croire qu'un mari puisse aimer passionnément sa femme, je serais forcé de dire, entendant les plaintes de M. de Clèves, qu'il parle comme un amant, non comme un mari , et que c'est pour cela qu'il nous émeut. Ce mari ou cet amant, du reste, n'est point aveuglé par la jalousie et le chagrin qu'il ressent ; il sait à quelle âme il a affaire ; et quand madame de Clèves, toujours défiante d'elle-même malgré le douloureux appui qu'elle vient de se donner

LE DEVOIR ET l'aMOL'R. 449

par son aveu , demande encore une fois à son mari de ne la laisser voir personne, comme étant malade, « Non, madame, répond-il; on démêlerait bientôt que c'est une chose supposée, et, de plus, je ne veux me lier qu'à vous-même : c'est le chemin que mon cœur me conseille de prendre, et la raison me" le conseille aussi. De l'humeur dont vous êtes , en vous laissant votre liberté je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en prescrire ^ »

Ici, je dois faire un aveu : l'estime que madame de La Fayette a voulu nous donner pour M. de Clèves est si grande en moi, qu'à mesure que j'ai relu ce roman je me suis mis à penser que madame de Clèves avait peut-être pour son mari une amitié plus tendre qu'elle ne le croyait elle-même, une amitié qui pouvait aisément devenir de l'amour ; qu'enfin ces deux belles âmes étaient plus près de s'aimer également qu'elles ne le pensaient. Qu'eûl-il fallu pour cela ? non pas plus de passion de la part de M. de Clèves , car celte passion ardente et généreuse émeut le cœur de madame de Clèves' : il eût fallu,

' Troisième partie.

' a Je vois le péril uù vous êtes, dit M. de Clèves à sa feninu> quand il sait que c'est M. de Neiuours qu'elle aime; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de vous-nicnic, et, s il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le demaude poiot comme un mari, mais couaie un homme dont TOUS faites tout le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente que celui que votre cœur lui prôféie. « M. de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paioles ; il eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée, et, fondant en larmes, elle Icmbrassa avec noe tendresse et une douleur qui le mirent dans un élat pou différcot du sien. » (Troisième partie.)

450 DE l'amour conjugal.

chose incompatible avec la passion, jilus d'habileté et plus d'adresse; il eût fallu qu'il ne désespérât pas de se faire aimer, qu'il en trouvât les moyens, faisant l'amant, puisqu'il Test mieux que personne, s'aidant aussi du mari, puisqu'il l'est; et, ce qui me fait croire que le succès n'était pas impossible, ce qui me donne un instant l'idée d'un de ces dénoùments favorables à la fois au bonheur et à la vertu qui charment les lecteurs de romans, c'est cette phrase : a Toutes les fois que madame de Clèves parlait à son mari, la passion qu'il lui témoignait, l'honnêteté de son procédé, l'arflilié qu'elle avait pour lui et ce qu'elle lui devait, faisaient des impressions dans son cœur qui affaiblissaient l'idée de M. de Nemours; mais ce n'était que pour quelque temps, et cette idée revenait bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant '. »

Ce roman du mari qui finit par l'emporter sur l'amant n'est pas le roman que madame de La Fayette voulait faire : elle voulait montrer l'ascendant de la passion, moins fort que la vertu dans une âme généreuse, assez fort cependant pour détruire le bonheur conjugal que méritaient deux nobles cœurs. Elle pouvait bien donner un beau rôle au mari afin de nous y intéresser; elle ne voulait pas lui donner le premier. PSon qu'elle le réservât à l'amant : le premier rôle ici appartient à la femme. Madame de Clèves est aussi vertueuse que Pauline; elle est supérieure à M. de Clèves, parce qu'elle combat son penchant plus courageusement que M. de Clèves ne

' Quatrième partie.

LE DEVOIR ET l'aMOUR. 451

combat sa jalousie et sa douleur; mais elle est surtout su[)cricure à M. de Nemours, qui n'a rien de la générosité de Sévère et qui n'est qu'un amant passionne, sans aucun des scrupules qu'il devrait avoir, voyant ceux de madame de CIcves. Tout est donc sacrifié au personnage de madame de Clèves, (jui, dans la première moitié du roman, résiste au penchant qui l'entmine vers M. de Nemours, grâce à la pureté de ses scrupules, grâce à l'idée qu'elle a de Thonneur ; et qui, dans la seconde moitié, élevant ses scrupules jusqu'au sacrifice, refuse d'épouser M. de Nemours. Fidèle à ses idées d'honneur, elle se punit d'avoir aimé M. de Nemours pendant la vie de son mari, en ne l'épousant pas après la mort de M. de Clèves.

On sait en elTet comment M. de Clèves, trompé par un faux rapport qui lui fait croire que madame de Clèves a cédé à sa passion et à celle de M. de Nemours, périt d'une lièvre aiguë causée en grande pailie par son chagrin. Cette crédulité vulgaire me gâte un peu M. de Clèves : les sentiments et l'aveu de sa femme méritaient plus de confiance. Mais sa mort est belle et touchante : il pardonne à madame de CIcves, rend justice à l'innocence de ses actions et, par sa générosité, augmente les scrupules qu'elle se fait. Il lui crée une obligation nouvelle d'honorer sa mémoire par une fidélité qui aura le mérite d'une expiation. (>ette mort enfin prépare la résolution héroïque de madame de Clèves et la rend naturelle dans une âme comme la sienne.

Ce n'est pas dans les premiers moments de sa douleur que madame de Clèves se décide à ne point é[^ouser M. de Nemours. Cette délibération pour savoir si

452 DE l'amour conjugal.

elle doit rester veuve ou se remarier, ne peut pas, dans une âme affligée et généreuse, arriver dès les premiersjours. « Ce mari mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle, ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût élé en son pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'à penser qu'elle le regrettait autant qu'il méritait d'êlre regretté, et qu'elle ne ferait dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait élé bien aise qu'elle eût fait, s'il avait vécu. » Ce n'est qu'après plusieurs mois de cette douleur, tout occupée de son mari, qu'elle revoit M. de Nemours par hasard, et alors, son cœur se réveillant de son engourdissement, elle pensa malgré elle qu'elle aimait M. de Nemours, qu'elle en était aimée, qu'elle était libre, a Plus de devoir, plus de vertu qui s'opposassent à ses sentiments ; tous les obstacles étaient levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de M. de Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui. Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la mort de M. de Clèves l'avait assez occupée pour avoir empêché qu'elle n'y eût jeté les yeux, La présence de M. de Nemours les amena en foule dans son esprit ; mais , quand il en eut été pleinement rempli et qu'elle se souvint aussi que ce même homme qu'elle regardait comme pouvant l'épouser était celui qu'elle avait aimé du vivant de son mari et qui était la cause de sa mort ; que, même en mounint, il lui avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu était

LE DEVOIR ET l'aMOUR. 453

si blessée de celle imaginalion qu'elle ne Irouvail guère moins de crime à épouser M. de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari '. »

Enfin elle reçoit M. de ISemours. Elle lui avoue qu'elle l'aime, car elle croit qu'elle peut avouer tous ses senlimcnls, étant sûre de vaincre ceux qu'elle réprouve : sa vertu autorise sa franchise. De même donc qu'elle a avoué à son mari qu'elle aimait quelqu'un, elle avoue à M. de Nemours qu'elle l'aime; mais elle lui déclare en même temps que son devoir lui défend de penser jamais à personne : « Et moins à vous, dit-elle, qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous sont inconnues. — Elles ne me le sont peut-être pas, madame, reprit-il ; mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir que M. de Clèves m'a cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans votre aveu. — Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle; je n'en saurais soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop douloureuse pour les suites qu'elle a eues. 11 n'est que trop véritable que vous êtes cause de la mort de M. de Clèves. Les soupçons que lui a donnés voire conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si vous la lui aviez ôlée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités et que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même

' Quatrième partie.

464 DE l'amol'k conjugal.

chose à l'égard du monde; mais au mien, il n'y a aucune différence, puisque je sais que c'est par vous qu'il est mort et que c'est à cause de moi\ »

J'ai voulu montrer tout entier le caractère de madame de Clèves, tel (juc madame de La Fayette l'a inventé, avant de rien dire des controverses que souleva ce caractère dans un siècle et dans une société tout occupés d'amour et de questions amoureuses. En France, il ne suffit pas aux sentiments d'agir, il faut aussi qu'ils s'expriment ; et l'amour chez nous n'est pas seulement une passion, c'est encore une conversation. La société de madame de La Fayette n'était plus celle de l'hôtel de Rambouillet : c'était la cour de la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, et, à voir l'histoire que madame de La Fayette a faite de cette princesse', on comprend la place que tenaient autour d'elle l'amour, les intrigues amoureuses, et par conséquent aussi les conversations galantes. A l'hôtel de Rambouillet, on était plus galant qu'amoureux, à prendre le mot de galant dans son ancien et meilleur sens. A la cour d'Henriette, il y avait plus d'intrigues amoureuses que de conversations galantes; mais on causait aussi beaucoup du sentiment qui faisait la "vie et le mouvement de cette société. Or, quel sujet de conversations et de réflexions que la conduite de madame de Clèves, la plus singulière héroïne d'amour qu'on eût encore vue dans les romans, puisque d'abord elle fait à son mari l'aveu qu'elle a de l'amour pour un autre que

' Quatrième partie.

* Mémoires de la cour de France,

LE DEVOIR ET l'aMOIR. 455

lui, et puisque, devenue veuve, elle n'épouse pas, quoiqu'elle le puisse, celui qu'elle aime et dont elle est aimée !

Ce dernier point fut pent-ê'tre le moins débattu. Avant madame de Clèves, la Pauline de Corneille refusait, après la mort de son mari, d'épouser son amant. Le triomphe du scrupule sur la passion n'é- "lail donc pas chose nouvelle dans le drame et dans le roman. C'était un bel exemple qu'on pouvait louer sans s'engager à l'imiter, et cet exemple s'accordait avec l'idée que le dix-septième siècle avait du devoir et de l'honneur.

Mais l'aveu que madame de Clèves fait à son mari de son inclination pour M. de Nemours, c'était là la nouveauté, et c'était là aussi le sujet des controverses. Âvait-cUe tort? avait-elle raison? Pourquoi inquiéter son mari par une confidence pareille? Elle était sure de vaincre sa passion : que ne se contentait-elle delà force que lui créait sa vertu? Se surveillant elle-même, qu'avait-elle besoin de se faire surveiller par la jalousie de son mari? Ce mari, une fois jaloux, est devenu crédule, et les soupçons qu'il a eus l'ont fait mourir de chagrin. Voilà l'objection du monde. Mais le monde ne connaît rien au métier des scrupules : les consciences délicates ne sont pas faites pour la vie ordinaire, et elles n'en suivent pas les voies. Comment les gens du beau monde auraient-ils jiu comprendre que, toute sûre que madame de Clèves était de sa vertu, elle n'avail de force cependant que par la crainte qu'elle avait d'elle-même? Donnez-lui l'assurance et l'orgueil de son honnêteté ; faites un instant qu'au lieu de fuir l: danger, elle s'en approche, et

456 DE l'amour conjugal.

qu'elle côtoie hardiment le fossé pour montrer qu'elle n'y tombera pas, elle faillira comme tant d'autres. Madame de Clèves personnifie les scrupules de l'honneur, qui ne sont pas moins vifs que ceux de la piété. Ce sont ces scrupules qui la poussent à chercher dans son mari l'appui qu'elle craint de ne pas trouver en elle-même. Voudrait-on, par hasard, qu'elle eût toutes les alarmes d'une conscience délicate, et qu'elle agît comme si elle avait l'insouciance des consciences mondaines? ce serait un personnage dépourvu de vérité. Or, le mérite particulier du roman de madame de La Fayette est l'extrême vérité des sentiments, la vérité dans l'élévation, chose si rare!

Je ne sais qu'une objection à l'aveu que les scrupules de madame de Clèves la poussent à faire à son mari : c'est que cet aveu se trompe d'adresse. Au lieu de le faire à son mari, madame de Clèves aurait dû le faire à son directeur. Les directeurs, selon la morale du monde au dix-septième siècle, étaient faits pour recevoir la confidence de ces alarmes de la conscience, pour les diriger, pour les apaiser. Mais il faut prendre la pensée du livre, au lieu d'y substituer la nôtre. Madame de La Fayette, je l'ai déjà dit, a voulu faire un roman tout mondain et tout séculier; elle a voulu, comme Corneille dans Pauline, montrer la force de l'idée du devoir, et elle n'a pas songé plus que Corneille à appuyer sur la piété la vertu de son héro'ine. Pauline, avant d'être chrétienne, a toutes les vertus qui la rendent digne d'être chrétienne. Madame de Clèves aussi, élevée par sa mère selon les règles do l'honneur du monde, est vertueuse sans être dévole. Elle

LE DEVOIR ET L'aMOUR. 457

le devient à la fin, et la foi seule peut apaiser cette âme passionnée qui, en immolant sa passion, s'est presque immolée elle-même. La retraite et la maladie, qui sont un apprentissage de la mort, un détachement graduel du monde et de la vie, surmontèrent enfin « les restes de sa passion, qui était affaiblie pnr les sentiments que sa maladie lui avait donnés. Les pensées de la mort lui avaient rapproché la mémoire de M. de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir, s'imprima fortement dans son cœur. Les passions et les engagements du monde lui parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement affaiblie, lui aida à conserver ces sentiments; mais, comme elle connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes, ni revenir dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se retira, sur le prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour Elle passait une partie de l'année dans cette maison religieuse et l'autre chez elle, mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères; et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables. »

Voilà la fin de madame de Clèves : elle meurt comme une sainte, après avoir témoigné, par sa ^«ie, l'ascendant de l'honneur, sans que l'honneur ait besoin de s'appuyer sur un sentiment surhumain. Ainsi entendues et ainsi pratiquées, les vertus humaines sont aussi puissantes que les vertus chrétiennes,

Page 1