‹ Cours de litterature dramatique (volume 2)Chapitre 58 sur 63 · IV · texte numérisé non relu

IV

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et elles n'imposent pas de moins grands sacrifices à la nature. Est-ce celte glorification de la vertu et des sacrifices qu'elte impose qui a particulièrement plu aux partisans de la Princesse de Clèves, soit du temps de madame de La Fayette, soit au dix-huitième siècle? Je suis plutôt disposé à croire que la nouveauté de l'aveu de madame de Clèves séduisit les imaginations; que cette franchise parut un procédé digne d'une âme sincère et élevée; que ce contraste avec la cachotterie ordinaire charma comme la marque d'un cœur délicat et incapable de mensonge et d'hy{)0crisie. L'honnête femme, chaque jour plus sûre de son rang dans le monde, tenait déjà à avoir quelques-unes des qualités de l'honnête homme. La sincérité était une de ces qualités et presque une de cos prérogatives. Et ce qui me fait croire que la pensée de madame de La Fayette a été, en mettant cet aveu dans la bouche de son héroïne, de glorifier non-seulement les scrupules de l'honneur humain, mais da glorifier aussi un certain genre de sincérité qu'elle croyait convenir à la dignité de la femme, c'est que, dans un autre petit roman intitulé : la Comtesse de Tende, madame de La Fayette a représenté une femme qui fait à son mari un bien autre aveu que madame de Clèves. Madame de Clèves n'avoue que le sentiment qu'elle voudrait ne pas avoir, et la comtesse de Tende avoue la faute qu'elle a commise. Madame de La Fayette, dit-on, inventa le second aveu pour expliquer le premier. Si cette anecdote est vraie', elle prouve que l'intention du fameux

' Voir la Bibliothèque des romans, t V. p. 1 87,

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aveu de madame de Clèvcs est de glorifier surtout la sincérité, cl de proscrire la dissimulation entre époux, comme quelque chose de dégradant , quels que puissent être les périls ou les morlincations de la franchise.

A Dieu ne plaise que je hlfune ce sentiment en général! Un pas de plus cependant, et ce devoir d'avouer le mal, que madame de La Fayette prenait comme une barrière contre l'idée de le faire, louche au droit de ne pas contraindre ses sentiments. Aussitôt que l'amour qui, dans la Princesse de C lèves ei dans la Comtesse de Tende, esl encore une faute qu'il faut expier deviendra, grâce aux sophismcs de l'esprit et du cœur, une sorte de vertu, comme dans la Nouvelle Heloïsp, ou de droit supérieur à tout, comme dans Jacques, l'horreur de la dissimulation et de l'hypocrisie deviendra elle-même une liberté pour les passions. Je serais désespéré de croire que la morale de la Princesse de Clèves est faible et relâchée : elle est, au contraire, noble et généreuse, elle prêche le scrupule et le sacrifice, et nous serions bien heureux si la morale de nos romans en était encore là. Je suis pourtant forcé de dire que cette morale est l'attribut naturel d'une grande âme pl«tôt qu'une règle faite pour être pratiquée par tout le monde. Nous sommes sur la pente. La Pauline de Corneille est déjà, selon le mot de madame la dauphine, une très-honnête femme qui n'aime pas son mari; madame de Clèves n'aime pas non plus le sien et lui avoue qu'elle en aime un autre; madame de Volmar, dans la Nouvelle Héloïse, n'a jamais aimé le sien, et elfe manquerait peut-être à ses devoirs si elle ne mourait à temps-, Fernande enfin, dans Jacques,

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trouve tout naturel d'aimer un aulre homme que son mari et d'appartenir à son amant. Ces quatre personnages font Ihisloire de la passion vaincue dans Pauline, expiée dans madame de Clèves, déjà plus autorisée dans madame de Volmar et né manquant la victoire que par la mort de l'héroïne; dans Fernande enfin, jouissant de sa victoire comme d'un droit incontestable.

La trilogie du mari, de la femme et de l'amant n'est nulle part plus manifeste que dans la Nouvelle Héloïse, où les trois personnages vivent à côlé l'un de l'autre, dans la môme maison, et cela par la volonté même du mari. Voyons rapidement comment Rousseau a traité cette situation ^

M. de Volmar sait que Saint-Preux a aimé Julie et qu'il était aimé d'elle. Cependant il appelle Saint- Preux dans sa maison ; il veut que Julie continue à le voir. M. de Volmar est de ceux qui croient que l'amour est un bon sentiment : il ne veut donc pas le détruire dans l'âme de Julie et de Saint-Preux ; il veut l'épurer et le conduire. « J'ai compris, dit-il à Saint- Preux et à Julie dans une conversation où il est plutôt un précepteur qu'un mari, j'ai compris qu'il régnait entre vous des liens qu'il ne fallait pas rompre; que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables qu'il fallait plutôt le régler que l'anéantir, et qu'aucun des deux ne pouvait oublier l'autre sans perdre beaucoup de son prix... Je sais bien que ma conduite a l'air bizarre et choque toutes

' Je tire cette analyse de mes Études sur la vie et les ouvrages de J.-J. Rousseau.

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les maximes communes ; mais les maximes deviennent moins Générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs, cl le mari do Julie ne doit pas se conduire comme un autre homme. — Mes enfants, nous dit-il d'un ton d'autant plus touchant qu'il partait d'un homme tranquille, soyez ce que vous êtes, et nous serons tous contents. Le danger n'est que dans l'opinion : n'ayez pas peur de vous, et vous n'aurez rien à craindre '. »

Nous connaissons cette sagesse-là et ses œuvres. 11 est des personnes de fort bonne foi qui croient naïvement qu'il y a un moyen de tirer les trois vertus théologales des sept péchés capitaux, de faire le bien avec le mal , l'ordre avec le désordre. Vaines tentatives de la sagesse humaine, soit dans l'État, soit dans la famille ! On ne fait pas de l'ordre avec du désordre ; les démolisseurs ne peuvent pas devenir des constructeurs, et les gens habiles à faire des ruines sont incapables de faire des monuments. Il n'y a rien à tirer du mal que le pire , rien à tirer de l'anarchie d'un jour que l'anarchie de la semaine, et de l'anarchie de la semaine que l'anarchie du mois et bientôt de l'année. Le mal se combat et se réprime; mais il ne peut être ni employé ni dirigé à volonté. M. de Volmar croit que l'amour de Julie et de Saint-Preux peut être conservé sans danger, et qu'avec de bons conseils et beaucoup de sagesse il pourra en faire une vertu; il croit enûn que cet amour est un feu qui peut servir encore à échauffer l'âme sans la brûler. 11 répudie la sage et profonde.

' La Nouvelle Héloite, quatrième partie, lettre m'.

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maxime de l'Évangile, que celui qui aime le péril y périra; et il conseille aux deux amants d'aimer hardiment le péril, leur promettant qu'ils n'y périront pas. Mais M. de Volmar a beau employer les épreuves les plus ingénieuses afin de transformer insensiblement l'amour de Julie avec Saint-Preux en une tendre et paisible amitié, ce sage mécanisme ne réussit pas, et Julie, plus clairvojante que M. de Volmar, sent sa faiblesse. Elle tâche, il est ^Tai, étant philosophe aussi, de s'expliquer celte faiblesse; elle interroge son cœur pour se rassurer, et son cœur, qui sait, comme un ami complaisant, quel est le conseil qu'on lui demande, lui fait la réponse qu'elle espérait : a Plus je veux sonder, dit-elle, l'état présent de mon âme, plus j'y trouve de quoi me rassurer. Mon cœur est pur, ma conscience est tranquille; je ne sens ni trouble ni crainte... Ce n'est pas que certains souvenirs involontaires ne me donnent quelquefois un attendrissement dont il vaudrait mieux être exempte; mais, bien loin que ces souvenirs soient produits par la vue de celui qui les a causés, ils me semblent pins rares depuis son retour, et, quelque doux qu'il me soit de le voir, je ne sais par quelle bizarrerie il m'est phis doux de penser à lui. En un mot, je trouve que je n'ai pas encore besoin du secours de la vertu pour être paisible en sa présence... Mais e^t-ce assez que mon cœur me rassure, quand la raison doit m'alarmer? J'ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n'est pas encore une illusion du vice? Comment me fier à des sentiments qui m'ont tant de foi abusée? le crime ne commence-t-il pas

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toujours par l'orgueil qui fait mépriser la tentation, et braver des périls où l'on a succombé n'est-ce pas vouloir succomber encore '? »

J'aime ces dernières phrases; j'aime que Julie sente le trouble de son cœur, et qu'au moment même où elle se dit paisible, elle s'eiïrayc de sa faiblesse. Voilà enfin les véritables mouvements du cœur humain, voilà les véritables sentimenls A\we honnête femme, c'est-à-dire d'une femme sincère avec elle-même. Julie ressemble en ce moment à Ja Pauline de Corneille, qui, quoiqu'elle soit sûre de sa vertu , ne veut pas s'exposer à revoir dans Sévère l'amant qu'elle a aimé.

Cette resembiance entre Julie et Pauline fait l'intérêt de la seconde moitié du roman de Rousseau. C'est là que commence la lutte de la passion contre le devoir. Julie en effet a beau faire, elle ne peut pas s'y tromper : ces attendrissements involontaires, ce plaisir même de penser à Saint-Preux, plus doux que celui de le voir, tout cela est la passion. M. de Yolmar, toujours empressé à rassurer sa femme et à se rassurer lui-même, explique par des raisonnements ingénieux ce qu'il voit encore d'amour dans le cœur de Saint-Preux et de Julie. Il y a surtout une distinction qui lui ôte toute inquiétude : Saint- Preux cl Julie s'aiment encore, il est vrai, mais c'est dans le passé, ce n'est pas dans le présent. « Ce n'est pas de Julie de Yolmar que Saint-Preux est amoureux, c'est de Julie d'Élanges. Il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu'il aime, mais comme

' La Nouvelle Uéloise, ([uatrième partie, lettre xii*.

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le ravisseur de la personne qu'il a aimée. La femme d'un autre n'est point sa maîtresse ; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écolière. 11 est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup et qu'elle lui en rappelle souvent le souvenir; il l'aime dans le passé : voilà le vrai mot de l'énigme. Otez-lui la mémoire, il n'a plus d'amour'. » Pauvre sage! comme le voilà tranquille , grâce à celte distinction entre le passé et le présent ! Il a même soin de s'absenter, afin de laisser seuls Saint-Preux et Julie, et qu'ils s'éprouvent et s'affermissent par l'épreuve. Alors, se laissant aller à la sécurité que leur donne cet habile directeur, les deux anciens amants vont se promener sur le lac de Genève et abordent aux rochers de Meillerie. C'était à Meillerie que Saint-Preux, pendant ses amours avec Julie, s'était retiré pour apaiser les soupçons du père de Julie; c'était ce lieu plein de souvenirs chéris qu'il voulait revoir avec elle. Ils arrivent à ces rochers, qui autrefois s'avançaient au-dessus du lac et faisaient une sorte de terrasse solitaire , ayant d'un côté les Alpes et leurs cimes inaccessibles, de l'autre les eaux du lac, partout le désert et l'abîme. « Il semblait, dit Saint- Preux , que ce lieu désert dût être l'asile de deux amants échappés seuls au bouleversement de la nature. »

Ces rochers de Meillerie, devenus une sorte de pèlerinage pour les dévots de Rousseau , ont été impitoyablement brisés par les ingénieurs pour ouvrir la roule du Simplon, qui, en cet endroit,

' La Nouvelle Héloïte, quatrième partie, lettre siV.

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passe aux bords du lac de Genève. Voyons celte scène des rocliers de Meillerie, la plus belle scène du roman avec la mort de Julie, celle où la passion est vraie et touchante, celle enfin où le sens moral du roman, jusque-là incertain, commence use montrer, en dépit même des raisonnements des personnages.

a Quand nous eûmes atteint ce réduit et que je l'eus quelque temps contemplé, — Quoi! dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide , votre cœur ne vous dit-il rien ici , et ne sentez-vous point quelque émotion secrète à l'aspect d'un lieu si plein de vous? Alors, sans attendre sa réponse , je la conduisis vers le rocher et lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse relatifs à la situation où j'étais en les traçant. En les revoyant moi-même après si long temps, j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : — 0 Julie, éternel charme de mon cœur ! voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde; voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur et préparait celui qu'il reçut enfin de toi-même... Voici la pierre où je m'asseyais pour contempler au loin ton heureuse demeure. Sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur. Ces cailloux tranchants me servaient de burin pour tracer ton chiffre. Ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportait un tourbillon ; là je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis. Voilà le bord où d'un œil avide et sombre

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je mesurais la profondeur de ces abîmes. Enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne pas te survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'étais né, fautil me retrouver avec toi dans les mêmes lieux et regretter le temps que j'y passais à gémir de ton absence !... J'allais continuer; mais Julie, qui, me voyant approcher du bord, s'était effrayée et m'avait saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir; puis tout à coup, détournant la vue et me tirant par le bras, — Allons-nous-en, mon ami, me dit-elle d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi... n

Ils reprennent la barque et traversent le lac. Là encore Saint-Preux, se laissant aller à ses rêveries, d'abord tendres et douces, bientôt sombres et amères, est violemment tenté, dit-il, de précipiter Julie dans les flots et d'y finir dans ses bras sa vie et ses longs tourments. « Cette horrible tentation devint à la fin si forte que je fus obligé de quitter brusquement la main de Julie pour passer à la pointe du bateau. Là mes vives agitations commencèrent à \>rtndre un autre cours; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme; l'attendrissement surmonta le désespoir 5 je me mis à verser des torrents de larmes, et cet état, comparé à celui dont je sortais , n'était pas sans quelque plaisir. Je pleurai fortement, longtemps, et je fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis, je revins auprès de Julie, je repris sa main. Elle tenait son mouchoir; je le sentis fort mouillé. Ah! lui dis-je

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tout bas, jo vois que nos cœurs n"onl jamais rxssé de s'entendre. — 11 est vrai, dil-cile d'une voix altérée; mais que ce soil la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce Ion!...

« Voilà, mon ami ', le détail du jour de ma vie où. sans exception, j'ai senti les émotions les plus vives. Au reste, je vous dirai que celle aventure m'a plus convaincu que tous les arguments, de la liberté de Tbomme et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés et succombent ! Pour Julie, mes yeux le virent et mon cœur le sentit : elle soutint ce jour-là le plus grand combat qu'une âme humaine ait pu soutenir; elle vainquit pourtant ' ! »

Elle vainquit ! oui ; mais encore une victoire comme celle-là, et elle est perdue. Rousseau le sait bien, car il n'expose pas deux fois Julie à de pareils ]yén\s : il la fait mourir. La mort est un expédient commode pour les romanciers dans l'embarras. Que faire en effet de Julie arrivée à ce point? Prolonger la lutte entre la vertu et la passion? Si longue que soil la lutte, il faut qu'elle finisse i>ar une victoire ou par une défaite. Quel sera le vaincu ? Sera-ce la passion ? le roman tourne au système et à la leçon ; il perd la vérité et l'intérêt. Sera-ce la vertu qui .succombera? l'exemple de Julie tournera alors contre les intentions de Rousseau. Singulière héroïne de vertu que celle qui , comme fille ou comme femme, aura également manqué à l'honneur 1 Roiis-

• Milord Edouard, aaqnel ('crit Saint-Prcni.

' La NouveUe Héloite, quatrième partie, lettre XTii*.

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seau, au contraire, a voulu faire de sa Julie l'héroïne du repentir, ni montrer comment une première faute n'empêcb". pas une âme honnête de revenir à la vertu et de re/'x)nquérir l'estime et l'admiration du monde. Pour que sa leçon fasse effet, pour que Julie soit cette héroïne que nous devons admirer et imiter, il faut qu'elle meure vertueuse et honorée. Aussi Rousseau la fait-il mourir promptement; mais il a beau faire, elle a encore assez vécu pour nous enseigner l'ascendant d'un premier amour, et, disons-le, d'une première faute. Julie combat cet ascendant , elle y résiste, mais elle l'éprouve. Quand elle interroge son âme, quand elle s'examine, elle s'étonne de se trouver inquiète : « Je ne vois partout que sujets de contentement, et je ne suis pas contente. Une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé. L'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper; il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire. Cette peine est bizarre , j'en conviens ; mais elle n'est pas moins réelle. Je suis trop heureuse; le bonheur m'ennuie Concevez-vous quelque remède

à ce dégoût du bien-être? Pour moi, je vous avoue qu'un sentiment si peu raisonnable et si peu volontaire a beaucoup ôté du prix que je donnais à la vie, et je n'imagine pas quelle sorte de charme on y peut trouver qui me manque ou qui me suffise. Une autre sera-t-elle plus sensible que moi? Âimera-t-elle mieux son père, son mari, ses enfants, ses amis, ses proches? En sera-t-elle mieux aimée? Mènerat-elle une vie plus de son goût? Sera-t-elle plus libre d'en choisir une autre? jouira -t-elle d'une meilleure

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santé? Aura-t-elle plus de ressources contre l'ennui, plus de liens qui l'allachent au monde? Et toutefois j'y vis inquiète. Mon cœur ignore ce qui lui manque; il désire sans savoir quoi '. »

Non , ce n'est pas le bonheur qui ennuie Julie. Ce qui la rend à la fois inquiète et languissante, c'est la passion, c'est son amour combattu, mais non pas détruit; étouffé, mais non pas éteint. Ce bonheur qu'elle dépeint et qui la lasse, ce père, ce mari, ces enfants, cette vie douce et régulière, tout cela est un bonheur qui tient à l'ordre, et ce n'est jamais le bonheur dans l'ordre qui satisfait la passion. Si ses enfanls, son père et son mari, qu'elle aime et dont elle est aimée, ne suffisent pas à l'âme de Julie, c'est qu'elle aime encore Saint-Preux; elle le sent, quoiqu'elle ne veuille pas se l'avouer. Comment résister à cet amour? comment le vaincre? comment avoir la force d'aimer la vertu? Elle a demandé à la sagesse de M. de Volmar celte force (ju'il croit avoir et qu'il croit même pouvoir donner. Julie sent bien que la sagesse de M. de Volmar a la force suffisante à qui n'a point à lutter, celle qui est bonne aux âmes sans passion; mais, où est la passion, cette force-là est impuissante. Où donc trouver la vraie force, celle qui fait lutter et vaincre? dans la religion. Allons plus loin, et servons-nous du mot de Rousseau : dans la dévotion. Oui , Julie devient dévote pour être forte, pieuse pour être honnête; elle demande à Dieu la force qu'elle ne trouve ni en elle ni autour d'elle. Écoutons -la un instant

' La youiclle Uélo'Ue, sixième partie, lettre vii!'.

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