AU COMMENCEMENT DU DIX-XEUVIÉME SIÈCLE
temps a le même caractère : « Une heureuse et touchante uniformité régnait dans la décoration intérieure de nos maisons, et la bonne nature en avait fait tous les frais. Des festons, des guirlandes, des fleurs, de nombreux feuillages, des arbres plantés devant toutes les portes, partout les joyeuses couleurs nationales flottant dans les airs. On eût dit, au premier coup d'œil, que Paris était changé en un vaste et beau jardin, en un riant verger. Il est plus aisé de bien sentir que de bien rendre l'impression douce et profonde qu'a faite sur toutes les âmes sensibles ce spectacle d'un genre aussi nouveau que pittoresque. La fraîcheur de la décoration universelle, la beauté du jour, la franche gaieté du peuple, les cris mille fois répétés de vive la Bépiibliquel vivent nos représentants! vive la Montagne! ont appris, d'une manière aussi terrible qu'éloquente, aux aristocrates, que leur dernière heure est enfin sonnée '. y> Que dites-vous de cette idylle qui aboutit aux arrêts du tribunal révolutionnaire, et de cette fête dt hameau interrompue par l'apparition de la guillotine? C'est le ton du temps. Lisez les romans et les pièces de théâtre : mômes mignardises et mêmes sentimentalités pastorales. J'ai parcouru quelques-uns des romans de M. Ducray-Duminil, le plus fécond romancier de cette époque : Lolotte et Fanfan, Alexis ou la Maisonnette dans les bois, Victor ou VEnjant de la foret. Ces ouvrages, écrits pendant les troubles de la Révolution, ont l'air d'avoir été faits pour un peuple
' Uitloire parlementaire de la Rctûlulion, t. XWIII, p. 15*,
ISS, 163.
7ê DE LA POÉSIE rASTORALF.
d'enfants heureux '. Ce sont partout (.les personnages honnêtes et attendrissants, des enfants pleins de lx)nnes qualités, pleins de sensibilité surtout, qui est la qualrlé favorite du dix-huitième siècle, et qui équivaut à la vertu. 11 y a des persécuteurs et des brigands, mais qui semblent n'avoir d'autre rôle que d'exercer la vertu et de la faire triompher avec plus d'éclat. Ces fictions bénignes amusaient le vulgaire pendant les angoisses de la Terreur. ^
Cette littérature, qui n'avait ni vérité ni force, ne pouvait pas longtemps suffire au goiit du public, et, aussitôt que l'élite de la société, affranchie du joug de la Révolution, commença à respirer et à revivre, une autre littérature commença aussi à se faire jour. Je ne veux point ici faire l'histoire de celte littérature nouvelle, qui est celle du dix-neuvième siècle, et marquer par quels traits elle se rattache à la littérature du dix-huitième, par quels traits elle s'en sépare. Je veux chercher seulement comment elle a essayé de peindre l'amour ingénu, et je chercherai cette peinture dans les idylles d'André Chénicr, dans les ouvrages de M. de Chateaubriant, dans ceux de M. de Lamartine, et enfin dans quelques romans de M'ue Sand.
André Chénier mourut sur l'échafaud révolutionnaire le 7 thermidor, la veille même de la délivrance de la France, et il disait en allant au supplice et en se frappant le front : f avais pourtant quelque chose là ! Ce quelque chose qu'il avait là, c'était le secret d'une
' \ oyez surtout le recueil intitulé : Codicille senlimenta /ou Recueil de discours, conles, anecdotes, idylles, romances et poc$ie$ fugitives. 1-93. 2 \o!.