‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 15 sur 42 · PANTHÉE · texte numérisé non relu

PANTHÉE

Quel étrange penser trouble votre repos? De quoi pâlissez-vous? quelle atteinte vous blesse? Avez-vous un esprit capable de foiblesse? Avez-vous de ma foi conçu quelque soupçon? Doutez-vous de Panthée?

ABRADATE.

En aucune façon.

Cette jalousie d' Abradate ne nous choque pas moins qu'elle ne choque Panthée : elle détruit pour nous l'unité morale du personnage de Panthée. Nous somiTies habitués à voir dans Panthée le type de Taffection conjugale : c'est la femme ardemment dévouée à son mari et prête à mourir pour lui et avec lui. Tout autre sentiment la dépare : Je ne parle pas seulement des sentiments qu'elle ressent, je parle de ceux qu'elle inspire. Abradate ne doit pas plus soupçonner Panthée, qu'Admèle ne peut soupçonner Alceste. Concevrions-nous un instant qu'Admète fut jaloux d'Alceste et doutât de sa foi? Nous ne pouvons pas davantage supposer Abradate soujiçonnant Panthée : ses soupçons ramènent Panthée à la me-

230 DE l'amour conjugal.

sure des femmes ordinaires, tandis que partout, dans Xénoplion, Panthée est une héroïne de l'amour conjugal.

Je sais bien que, dans ses soupçons sur Panthée, Abradate fait une distinction : il ne doute pas de la foi et de l'amour de Panlhée ; il doute seulement de la retenue de Cyrus:

Ce prince, autorisé d'un pouvoir absolu,

A pu faire en son camp tout ce qu'il a voula.

La réponse de Panlhée est belle et énergique; mais pourquoi est-elle obligée à la faire? « Qui pourrait, dit Abradate,

Qui pourrait détourner la furieuse envie De celui qui sur nous a pouvoir de la vie?

« Qui pourrait, répond Panlhée,

Qui pourrait détourner le généreux effort De celle à qui la honte est pire que la mort? Si dans ua tel péril je me fusse trouvée, En cette extrémité ce poignard m'eût sauvée. Et, me garantissant d'un si lâche attentat. Eut maintenu ma gloire en son premier état. Voilà le confident qui, durant votre absence, Avec fidélité gardait mon innocence*.

Les vers sont beaux ; mais la Panthée qui a besoin de se justifier n'est plus pour nous la Panthée de Xénophon.

11 est curieux, aussi bien, de voir comment, dans celte belle histoire, les modernes semblent avoir

' Acle IV, scène i".

ŒNOXE, F.VADNÉ, PANTHÉE. 231

laissé de côlc, comme à dessein, ce qui est l'inlérêt principal du récit, je veux dire l'alTection conjugale de Panthée, pour ne s'occuper que de la jalousie malencontreuse d'Abradate ou de l'amour d'Araspe. Wiéland, dans son dialogue d'Araspe et de Panthée, — car c'est un dialogue, et c'est ainsi qu'il l'appelle lui-même, et non point un drame, — Wiéland ne s'occupe que de l'amour d'Araspe. Dans Xénophon, cet amour n'a place que pour servir de texte aux sermons de Cyrus; dans Wiéland, il devient le sujet principal; il y a même une scène d'amour entre Araspe et Panthée, et cette scène est, à mes yeux, un contre-sens aussi grand que la scène de la jalousie d'Abradate dans Tristan. Telle qu'est Panthée dans Xénophon, et ne devant être que le type le plus vrai et le plus élevé de la douleur conjugale, elle ne peut pas plus être courtisée devant nous par Araspe que soupçonnée par Abradate. Les deuï scènes sont une égale invraisemblance dramatique et troublent également toutes deux l'harmonie morale du personnage de Panthée,

BMTK DE L'AMOUr, CONJUGAL. — LUCRÈCE DAKS TITE-LIVE, OVIDE, DURÏER, SHAKESPEARE ET M. POiNSARD.

Je cherche quelle est, dans la litlcraliire ancienne, l'expression des divers sentiments qui composent l'amour conjugal. Pénélope exprime la fidéliié chaste et persévérante ; Alceste, le dévouement ; Panlhée, la douleur de la femme qui ne veut pas survivre à son époux; Lucrèce, l'honneur conjugal dans ce qu'il a de plus fier et de plus généreux. Tous ces sentiments composent l'amour conjugal et procèdent de l'idée fondamentale du mariage, l'attachement exclusif d'une seule femme à un seul homme.

L'honneur conjugal est le sentiment que Lucrèce représente au plus haut degré. Le lit nuptial a été souillé par la violence de Sextus : dès ce moment, Lucrèce doit mourir. En vain son mari et son père la supplient de vivre; en vain ils lui disent qu'il n'y a pas crime où il n'y a pas intention criminelle ;

Le lit fut [Tofané; mais l'épouse est sans blâme. Et rallVont de ton corps n'atteignit pas ton àme,

dit Collatin dans la Lucrèce de M. Ponsard. Lucrèce n'écoule pas ces prières et ces maximes:

Je m'absous du forfait, mais non pas du supplice,

répond-elle; Lucrèce ne veut pas qu'une femme puisse, à l'avenir, excuser ses fautes par son exemple ^ Elle se frappe donc et meurt pour expier l'outrage qu'elle a subi ; tant est grande et sainte en son âme l'idée de la chasteté conjugale !

(Ictte idée est tellement le fond même du personnage de Lucrèce que, quel que soit le poète qui l'ait prise pour sujet, personne n'a osé manquer à cette condition fondamentale; partout, dans Ovide comme dans Tite-Live, dans Shakespeare comme dans Duryer, dans la Clélie de M"* de Scudéry comme dans M, Ponsard, Lucrèce est l'héroïne et la martyre de l'honneur conjugal. Les modernes ont souvent transform.é ou altéré les personnages de l'antiquité qu'ils ont mis sur lu scène. L'Achille et l'Iphigénie de P»acine ne sont pas l'Achille et l'iphigéisie d'Homère i\\ d'Euri[iidc ; le César de Corneille n'est pas toujours celui de l'histoire; seul le personnage de Lucrèce est resté intact. M"^ de Scudéry a cru devoir lui donner une inclination secrète pour Brulus avant qu'elle épousât Collatin; mais Lucrèce, quand elle se lue, atteste par sa mort, ne croyant plus le pou* voir faire par sa vie, l'inviolabilité de l'honneur conjugal: « Non, dit-elle à ceux qui la supplient de vivre, il ne sera jamais dit que Lucrèce ait appris aux Romains, par son exemple, qu'une femme peut

' a Aec uila JoinJè iiupudlcc cxemplo Lucrctia: Aivat. > (Tiîc-Live, liv, I, cbcip. LVUl.)

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vivre sans gloire. A ces mots, la vertueuse Lucrèce, paraissant plus belle et plus résolue qu'auparavant, tira un poignard qu'elle avait caché, et, haussant le bras et la main, en levant les yeux au ciel comme pour s'offrir en sacrifice aux dieux qu'elle invoquait, elle se l'enfonça dans le sein et tomba, la gorge toute couverte de sang, aux pieds du malheureux Brutus, qui eut le funeste avantage d'avoir le dernier de ses regards et d'enlendre son dernier soupir'. »

Ainsi, même dans le romancier le plus hardi à transformer les héros de l'antiquité en héros de salons, Lucrèce, à côté de Brutus devenu galant, garde son caractère de pureté et d'honneur conjugal.

Saint Augustin, dans la Cité do Dieu, ce curieux et profond ouvrage, qui est comme une sorte de jugement dernier porté par le christianisme sur l'antiquité, sur sa morale et sur sa conduite, saint Augustin blâme Lucrèce de s'être tuée : pourquoi se punir du crime qu'elle n'avait pas fait et qu'elle avait soulTert? « Ce n'est pas là, dit-il, l'amour de la chasteté : c'est la foiblesse de la pudeur'. » Que veut dire saint Augustin avec cette foiblesse de la pudeur? La force de la pudeur tient à la délicatesse de ses scrupules. Otez-lui cette crainte de la honte, elle n'existe plus. Lucrèce aime mieux mourir que rougir; q'est là ce que lui reproche saint Augustin, qui soutient avec raison qu'elle n'avait point à rougir. Mais qui ne voit que là où la morale ne rougit point, la pudeur rougit, parce que la pudeur craint le soup-

' Clclie, t. IV, p. 1580.

' « Non est puiiicilix cliaritas, sed pudoris inCrmitas. t {Cité de Z>ifW, liv. l", cliap. XIX.)

çon du mal autant que le mal même? Eh quoi! nous applaudissons tous , dans Paul et Virginie , à la pudeur de Virginie aimant mieux périr que de se laisser sauver par le matelot nu qui lui offre de la porter jusqu'au rivage, si elle consent à quitter elle-même ses vêtements, qui offrent trop de prise aux flots de la mer. Nous trouvons qu'une vie de bonheur passée avec Paul sous les arbres de leur enfance ne vaut pas, toute charmante qu'elle soit, d'être achetée par un moment d'oubli de la pudeur; et nous reprocherions à Lucrèce d'avoir mieux aimé mourir que de supporter, après son outrage, les regards et peut-être les doutes des Romains ! — Elle était innocente. — Oui ; mais c'est la mort qui a témoigné de son innocence'. « Ne pouvant pas, dit saint Augustin, montrer sa conscience aux yeux des hommes, elle s'est immolée en témoignage de sa chasteté'. » C'est ici le cas de dire qu'on croit aisément aux témoins qui meurent pour ce qu'ils attestent. La mort de Lucrèce a convaincu Rome et la postérité ; sa vie eût laissé des doutes.

Qu'il me soit permis de citer, à ce propos, l'histoire de Pauline, femme de Sénèque, telle que la raconte Tacite. Quand le centurion vint, de la part de Néron, dénoncer à Sénèque la suprême nécessité, c'était le mot du temps, c'est-à-dire l'ordre de mourir que les empereurs romains envoyaient à ceux qu'ils con-

' « Caeterum corpus est tantura violatum , aniiuus insons : morf tcstis erit. • (Ïite-Livc, ibid.)

- « Cnde ad oculos ho:uinum mentis suae testcm illam pœnam adhibendam putavit, quiLus conscienliam demonstrare non potuit. ■ Cité ie Dieu, ilid.)

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damnaient, Sénèque, selon l'usage aussi du temps, prépara son suicide. Il exhorta sa femme Pauline à lui survivre : elle ne le voulut pas et déclara qu'elle mourrait avec son mari. « Sénèque alors, ne voulant pas lui ravir cette gloire et craignant, d'ailleurs, de la laisser en butte aux alïronts, — Je vous avais montré, dit-il, ce qui vous restait encore de douceur dans la vie; vous aimez mieux la gloire de la mort : je ne vous priverai point de cet honneur. Mourons donc tous deux avec un égal courage, et vous avec plus de gloire que moi, puisque votre mort est volontaire. — Aussitôt ils s'ouvrent avec le mêm.e fer les veines des bras... Mais Néron, qui n'avait aucune haine particulière contre Pauline, ou pour s'éiiargner de nouveaux reproches de cruauté, ordonna qu'on l'empêchât de mourir. Les soldats commandèrent donc aux esclaves et aux affranchis de lui bander les bras et d'arrêter le sang. Déjà presque évanouie, on ne sait pas si elle y consenlit; mais, comme le monde est toujours disposé à croire le mal, il y eut des gens qui pensèrent que, tant que Pauline avait cru Néron implacable, elle avait cherche la gloiie de mourir avec son mari; mais que, lorsqu'elle avait eu l'espoir d'être épargnée, elle avait cédé à la douceur de vivre. Elle vécut, en elfel, encore quelques années, mais en gardant dignement le souvenir de son mari, et montrant, par la pâleur de ses membres et de son visage, combien son dévouemenl Uii avait pris de sang et de vie '. » Si Pauline, parce qu'elle a survécu à Sénèque, a vu

' Tacite, Annales, liv. XV, cliap LXIII et LXIV.

le monde douter de son dévouement, Lucrèce, survivant à l'outrage, aurait vu douter aussi de son honneur, l'ajoute que, dans le dévouement, je conçois qu'il y ait des degrés et que l'on ne soit point coupable de s'arrêter avant le dernier. Dans l'honneur, il n'y a point de degrés. Pauline pouvait vivre dignement, comme elle a vécu, avec le souvenir d'un dévouement commencé et non achevé ; Lucrèce ne jouvait pas vivre, n'ayant plus i'inlégrité de son honneur.

Je sais bien que saint Augustin oppose à Lucrèce l'exemple des femmes chrétiennes qui, ravies par les barbares et livrées à leurs caprices, ont vécu soutenues par le témoignage que leur conscience rendait à leur chasteté. Mais saint Augustin ex[ilique luimême ce qui a donné à ces chrétiennes outragées la force de vivre : c'est que, soil chez les barbares, soit rentrées dans leur patrie, elles vivaient sous l'œil de Dieu, dans la pratique de la piété et de la pénitence. Elles pouvaient, grâce aux œuvres de la foi chrétienne, prouver leur pureté par leur vie; elles avaient, dans celte carrière de réhabilitation, tous les encouragements de la société chrétienne, l'appui des prêtres, des évêques, et, au besoin, les austérités de la vie monastique, qui étaient un témoignage perpétuel de leur vertu et de leur courage. Lucrèce ne pouvait invoquer d'autre témoignage que celui de la mort : elle l'a fait, et elle ne s'est point trompée, car son nom est reslé, dans la mémoire des hommes, romrr.e le type impérissable de Ihonncur et de la f hasleté conjugale • .

' Saint Aujnstin ajoute que, si mOme Lucicce a voulu se punir d'avoir

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Le récit que TiloLive fait de Lucrèce a un double intérêt : d'abord l'intérêt qui s'attache à sa vertu et à sa mort ; ensuite l'intérêt qui s'attache à Rome et à sa liberté, qui va naître du sang de Lucrèce comme d'une semence généreuse. Ce second intérêt domine le premier. Partout, en effet, où Tite-Live fait intervenir les personnes privées et leurs aventures, c'est pour les subordonner à Rome et à la grandeur romaine, qui est le sujet véritable de son histoire et qui en fait l'unité. Dans le combat des Horaces et des Curiaces, Corneille voit les affections et les parentés rompues, la douleur de Sabine et de Camille, et nous avons besoin de la présence du vieil Horace pour ne pas préférer à l'intérêt de la grandeur romaine l'amour de Curiace et de Camille. Dans Tile-Live, la famille et l'amour s'effacent, Rome seule apparaît. Telle est aussi l'histoire de Lucrèce. Tite-Live nous montre la femme qui meurt pour attester sa chasteté ; mais, à côté d'elle et au-dessus d'elle, il nous montre Rome délivrée de la tyrannie desTarquins, et la république consacrée, à sa naissance, par le sacrifice de ce sang généreux. La chasteté romaine a deux fois fondé la liberté romaine : la première fois, contre les Tarquins par le sang ie Lucrèce; la seconde fois, contre les Décem-

c^Jé à la violence, dans ce cas encore elle n'aurait pas du se tuer, si elle avait pu faire une fructueuse pénitence devant ses faui diem : « Quamquaiii nec sic quidom occidere se debuit, si fructuosam posset apud deos falsos agere pœnitentiam. • (Ibid.) Ce dernier mot absout Lucrèce de son suicide : il n'y avait pas dans l'antiquité de dieux dans le temple desquels Lucrèce pût faire pi'nitence de l'affront qu'elle avait reçu.

virs par le sang de Virginie ; et cela sans doute pour montrer lo rapport qui existe entre les vertus privées et les vertus publiques, et comment la patrie n'est libre et forte que là où la famille est pure et honorée.

Le récit de Tite-Live, s'élevant peu à peu de l'aventure privée à la révolulion publique, est plein d'intérêt. Il commence comme une histoire deBoccace; il finit comme un poème épique. Nous sommes d'abord au camp des Tarquins, devant la ville d'Ardée. Voilà un an que dure le siège. Les fils de Tarquin et leurs amis égayent les ennuis du siège par les plaisirs de la table. Un soir, soupant chez Sexlus Tarquin, ils se mettent à parler de leurs femmes ; chacun vante la sienne et la préfère à celles des autres. Collatin, qui était de la famille royale, loue aussi sa femme Lucrèce; et, la dispute s'èchauffant, a A quoi bon tant de paroles? dit Collatin; allons à Rome surprendre nos femmes : nous verrons bien à quoi chacune s'occupe, et, comme elles ne nous attendent pas, l'épreuve sera bonne. » Us montent à cheval et arrivent à Rome. Les femmes des Tarquins étaient à table, mangeant et jouant avec leurs compagnes. De là ils vont à CoUatie et trouvent Lucrèce veillant avec ses servantes et filant de la laine. Les jeunes princes reconnurent que Lucrèce était à la fois la plus belle et la plus sage ; mais cette beauté et cette sagesse tentèrent Sextus et lui inspirèrent sa fatale passion. « De retour au camp, Sextus, dit Ovide, ne peut plus se délivrer du souvenir de Lucrèce, et sa mémoire lui retrace à chaque instant un trait qui le charme : voilà comme elle était assise, comme elle

2'îO DE l'amour conjugal.

était vêtue, comme elle filail, comme ses cheveux étaient rcpindns sur son col ; voilà son visage, ses paroles, son teint, sa beauté '. »

Ces tableaux de la vie privée ont bien inspiœ !e vieux poêle Duryer dans sa Lucrèce. 11 ne nous a pas montré tout le festin du soir et la dispute entre les jeunes princes ; mais il nous fait assister à la fm de la conversation, cl connaître du même coup le caractère de Sextus :

Voit -on rien de pareil à son aveuglement î

dit en riant Sextus de Collatin;

Tout marié qu'il est, il nous parle en amanî- A l'entendre parler des beautés de Lucrèce, On doute qu'elle soit sa femme ou sa maîtresse.

Driitus, qui, dans Duryer, joue le rôle d'un sage méconnu, blâme Collatin d'avoir tant loué Lucrèce devant Sextus :

Pourquoi louer ta femme et pourquoi la vanter Devant un esprit foible et facile à tenter?

Tu lui vantes ta femme et ne sais pi'.s peut-être Qu'on hasarde un trésor dès qu'on le fait paraître. Si la femme Cit un bien agréable et charmant,

Caipitur atlonitos nLscniis imagine sciisus Illc : rccorilanti piura niagisijuc [«lacent.

Sic scdit, sic culta fuit, sic slaniiua nevit, Ncglccla; collo sic jacuerc con)8c ;

Dos habuit vultus, lixc illi vrrbà fucrc : Hic dccor, ha:c faciès, bic color o;is orui,

[FaiKs dOviJe, liv. II, ». 7:9.)

LucnÈCE. 2/,^

C'est un bien peu durable et qu'on perd aisément On le fait désirer, aussitôt qu'on le vante'...

Collatin rejette bien loin les avis de Biulus : il est sûr de la vertu de Lncrcce. « Mais es- Lu aussi sûr, dit Brulus, de la vertu de Sexlus? » Il le prie donc de

repasser en son âme

Que Tarquin porte un sceptre et que Lucrèce est femme.

Nulle part, ni dans Shakespeare, ni dans Duryer, ni dans M"* de Scudéry, ni dans M. Ponsard, le récit ou le tableau de la mort de Lucrèce n'égale le récit qu'en fait Tite-Live. La grandeur épique du récit de Tite-Live tient à l'idée de la révolution solennelle qui va servir de vengeance à Lucrèce. Cette vengeance, en eflet, ne sera pas seulement l'expiation de ratlental de Sextus contre Lucrèce : ce sera le signal de l'affranchissement de Rome; ce sera l'ère immortelle de la liberté romaine. Schiller, dans son drame de Guillaume Tell, a voulu expliquer celte loi curieuse et fort naturelle de l'histoire, qui fait que, chez un peui)le opprimé, le mécontentement public attend souvent, pour éclater, une injustice et une vengeance particulière. Son Guillaume Tell ne songe pas à délivrer la Suisse du joug de Gesslcr : il ne songe qu'à venger son injure particulière; mai-, comme sa vengeance personnelle rencontre la colère publique, cet accord, que Tell n'a ni prévu ni cherclié, fait une révolution, et la flèche qu'il ne lance

' I.v.rice Je Durycr, acte 1°', scène ii

242 DE l'amour conjugal

qu'à son ennemi délivre la Suisse de son persécuteur. La mort de Lucrèce est aussi une preuve de cette loi de l'histoire. Lucrèce se tue pour témoigner de son honneur; mais cette mort achève d'exciter la haine de Rome contre la tyrannie des Tarquins et cause une révolution. L'événement particulier amène l'événement général. Seulement Scliiller, qui raffinait beaucoup dans ses conceptions dramatiques, a voulu qu'entre la vengeance de Guillaume Tell et la délivrance de la Suisse, il n'y eût qu'une rencontre et une coïncidence sans aucune complicité. Tite-Live, moins philosophe et plus grand poète dramatique en cela que le poète allemand, n'a pas séparé tout à fait la vengeance de Lucrèce de la vengeance de Rome. Lucrèce assurément ne se tue pas pour délivrer Rome; mais Rome et les Tarquins ne sont point oubliés dans les dernières paroles de Lucrèce, telles que Tile-Live les rapporte : « Jurez-moi tous, dit-elle à son mari, à son père et à leurs amis qu'elle a convoqués pour assister à ses derniers moments et à ses dernières volontés, jurez-moi tous que le ravisseur sera puni! » ils le jurent; et alors : « C'est à vous de voir, reprend-elle, ce que vous devez faire du Tarquin^. » Elle se frappe, et à ce coup, qui finit et couronne, pour ainsi dire, l'événement particulier, commence l'événement public, lorsque Rrulus, se faisant comme l'interprète et Thiérophante de ce sacrifice, a tire le poignard du sein de Lucrèce, et, l'élevant toul dégouttant de sang, — Je jure, dit-il, par ce sang

• Vo(, iuqnii viderilis quid illi di-bcatur. >

(Titc-Live, ibid.)

si pur avant l'allentat du Tarquin, et je vous prends tous à témoin , dieux et déesses , que je poursuivrai par le fer , par le feu , par toutes les forces possibles, Tarquin, et son épouse, et ses enfants, et toute sa race, et que je ne souffrirai pas que ni eux ni personne règne jamais dans Rome. — 11 passe ensuite le couteau à CoUatin, à Lucretius, à Valérius, et tous répètent son serment, étonnés de voir ce réveil de l'âme et de l'esprit de Brulus '. »

Selon que les poètes qui ont traité, après Tite- Livc, le sujet de Lucrèce, se sont rapprochés ou éloignés de ce récit, ils ont plus ou moins réussi. Je ne parle pas d'Ovide, qui semble n'avoir pas compris l'attitude de Lucrèce devant son mari, devant son père et ses amis, qu'elle a elle-même appelés pour leur révéler son affront et leur demander vengeance. Au lieu de la femme héroïque, décidée à mourir et qui n'a voulu survivre un jour à l'outrage que pour le punir, il en fait une femme embarrassée, « longtemps muette et qui cache son visage sous ses vêtements Trois fois elle essaya de parler, et trois

fois elle s'arrêta ; enfin, osant à peine lever les yeux, — Voilà donc encore, dit-elle, ce que je devrai à Sextus: c'est moi qui dois moi-même raconter ma honte! Ses pleurs achevèrent son récit, et son visage se cou« vrit de rougeur *. »

' Tilc-Livo, tbid,, cliap. LIX.

' Illa diù rcticct, pudibundaque celât aniictu

Oia ; fluunt lacrymœ more perenuis aqu».

Ter conata loqui, ter destitit ; ausaque quarti^ Non oculos adco sustulitilla sucs.

244 DE l'amour conjugal.

Dans Tite Live, rien de pareil : point de ces pleurs qui commencent et achèvent le récit, ou qui le remplacent ; quelques paroles énergiques et brèves, comme il convient à une personne décidée à mourir et que la mort affranchit d'avance de la honte. Elle raconte le crime pour demander la vengeance, et, devant celte terrible vengeance qui frappera du même coup les Tarquins et la royauté, nous ne songeons [loint aux difficultés du récit de Lucrèce, parce qu'elle n'y songe pas non plus. Tite-Live a fait bien mieux que d'éluder ces difficultés : il les a bravées, et son grand art est d'avoir , dans Lucrèce , montré l'héroïne et caché la femme. C'est la femme, au contraire, qu'Ovide a cherchée et retrouvée dans l'héroïne.

Shakespeare, dans son poëme de Lucrèce, s'est aussi éloigné de Tite-Live, et cela ne lui a guère réussi. On dirait que le grand poète anglais ne s'est point inquiété du choix de son sujet, et qu'en vrai jeune homme, comme il l'était alors, il n'a songé qu'à avoir un texte pour faire des vers. Rien, dans le poëme de Shakespeare, n'est de Rome ou de fite-Live; tout est d'un poète qui s'abandonne à son imagination : il oublie, sans hésiter, la vraisemblance morale et la vraisemblance historique ; il médite, il décrit, il raconte selon sa fantaisie cl non selon rinstoirc. Quand Sextus s'avance la nuit vers

Hoe ([uoquc Tarquinio dobcbimus? Eloquar, iaquit,

(iloquar infolix dcdecus ipsa mciini !

QiKX(iuc polcst narrnt; rcstabaiit ultima : flevit,

Et uiatroualcs crubucre {jcdo;.

{Faties,\h. II, 81».)

la chambre de Lucrèce, le jeune poëlc imagine quelle doit cire la nuit d'un si grand attentat. Cette nuit-là ne peut pas ressembler aux autres :

L'heure a sonné : c'est l'heure où le sommeil jaloux Étend sur tous les yeux les niysle'rleux voiles Du funèbre minuit. Le ciel est sans étoiles; L'on n'entend d'autre bruit que le cri des hiboux. C'est l'instant où le loup dépèce sa victime, L'heure où l'innocent dort, l'heure où dans Ttinivers Le meurtre et la luxure ont les yeux tout ouverts*.

Non-seulement cette nuit a toutes les terreurs du crime; mais la maison même de Lucrèce, parcourue par le ravisseur, s'émeut et tressaille :

Les verrous, impuissants contre sa volonté. Cèdent l'un aprùs l'autre et retirent leur garde. En gémissant pourtant de leur complicité, Si haut que le voleur se retourne et regarde. Le seuil gratte la porte afin de le trahir

Il entre dans la salle où le soir il a vu Lucrèce, et, trouvant sur la table un de ses gants, il le prend; mais une aiguille qui était attachée au gant le pique et voudrait lui dire : « Arrète-toi, retourne; tout ce qui appai tient à ma maîtresse est chaste et modeste

' Je rac sers de la traduction in<jén:euse que M. L;^fond a faite ds poëme de Shakespeare. Il a traduit aussi, avec beaucoup d'iiabilelé et de glace, les sonnets de la jeunesse de Shakespeare, et son poëme de Venu» et Adonis. Malgré mon admiration pour le poète anglais et mon estime pour le talent de M. Lafond, je ne peux pas cependant aimer beaucoup les concctti du poëme de Venus et Adonis, et les fantaisies du poëme de Lucrèce.

24o DE l'amour COXJL'GAL.

comme A\c. » Que dites -vous de ces détails de la vie moderne transportés dans le sixième siècle avant Jésus-Christ? Quant à moi, je ne m'inquiéterais pas de ces petites invraisemblances, si elles ajoutaient à l'intérêt, si elles excitaient quelque émotion ; mais elles laissent le lecteur très-froid : il sait trop bien que ce n'est ni le bruit des verrous, ni U grattement du seuil sur la porte, ni la piqûre de l'aiguille qui arrêtera Sextus. Il n'y a qu'un moment où l'invention du poète produit quelque émotion et où se ?ent le grand poète dramatique de l'avenir : c'est quand Lucrèce, après l'attentat, appelle une de ses servantes et lui demande ce qu'il faut pour écrire à Collatin:

Va vite me chercher papier, plume, encrier. ..é^ Je les ai sous la main : épargne-t'en la peine. Qne vou!ais-je te dire? ah, ma tête est si pleine !... Appelle un de mes gens : je veux lui conûer Une lettre adressée à mon seigneur et maître.

Ce trouble de Lucrèce est naturel et dramatique. Une seule chose vaut mieux, c'est de ne pas représenter ce trouble et de se hâter vers le dénoùmenl. Nous ne devons connaître de Lucrèce que sa vertu et sa vengeance.

Duryer, quoique assurément il ne connût pas io jxrôme de Shakespeare, a presque la même scène et le même mouvement :

De l'encre, du papier, et qu'on me laisse écrire,

dit Lucrèce à sa conlidenlc Livie.

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