‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 16 sur 42 · LIVIE · texte numérisé non relu

LIVIE

Tout est prêt.

LCCRÈCE.

Sortez donc jusqu'à ce que j'appelle.

Mais 5 qui veux-je écrire et pour quelle nouvelle ' ?

Shakespeare ne réussit et n'atteint ce que nous attendons de son nom , que lorsqu'il se rapproche de Tile-Live. Il le paraphrase plutôt qu'il ne le traduit, et on sent partout un jeune homme qui donne carrière à son imagination. Mais cette paraphrase est souvent éloquente et belle. Nous nous souvenons du mot de la Lucrèce de Tite-Live quand elle se lue : l'exemple de Liœrèce n absoudra désonnais aucune femme de son déshonneur. Dans Sliakespeare, Lucrèce songe à ce que le monde dira d'elle. si elle consent à vivre :

La nourrice, à l'enfant maladif, au matin. Dira, pour l'endormir, ma triste et sombre histoire, Ou, pour l'épouvanter, le seul nom de Tarquin. On verra l'orateur, pour charmer l'auditoire. Dans une même honte accoupler nos deux noms. Et, dans les carrefours où la foule se presse, Les baladins viendront chanter sur tous les tons Comment Tarquin trompa Lucrèce.

Les lieux communs sont chers aux jeunes poêles, €l dans son poëme Shakespeare s'abandonne volontiers au lieu commun. C'est un lieu commun, par exemple, que celte longue apostrophe à l'Occasion,

« Acte IV.

248 DE l'amour conjugal.

mise dans la bouche de Lucrèce, l'Occasion qui toiu

jours favorise le crime et jamais la vertu :

As-tu jamais aidé le pauvre suppliant, Ou f orté sa supplique aux puissants de la terre? As-tu [Téché la paix au milieu de la guerre, Ou jamais de prison fait sortir rinnocent, Ou guéri le malude, ou bercé la misère? L'aveugle et l'indigent, l'inflrme et le boiteux T'appellent vainement de mille et mille vccus :

Tu ne viens pas à leur prière!

Quand ie malade meurt, son docteur est au lit ; Quand l'opprimé languit, l'oppresseur se prélasse; La police est au jeu, quand la pesle menace ; Le juge est à dîner, quand la veuve gémit.

Les vers sont Leaux, et j'y retrouve môme quelques traits du monologue mélancolique d'Hamlet; mais quelle vraisemblmcc y a-l-il de mettre une pareille apostrophe dans la bouche de Lucicce?

Je n'hésite pas à préférer la Lucrèce de M. Ponsard à toutes les autres pièces faites stu' le même sujet, parce que M. Poiisard a suivi fidèlement le récit de Tile-Live, et surtout parce qu'il s'en est heureusement inspiré. Personne n'a peint avec plus de charme la vertu de Lucrèce, et, pour mieux faire son tableau, il a représenté en elle la sévère honnêteté de la m;itrone romaine; si bien que sa Lucrèce n'est pas feulement une femme chaule et pure : elle est le type même de la chasteté des é|)ousGs de la vieille Rome. M. Ponsard n'a pas hésité, suivant en cela l'exemple de Tite-Live, à faire paraître Lucrèce vemuit demander vengeance de l'aU

tentât de Sextus; il n'a pas craint les difficultés de ce récit, qui embarrassaient la pruderie d'Ovide ; il les a bravées, et cela au théâîre, ce qui est encore plus que de les braver dans l'histoire; enfin il a, comme Tite-Live, montré sans cesse la liberté de Rome naissant de la mort de Lucrèce. 11 a même consacré un de ses personnages à représenter cette idée, et ce personnage, qui est Crulus, est un des meilleurs rôles de la pièce. Brutus, ou Brute, comme il l'appelle, contrefait l'insensé pour échapper aux soupçons des Tarquins ; mais ce prétendu insensé veille pour Rome et pour la liberté. Il épie l'occasion, il est patient, et, quand ses amis viennent lui dire qu'ils sont prêts et qu'il faut renverser le tyran, Brutus répond qu'il faut attendre. — Attendre quoi donc? —

Un de ces attentats contre le droit commun, Qui, s'adressant à tous, font craindre pour chacun. Athènes récemment en ofl'rit un exemple : Hipparque, autre Tarquin, fut frappé dans un temple. Quinze ans il opprima, quinze ans on le souffrit; Il outrage une femme, et ce jour il périt.

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