‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 17 sur 42 · BRUTUS · texte numérisé non relu

BRUTUS

Laisse faire :

L'impunité les pousse, et c'est en quoi j'espère. Un premier attentat couronné de succès Est un chemin frayé vers les derniers excès.

Ainsi, dans la Lucrèce de M. Ponsard comme dans

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le Guillaume Tell de Schiller, le complot chemine à côté de l'altentat, et ils se joignent, au moment de la mort de Lucrèce, dans la colère vengeresse de Brutus. Voilà l'occasion que Brutus attendait, mais non pas celle qu'il aurait choisie, car il a pour Lucrèce la plus aiïoctueuse estime ; de plus, quand il faisait encore l'insensé, Lucrèce l'a deviné, et Brutus lui a avoué qu'il feignait la folie. Celte intelligence entre Bru lus et Lucrèce est le lien des deux actions qui composent la pièce, la mort de Lucrèce et la liberté de Bome. Je ne sais pas si M. Ponsard, en faisant ainsi deviner Brutus par Lucrèce, a pensé qu'il imitait M"* de Scudéry. Cependant W^ de Scudéry, dans sa Clélie, a la première établi ce lien entre Brutus et Lucrèce, qui est un des plus heureux ressorts de la tragédie de M. Ponsard. Seulement M"« de Scudéry avait, selon le goût du temps, supposé une inclination secrète entre Brutus et Lucrèce, et c'était celte inclination qui avait fait deviner à Lucrèce que Brutus feignait la folie.

Dans M. Ponsard, Brutus garde sa gravité. Il y a seulement, entre la femme chaste et le conspirateur austère, une sorte d'alliance morale d'^ù naissent l'intérêt et l'unité de la pièce.

La supériorilé de la Lucrèce de M. Ponsard vient, selon moi, de deux causes. M. Ponsard a respecté la sim})licité du sujet, n'y ajoutant que ce qui y touchait de près selon l'histoire, la folie simulée de Brutus et sa haine des Tarquins. il n'a pas éludé les difficultés, et, pour les surmonter, il a compté avec raison sur l'effet que doit produire la grandeur morale de Lucrèce. Celle

grandeur domine et couvre tout. Voilà la première cause du succès de M. Ponsard. La seconde lient aux révolutions qui se font dans le goût du public et dans la littérature. Sa tragédie, simple et tout imitée de l'antiquité, a succédé aux drames romantiques qui avaient d'abord étonné le public au lieu de l'intéresser, et qui avaient fini par le fatiguer. Les débauches de l'imagination, les fictions étranges, les caractères et les sentiments d'exception, le m.al érigé en bien et le laid en beau, tout cela avait un instant surpris la société française. L'esprit français a ses heures d'orgie en littératnire comme en politique; mais il revient vite au bon sens et à l'ordre; souvent même il les exagère. Le goût public, las du tumulte et des convulsions du drame moderne, aspirait au calme, et il sut un gré infini à M. Ponsard de l'y avoir ramené. Tout lui plut dans sa Lucrèce par l'à-propos. Cette rupture avec le moyen âge et avec le seizième siècle, ce retour aux anciens, Tite-Live substitué à Caldéron , ce tableau des mœurs antiques, celte roideur un peu affectée pour nous dédommager des pétulances du dram.e et du roman d'hier, tout fut pris comme une nouveauté heureuse. Quelques personnes virent bien qu'il y avait là de l'archaïsme plutôt que de l'antiquité. Mais quoi ! pouvons-nous espérer de retrouver l'âge d'or de la poésie? Non; l'inspiration ne peut plus nous venir que par la réflexion, et nous devons compter sur le repentir plutôt que sur l'innocence. La Lucrèce de M. Ponsard eut ce mérite : c'était un repentir heureux de la tragédie moderne, et il plut au public. Nous avions traversé, pour ainsi dire, un

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désert brûlant, où nous avions eu toutes sortes de mirages de fertilité ; les rêves de la soif avaient tourmenté notre cerveau sans jamais désaltérer notre bouche. A ce moment, le plus simple verre d'eau devait nous sembler délicieux.

DE l'amour conjugal DANS SHAKESPEARE. — PORCIA. HÉLÈNE. — IMOGÈNE. — CRESSIDA. — LADY ANNE.

Je veux chercher, dans les grands poètes dramatiques modernes, les traits principaux de l'amour conjugal, afin de voir s'ils ont su donner à ce genred'amour la grâce et la force qu'il peut avoir aussi bien que toute autre passion. Je commence par Shakespeare.

De tous les poètes dramatiques, Shakespeare est celui qui a représenté la nature humaine le plus impartialement ; il la peint et la met en action sans paraître vouloir prendre parti pour elle ou contre elle. Les autres poètes la montrent en bien ou en mal, meilleure ou pire ; ils nous la font plaindre, ils nous la font admirer, ils nous la font détester. Shakespeare nous la fait voir telle qu'elle est, bonne et mauvaise, grande et petite. Cette impartialité iclate surtout dans ses peintures de femmes, ^'ullc j)art il n'y a de femmes plus belles et plus vertueuses, plus touchantes et plus gracieuses : Juliette, Miranda, Cordélia, Desdémona, Imogcne, Porcia. Nulle part il n'y en a de plus terribles et de plus méchantes, de plus perfides et de plus inconstantes : lady Macbeth, les deux filles du roi Lear, Clconâlre, Cressida, lady iv^ 22

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Anne. Il a peint admirablement l'amour conjugal dans Porcia, dans Hélène', dans Imogènc; et il a peint aussi bien l'infidélité dans Cressida, la faiblesse et la légèreté de cœur dans lady Anne.

Le personnage de Porcia, femme de Brutus, ne représente pas seulement l'amour conjugal dans sa pureté et sa force; il en représente aussi la doctrine, si je puis ainsi parler : « Fille de Caton et savante en la philosophie , nous dit PhUarque * , elle s'était fait une haute idée des droits et des devoirs du mariage, de la communauté de biens et de maux entre les deux époux que crée cette alliance. » N'allons pas croire que Porcia fît des définitions philosophiques de l'intime union que crée le mariage : c'eût été un esprit pédantesque. C'était seulement une femme pénétrée de la dignité de son titre d'épouse. Ainsi Plutarque nous raconte qu'au moment où se faisait la conspiration contre César, Porcia, voyant son mari plus pensif et plus sombre qu'à l'ordinaire, ne voulut point l'interroger avant d'avoir fait une épreuve sur elle-même pour savoir si elle était capable de supporter le mal : elle prit un couteau et se fit une blessure profonde à la cuisse. Le sang jaillit avec abondance, ses servantes accourent et la mettent sur son lit, où bientôt elle est prise par la fièvre ; mais voyant que Brutus se tourmentait fort de cette blessure, elle lui dit à part : « Brutus, je suis fille de Caton, et je vous ai été donnée en mariage, non pour partager seu-

' Tout est bien qui finit bien, • Vie de Brutus.

leiiient votre lit et votre table, mais pour partager avec vous vos bonnes et vos mauvaises fortunes. Je n'ai pointa me plaindre de l'allachement que vous me témoignez; mais, de mon côté, comment témoigner ce que je voudrais faire et supporter pour l'amour de vous, si je ne sais endurer courageusement avec vous la mauvaise fortune, si je ne sais ressentir avec fermeté l'inquiétude d'une grande résolution? Je sais bien que la femme semble ordinairement trop faible pour comprendre et pour contenir un grand secret; mais l'éducation et le commerce des hommes de bien peuvent corriger les défauts de la nature, et, étant lille de Caton et femme de Brutus, je puis croire que j'ai quelque force. Je n'ai pas cependant voulu m'y fier, jusqu'à ce que j'aie senti, par l'expérience que je viens de faire, que la peine et la douleur même ne me sauraient vaincre. » En disant ces paroles, elle montra à Brutus sa blessure et lui conta comment elle se l'était faite pour s'éprouver elle-même. Brutus fut fort étonné quand il entendit ces paroles, et, levant les mains au ciel, il pria les dieux qu'ils lui fissent la grâce de mener à bien son entreprise, afin qu'il fût trouvé digne d'être le mari de Porcia '.

La philosophie et surtout l'instinct d'un grand cœur ont révélé à Porcia la dignité du titre d'épouse. Elle ne veut pas que Biutus ait un chagrin ou un péril sans qu'elle en prenne sa part, et comme elle comprend qu'il médite quelque chose de grand et de dangereux, elle veut s'associer à ses desseins et à ses

' riutaïque, ibiJ,

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dangers, non par curiosité, mais par amour. Voilà comme elle entend la condition de la femme. Celte condition n'était pas celle que les mœurs de la société antique faisaient à la femme, renferméeordinairement dans le gynécée, non pas seulement pour assurer sa pudeur, mais pour défendre sa faiblesse des périls et des soucis du dehors, réservés aux hommes comme seuls capables de les supporter. La revendication que Poreia fait de la part qu'elle doit avoir dans les périls de Brutus, est un des témoignages de la révolution qui se faisait alors dans l'état social des femmes.

Non content d'avoir indiqué celte révolution par le récit touchant qu'il fait du courage de Poreia, Plutarque semble avoir voulu l'expliquer dans son Traité de V Amour ^ traité singulier au premier coup d'œil, fort significatif quand on y regarde de près. Il y a de tout dans ce traité, une imitation du Phèdre et du Banquet de Platon, une dissertation sur l'amour; mais ce qui fait le fond de la pensée de Plutarque , c'est la glorification du mariage. Ses réflexions ne s'appliquent pas seulement aux égarements de l'amour grec; elles s'appliquent à tous les genres de libertinage , qui excluent tous également le mariage , qui dégradent tous également la femme. Je reconnais, dans le dialogue de Plutarque , les sophismes qu'on a de tout temps employés contre le mariage , par conséquent aussi contre les femmes, qui n'ont de place et de rang dans la société que par le mariage. Un des personnages du dialogue, Prologènc, n'approuve le mariage qre parce qu'il entretient la population; quant

au A-éritable amour, dii-il, les femmes n'y ont aucune part. Daphiieus combat celle honteuse doctrine. « Le mariage n'est pas seulement le moyen de perpétuer la société humaine: si le mariage n'était qu'une union sans amour et sans amitié, ce serait la dégradation de la nature humaine. L'amour, grâce aux dieux, a part à l'union nuptiale; il la rend douce et heureuse, il en fait la meilleure des amitiés de l'homme. Ne croyons donc pas que les femmes soient incapables d'affection et d'amitié. Eh quoi! elles peuvent avoir toutes les autres vertus, et elles n'auraient pas la vertu qui convient le plus à la tendresse naturelle qui est en elles! Elles aiment leurs maris et leurs enfants au-dessus de tout; elles méritent aussi d'être aimées par leurs maris au-dessus de tout. Cet amour des maris pour leurs femmes n'est pas seulement une justice qu'ils leur doivent, c'est le salut et le bonheur du mariage: car aimer est encore un plus grand bien que d'être aimé, parce qu'il préserve le mari des fautes qui font la ruine des maisons ^ »

A mesure qu'il s'éloigne ainsi des idées que Tanliquité se faisait de la condition des femmes, Plutarque arrive à des idées toutes modernes, c'est-à-dire qu'il préfère presque les femmes aux hommes : « Elles sont, dit-il, plus fidèles et plus honnêtes que les hommes en leur amour ^ ; » et il raconte, à l'appui de cette préférence, la belle histoire d'Éponine et de Sabinus, qui, accusé d'avoir conspiré contre Vespasien, resta

' Plutarque, De l'Jmour, cLap. XL » Chap. LXX.

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caché dans un souterrain, où sa femme allait le visiter et passait quelques jours avec lui; puis elle revenait à Rome poi r déjouer les soupçons, ayant fait croire à tout le monde que son mari était mort, et môme en ayant porté le deuil. Les deux époux vécurent ainsi plusieurs années dans leur souterrain, ayant pour consolation de leur adversité leur amour, l'espérance d'un temps meilleur, des enfants nés pendant leur malheur et qui en adoucissaient l'amertume. A la fin, la retraite de Sabinus fut découverte; il fut conduit avec Éponine devant Yespasien et condamné à mort. Éponine essaya en vain d' obtenir lai grâce de son mari, montrant ses deux enfants, qu'elle n'avait enfantés, disait-elle, que pour avoir plus d'intercesseurs auprès de l'empereur. Vespasien fut inflexible, et Éponine alors, cessant de prier et insultant la cruauté de Vespasien, dit qu'elle se félicitait de mourir, sûre d'avoir été plus heureuse, cachée auprès de son mari dans le souterrain qui leur avait servi de retraite, que Vespasien lui-même dans tout l'éclat de la majesté impériale.

L'histoire d'Éponine est belle ; elle a surtout le caractère que j'ai indiqué : elle est de la nouvelle ère de la condition des femmes, c'est-à-dire de l'ère où les femmes, s'approchant, sans le savoir, du chriS' tianisme , prenaient déjà dans la société un rang j)resque égal à celui des hommes.

Shakespeare, dans son Jules César, n'a pas seulement traduit la scène de Plutarque , il en a admirablement rendu l'esprit et l'intention en faisant de Porcia une véritable épouse chrétienne , c'est-àdire une femme qui veut être arsociée à la bonne

comme à la mauvaise fortune de son mari. La Porcia de Shakespeare a aussi remarqué que Brulus est sombre et préoccupé. Dès que Brutus est levé, elle se lève à son tour et vient le trouver. « Porcia , lui dit Brutus, quel est votre dessein? Pourquoi vous lever à cette heure? Il n'est pas bon pour vous d'exposer ainsi votre santé délicate à l'air humide du matin.

Porcia. — « Ni pour la vôtre non plus. Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brulus, et hier soir, à souper, vous vous levâtes tout à coup, pensif, soupirant et les bras croisés ; et, quand je demandai ce qui vous préoccupait, vous fixâtes sur moi des regards sévères Mon cher époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.

Brutus. — « Je ne me porte pas bien, voilà tout.

Porcia. — « Brutus est sage, et, s'il n'était pas en santé, il emploierait les moyens nécessaires pour la recouvrer.

Brutus. — « Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre lit.

Porcia. — « Brulus est malade ! Est-ce donc un bon régime que de se promener demi-vêlu et de respirer les humides exhalaisons du malin? Non,

mon cher Brutus; c'est dans voire âme qu'est le mal dont vous souffrez. En vertu de mes droits et de ma place auprès de vous, je dois en être instruite, et à deux genoux je vous conjure, au nom de ma beauté autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour et de ce serment solennel qui a uni nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi qui suis la moitié de vous-même, qui suis vous-même, ce qui

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oèse sur votre âme ! Dites-moi aussi quels sont ceux qui sont venus vous trouver ici cette nuit, car il est 3ntré six ou sept hommes qui cachaient leur visage à l'obscurité même.

Brutus. — « Ne vous mettez pas à genoux, ma bonne Porcia.

PoRCiA. — « Je n'en aurais pas besoin, si vous étiez bon pour moi, Brutus. Dites-moi, Brutus, at-on fait pour nous cette exception aux liens du mariage, que je ne connaîtrais point les secrets qui vous appartiennent? Ne suis-jeun autre vous-même qu'avec des exceptions et des réserves, pour vous tenir compagnie à table, faire l'agrément de votre couche et causer quelquefois avec vous ? N'occupé-je donc que les avenues de votre affection? Si je n'ai rien de plus, Porcia est la concubine de Brutus et non son épouse.

Brdtus. — « Vous êtes ma vraie et honorable épouse, qui m'est aussi chère que les gouttes de sang qui arrivent à mon triste cœur.

Porcia. — x Si cela était vrai, je saurais ce secret. J'en conviens, je suis une femme, mais une femme que le noble Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme d'un bon renom, la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe, ayant un tel père et un tel mari? Dites-moi ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai fait une forte épreuve de ma fermeté : je me suis volontairement blessée ici, à la cuisse. Si je puis porter cette douleur avec patience, ne pourrai-je porter les secrets de mon mari ?

Brutus. — « 0 VOUS, Dieux, rendez-moi digne de celle noble femme ! Écoutez, écoutez : on frappe. Porcia, rentre un moment. Bientôt ton sein va recevoir tous les secrets de mon cœur. »

La Porcia de Shakespeare est plus hardie que celle de Plutarque à réclamer sa part des périls de son mari, et il y a, dans l'idée qu'elle a de ses droits et de ses devoirs, beaucoup de l'épouse chrétienne, beaucoup même de la femme anglaise. Je l'en loue. Le christianisme, en effet, a proclamé plus haut qu'aucune autre doctrine religieuse ou politique l'égalité de la femme et la communauté de biens et de maux dans le mariage. « Joug admirable que celui du mariage! dit TertuUicn dans le traité adressé à sa femme ; union dans la foi, dans les prières, dans la pratique de la religion ; deux frères, deux serviteurs du même maître, vivant à côté l'un de l'autre, priant ensemble, agenouillés ensemble, jeûnant ensemble, s'enscignanl mutuellement, s'exhortant mutuellement, se soutenant mutuellement, toujours liés l'un à l'autre, dans l'église, à !a sainte table, dans le malheur, dans les persécutions, dans les langueurs ; entre eux point de secrets, point d'embarras, point ie peines. »

Otez à cette belle définition du mariage ce qu'elle a de particulièrement religieux, la communauté de prières, déjeunes, de communion, et ne faites attention qu'à l'union dans la bonne et dans la mauvaise fortune, au devoir de se soutenir, de se consoler et de s'affermir l'un l'autre : quoi de plus propre au mariage tel que le comprennent la loi et la société modernes? Ne croyons pas cependant que cette ma-

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nière de considérer les droits et les devoirs du mariage ne dalc que du christianisme : la Porcia de Plutarquc montre comment l'idée du mariage s'élevait dans la société païenne et se préparait, poui ainsi dire , à la consécration que le christianisme allait lui donner. Les femmes romaines, surtout à la fin de la république et au commencement de l'empire, sont beaucoup plus libres que les femmes grecques autrefois. Les femmes, jusque-là, ne paraissaient guère dans l'histoire , sinon pour servir de victimes libératrices, comme Lucrèce et Virginie. Elles commencent à y figurer autrement; elles ont part aux conspirations, aux guerres civiles : voyez Servilie dans la Guerre de Catilina do Salluste ; voyez Fulvie dans les proscriptions. Elles ont part aussi; aux intrigues de la cour d'Auguste et des autres Césars : voyez Livie et Agrippine. Les unes se servent de leur nouvelle indépendance pour le plaisir, d'autres pour l'ambition, quelques-unes pour la dignité conjugale, et celles-là sont les devancières légitimes des épouses chrétiennes, attachées inviolablement à l'adversité et à la prospérité de leurs maris, voulant mourir pour eux : voyez Pauline, qui veut mourir avec Sénèque ; voyez Arria qui, pour encourager son mari à se tuer, se frappe elle-même d'un poignard, le lire tout sanglant de sa jjoitrine et le donne à son mari en lui disant : « Prends, Pélus, cela ne fait pas de mal, »

Ce que j'aime dans Arria, c'est qu'elle n'était pas seulement une héroïne capable de donner l'exemple de la mort : c'était une femme tendre et dévouée dans tous les moments de sa vie. Pline le Jeune nous raconte

nAXS SHAKESPEARE. 263

quelques traits touchants d'Ârria qui la font aimer autant que son grand mot la fait admirer ' . « Son mari et son fils, dit Pline, étaient tous deux malades et en danger de mort : le fils mourut. Son père et sa mère l'aimaient comme on aime un fils, l'aimant aussi à cause de sa beauté, de sa vertu et de ses rares qualités. Arria fit ses funérailles de manière à laisser tout ignorer à son mari, et, quand elle entrait dans sa chambre, elle feignait que son fils vivait encore et que même il allait mieux. Si le père demandait: « Comment va l'enfant ? — lia bien dormi, répondait-elle ; il a mangé avec appétit. » Quand ses larmes longtemps retenues l'emportaient enfin, elle sortait pour se livrer à sa douleur; puis, après s'être soulagée, elle rentrait les yeux secs, composant son visage et comme laissant à la porte son deuil maternel. Ah ! c'est une grande et belle action de prendre le fer, de se percer la poitrine, d'en arracher le poignard et de le présenter à son mari avec ces mots immortels et presque divins : Cela ne fait pas de mal, Pétnsl Mais, quand elle faisait et disait cela, Arria avait devant les yeux sa gloire et son immortalité. Aussi trouvé-je quelque chose de plus grand à cachcrses larmes, à dissimuler sa douleur et à continuer de parler comme une mère après avoir enseveli son fils. « Scribonien, continue Pline, avait levé en lllyrie l'étendard de la révolte contre l'empereur Claude. Pétus était de son parti. Après la mort de Scribonien, Pétus fut pris et conduit à Rome. Arria supplia les soldats de la laisser s'embarquer avec son mari : « C'est

' Lettre 16' du 8< livre.

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un consulaire, disait-elle, cl vous lui donnerez bien quelques esclaves pour le servir, l'habiller et le chausser. Je ferai tout cela à moi seule. » Les soldats refusèrent. Alors elle loua une barque de pêcheur, et dans sa petite barque suivit le vaisseau. Devant Claude elle trouva la femme de Scribonien, qui venait dénoncer le complot et les complices de son mari, a Comment, dit Arria, entendre une femme qui a vu tuer son mari dans ses bras et qui vit ! » Ces paroles montrent qu'ily avait longtemps qu'Arria était décidée à mourir avec Pétus. Son gendre Thraséas la suppliait de renoncer à sa résolution, et, pour la toucher, «Voulez-vous donc, lui disait-il, que votre fille, si un jour je suis forcé de me donner la mort, meure avec moi? — Oui, si elle a vécu avec toi aussi longtemps et dans la même union que j'ai vécu avec Pétus... » Son grand mot vous parait-il plus grand que ce tendre et long dévouement qui l'a amené ? Tout le monde célèbre le mot d' Arria ; personne ne parle de sa vie. m Pline a raison : c'est la vie d'Arria qui lui a inspiré son grand et dernier mot. Mais, s'il fallait avoir vécu comme Arria pour parler comme elle dans l'instant suprême, pourquoi Pline veut-il croire qu'Arria, en le disant, songeait à la gloire et à la postérité '! Elle ne songeait encore qu'à soutenir son mari; elle achevait son dévouement sans croire le surpasser; elle était épouse encore et ne visait point à être une héroïne. J'aime que Pline admire cette vertu qui s'exerce dans l'ombre de la vie domestique, et cette aiïoctioc conjugale qui domine la douleur maternelle. Il y a là un admirable caractère de femme : l'obscurité du dévouement ajoute à sa grandeur ; mais ce dévoue-

ment mérite qn'Arria ne soit pas soupçonnée d'avoir voulu prononcerun plus beau mot lejouroù elle disait à son mari, qui hésitait à mourir : Prends, Pélus^ cela ne fait pas de mal, — que le jour où elle disait à Pétus malade et s'informanl avec anxiété de son fds naguère plus malade que lui et déjà mort : L'enfant n bien dormi^ il a pris un peu de nourriture. Les deux mots se valent par leur cause : ils viennent tous deux d'un grand amour conjugal dans une grande âme.

Arria et Porcia indiquent toutes deux l'idée nouvelle du mariage, quand celte idée rencontrait, pour être mise en pratique, des âmes fortes et pures. Mais ne pensez pas qu'ici la fermeté nuise en rien à la tendresse : nous le voyons pour Arria, dont nous connaissons la pieuse etvive affection. Porcia, de son côté, est courageuse contre tous les périls et contre tous les malheurs qu'elle peut partager avec son mari; elle est faible contre ceux qui l'en séparent. Quelle scène touchante que celle des adieux de Porcia et de Brutus à Élée, au bord de la mer, quand Brutus s'apprête à quitter l'Italie et à transporter en Grèce le théâtre de la guerre ! quelle tendresse ardente et contenue ! quelle fermeté au milieu de l'inquiétude et de la douleur conjugales ! « Porcia, dit Plutarque, étant sur le point de se séparer d'avec son mari pour retourner à Home, tâchait, le mieux qu'elle pouvait, de dissimuler la douleur qu'elle avait en son âme. Elle l'avait supportée jusque-là avec courage et avec constance ; mais, ayant jeté les yeux sur un tableau qui représentait les adieux d'Hector et d'Andromaque, la conformité de celte peinture avec son

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