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IV

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chagrin la fi fondi o en larmes, et, allant plusieurs fois dans la même journée devant ce tableau, elle se prenait à pleurer. »

Qu'on ne me demande plus pourquoi j'aime tant la Porcia de Plutarque et de Shakespeare : c'est vraiment une femme; elle est à la fois forte et faible.

Un vieux poète français, Garnier, prédécesseur de Hardy et souvent moins dur que lui dans son style, quoiqu'il tienne de plus près par le temps à l'école de Ronsard, Garnier a mis aussi Porcia sur le théâtre. La tragédie française, je l'ai déjà dit, est vouée, dès ses commencements, aux grands discours '. Elle ne sait guère peindre ou créer un caractère. Aussi la Porcia de Garnier n'est ni une héroïne ni une épouse, comme dans Plutarque et dans Shakespeare ; elle déclame et elle disserte. Nous n'assistons ni aux instances de Porcia réclamant la part d'un secret qui est un péril, ni aux adieux de Porcia et de Brutus en face du tableau des adieux d'Hector et d'Andromaque. La Porcia de Garnier attend à Rome la nouvelle de la victoire ou de la défaite de son époux. Elle est inquiète et désolée; mais que sa douleur est savante! elle compare ses malheurs à ceux d'Électrc et à ceux d'Hécube :

Leurs douleurs, leurs tourments, leurs larmes écoulées, Las ! ne sont pas pour être aux miennes égalées.

Comme elle fait de longs discours, elle en écoute aussi qui ne sont pas moins longs et qui n'ont guère d'à-propos. Ainsi le messager qui vient lui annoncer

' Voir le tonio III, cliap. XLVII.

la défaiio de Briiliis h Phili|jpes ne manque pas de faire une longue description de la bataille, et Porcia l'écoute patiemment sans lui demander, dès son arrivée, si Bi utus est mort ou vivant. La mort de Brulus n'arrive qu'à la fin du récit : alors seulement Porcia fait entendre ses lamentations. A peine encore ya-t-il, à ce moment, quelques vers qui expriment sans déclamation et sans pédantisme, la douleur conjugale :

Tant que tu as vécu, j'ai bien désiré vivre ; Mais ores étant mort, j'ai désir de te suivre...

Elle se souvient avec désespoir de cette intime union, aujourd'hui détruite, et elle l'exprime d'une manière heureuse, grâce aux tours naïfs de notre ancienne langue : Ma vie, dit-elle,

était demi-sienne,

Tout ainsi que sa mort est aussi demi-mienne.

Après les longs discours, ce que la tragédie française, dès ses commencements aussi, semble aimer le mieux, comme contraste sans doute, c'est le dialogue pressé et coupé , dont Corneille a fait souvent un si heureux usage. Avant la nouvelle de la mort de Brutus, la nourrice de Porcia, essayant de calmer ses inquiétudes ou de les distraire, lui parle de la gloire de son époux, qui a délivré sa patrie de la tyrannie :

Qui meurt pour son pays vit éternellement,

dit la nourrice.

Qui meurt pour des ingrats meurt inutilement.

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répond Porcia, qui connaît mieux l'état de la société romaine, devenue incapable d'êlrc libre. Le vers oat beau, la pensée juste, et le sentiment amer et douloureux.

J'ai voulu étudier le personnage de Porcia dans Plutarque et Shakespeare , celui d'Arria dans Pline le Jeune, parce que Porcia et Arria nous représentent l'idée que nous nous faisons de l'épouse, c'est-à-dire de la femme appelée à vivre à côté de l'homme comme sa compagne et son égale. Mais Porcia n'est pas le seul personnage de Shakespeare destiné à exprimer l'amour conjugal. Hélène, dans Tout est bien qui finit bien, et Imogène, dans Ctjmbeline, expriment cet amour d'une manière plus vive et plus gracieuse d'une part, plus forte et plus dramatique de l'autre, surtout d'une manière plus moderne, et ce n'est pas leur moindre charme. Ces deux personnages, en effet, sont empruntés aux romans et aux nouvelles du moyen âge, Hélène au conte de Giletle de Narhonne dans Boccace, et Imogène au roman de la Violette.

Hélène ou Giletle de Narhonne était fille d'un médecin fort habile et fort chaiitable qui, en mourant, ne laissa à sa fille que peu de biens et quelques receltes merveilleuses qu'elle employait, comme son père, à guérir les pauvres. En ce lemps-là, le roi do France était très-malade ; il avait essayé toutes sortes de médecins et toutes sortes de remèdes : aucun ne le soulageait. On lui parla de Gilette de Narhonne et des secrets qu'elle avait pour guérir les maladies les plus graves. 11 la fit venir : « Tu auras, lui dit-il, la récompense que tu voudras. Guéris-moi seulement. — Je ne souhaite qu'une récomponse : j'aime quel-

qu'un. Donnez-le-moi pour époux, si je vous guéris. — J'y consens, à condition que ce ne sera pas un de mes fils. — Non, ce n'est pas un de vos fils. — Ni moi ? — Oli non î » Le roi guérit, et Gilette alors le pria d'assembler les seigneurs de sa cour; puis, allant de l'un à l'autre avec une coquetterie gracieuse, « Je suis jeune, disait-elle, et j'ai pour dot la promesse du roi. Que feriez-vous pour moi, monseigneur, si je vous choisissais pour mon époux? — Moi, disait l'un, je bâtirais pour vous un beau château avec quatre tourelles et un donjon. — Moi, disait l'autre, je ferais un grand tournoi où je glorifierais voire beauté contre tous les chevalieis du monde. — Et vous, monseigneur, que feriez-vous, dit Gilette au jeune comte de Narbonne, dont elle était la vassale et avec qui elle avait été élevée? — Moi, dit le comte, tu sais Lien, Gilette, que j'aime ta grâce et ta beauté; mais tu ne peux pas être ma femme, étant la fille du médecin de mon père. — Hélas ! monseigneur, c'est pourtant vous que j'aime et que je demande au roi de me donner pour époux, selon son serment, dit Gilette en se jetant aux pieds du roi. »

Le roi exige du jeune comle qu'il épouse Gilette. Gelui-ci obéit malgré lui ; il jure qu'il ne la tiendra jamais pour sa femme, et lui ordonne de partir seule pour le Roussillon, ajoutant qu'il la rejoindra dans deux jours, mais décidé à aller faire la guerre en Italie et à ne jamais revoir Gilette, ou plutôt Hélène, car ici nous laissons le récit de Boccace pour prendre la pièce de Shakespeare. Hélène part donc ; mais quels adieux touchants elle fait à son époux! quelle tendresse et en même temps quelle

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réserve pleine de pudeur ! Hélène sent bien que le comte ne l'a épousée qu'à regret. Comment exprimer à la fois sa crainte, son amour, et tout cela dans des adieux qu'elle voit bien que son mari veut abréger?

Beutrand '. — « Allons ! je suis très-pressé. Adieu ; rendez-vous chez moi.

Hélène. — « Je vous prie de m'exciiser, monseigneur, si

Bertrand. — « Eh bien, que voulez-vous dire ?

Hélène. — « Je ne mérite pas le bonheur que je possède ; je n'ose dire qu'il est mien, et cependant il

l'est Mais, comme un voleur craintif, je voudrais

dérober ce qui m'appartient légitimement.

Bertrand. — « Que voulez-vous?

Hélène. — «Quelque chose, — peu de chose, — rien. Je n'ose vous dire ce que je voudrais. Seigneur, quand des étrangers, quand des ennemis se séparent, ils ne s'embrassent pas. »

Bientôt elle apprend que le comte a résolu de s'exiler pour toujours du Roussillon plutôt que de la traitei comme sa femme. Quelle douleur alors! quelle résoUilion touchante de s'exiler elle-même plutôt que de voir son mari quitter, à cause d'elle, sa patrie et sa famille ! « Je vais partir, s'écrie-t-cUe, puisque c'est mon séjour en ces lieux qui l'en lient éloigné Non, quand on respirerait ici l'air du paradis et quand on y serait servi par les anges, je veux partu', afin que la nouvelle de ma fuite aille consoler son oreille.... »

Ici l'amour conjugal prend le caractère du dévoue-

I C'est le personnage du comte de Narbonne.

meut qui lui est propre. Non que je refuse aux autres amours le mérite du dévouement ; mais le dévouement conjugal, aussi ardent que tout autre, a de plus ({uclque chose de grave et de résigné qui fait croire volontiers à sa persévérance. C'est plus qu'un mouvement passionné, c'est un devoir s'accomplissant avec un courage qui commence peut-être par la passion, mais qui continue par la vertu. Voyez, par exemple, le changement qui se fait dans Hélène de l'amante à l'épouse. Elle aime ardemment le comte de Uoussillon, puisqu'elle l'a demandé au roi de France pour seule et unique récompense; mais, quand elle sait la résolution du comte, cet amour, jusque-là vif et gracieux comme celui d'une jeune fille, se transforme et devient dévoué et résigné comme celui d'une épouse. L'injustice et l'orgueil du comte, qui ne veut pas reconnaître une de ses vassales pour sa femme, au lieu d'irriter Hélène et de Taigrir, lui semhlent un châtiment que Dieu lui envoie pour la punir de s'être élevée au-dessus de son rang. Ce n'est point par ambition pourtant qu'elle a voulu épouser le comte de Roussillon : c'est par pure tendresse. Cette tendresse la soutient dans, l'exil qu'elle s'impose plutôt que de l'imposer à son mari. Cette pieuse et tendre résignation à la volonté même injuste d'un époux, est un des traits les plus caractéristiques et les plus touchants de Tamour conjugal, un de ceux que Shakespeare a le mieux exprimés'.

' Ai-je besoin d'ajouter que Gilette dans Boccace, ou Hélène dans la pièce de Shakrspearc, finit par triompher de la répugnance de son vpoai, fui la reconn^iit pour sa femme?

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Iinogène, dans Cymbeline, a pour son époux Posthnmns la même tendresse et le même dévouement qu'Hélène pour le comte de Roussillon. Fille de Cymbeline, roi de la Grande-Bretagne, Imogène a choisi entre tous Posthumus, simple chevalier romain. Son père ne voulait point consentir à cette union, et Posthumus a été forcé de quitter l'Angleterre. Trompé par de perfides rapports, il croit que, pendant son absence, Imogène a trahi la foi qu'elle lui avait jurée, et, plein de jalousie et de colère , il revient en Angleterre pour se venger d'elle. Il lui écrit qu'il est arrivé à Milford et qu'elle vienne le trouver. C'est là qu'il veut la tuer; mais Imogène, pleine de joie, ignorant les injustes soupçons et les cruels desseins de son époux, aussitôt qu'elle apprend que Posthumus est à Milford, — « Entends-tu, Pisanio? dit-elle au serviteur de son mari ; il est au havre de Milford. Dismoi, quelle est la distance d'ici là? Si, pour une affaire de peu d'importance, on met une semaine à parcourir cette distance, ne pourrai-je, moi, y voler en un jour?.... Dis-moi, Pisanio, et parle vite.... combien y a-t-il d'ici à ce bienheureux Milford?.... Mais d'abord dis-moi comment nous pourrons partir d'ici et comment nous ferons pour excuser mon absence pendant l'intervalle qui s'écoulera entre mon départ et mon retour? — Avant tout, songeons à partir. Pourquoi préparerTexcuse avant l'acte?... nous en jiarlcrons plus tard. Dis-moi, je te |)rie, combien de vingtaines de milles nous pouvons parcourir en l'esp'ice d'une heure?

Pisanio. — « Une vinglaine de milles dans Tinter»

valle d'un soleil à l'autre, c"esl assez pour vous; c'est même trop peut-être.

, iMOGÈNE. — « Comment donc? mais un homme qui ' marcherait à son supplice ne pourrait aller plus lentement. J'ai entendu parler de courses de chevaux, h propos desquelles on faisait des paris et où les chevaux couraient plus vite que ne s'écoule le sable de nos horloges. Parlons sérieusement. Va dire à - ma suivante qu'elle simule une indisposition et témoigne l'intention de retourner chez son père; procure-moi sur-le-champ des habits de voyage communs et grossiers comme en porterait la femme d'un paysan^

PiSAXio. — « Madame, veuillez y réfléchir.

Imogène. — « Pisanio, je ne regarde ni à droite, ni à gauche, ni en arrière; je vais uniquement devant moi. Tout le reste pour moi est couvert d'un épais brouillard. Hâte-loi, je te prie; fais ce que je te l'ordonne. Il n'y a plus rien à dire ; il n'y a de praticable pour moi que le chemin de Milford. »

Voilà de ces cris du cœur qu'entend l'imagination du poêle, auxquels il sert d'écho et qu'il fait retentir à toutes les oreilles. Toutes les femmes qui ont aimé ont eu l'impatience passionnée d'Imogène ; toutes ont voulu, commeelle, raccourcir le temps, l'espace, et abréger, ne fût-ce que d'une minute, l'absence qui les désole. Mais il n'y a que l'Imogène de Shakespeare qui ait su donner à son impatience cette expression poétique. Ajoutons, pour combattre les détracteurs de l'amour conjugal, que l'amour le [)lus vif, même celui qui ne serait pas consacré par le devoir et qu'on veut croire d'autant plus ardent qu'il est moins légitime, ne pourrait pas parler un autre

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langage qu'Imogène. La tendresse n'a dojric pas besoin de s'aviver par la faute, et l'épouse peut être aussi passionnée que l'amante.

Autant la tidélité passionnée de la femme éclate dans Imogène, autant rinconslance éclate dansCressida. Troîle et Cressida sont une des plus singulières pièces de Shakespeare. A voir tous les héros de riliade qui y figurent, il semble que le poète n'ait cherché qu'une occasion de représenter ces héros comme le moyen âge les concevait, c'est-à-dire en y mêlant beaucoup de contes et de légendes. Mais quand on fait attention aux trois personnages principaux, Troîle, Cressida et Pandarus, on commence à croire que le poète n'a voulu faire qu'une comédie moqueuse et légère, prenant pour sujet la légèreté du cœur féminin, et pour incidents ou pour intermèdes le siège de Troie et la mort d'Hector. Le cadre est [)lus grave que le tableau.

Cressida, dans Shakespeare', n'est pas une femme trompeuse et perfide; elle n'est point parjure avec intention : elle l'est par légèreté de cœur et par mobilité de sentiments; elle l'estsans le vouloir et sans le savoir. Quand elle dit à Troîle qu'elle l'aime et l'aimera toujours, elle est sincère, elle croit qu'elle sera fidèle et elle veut l'être. Mais quoi ! à peine a-t-el le quitté Troie et Troîle, à peine est-elle entrée dans le camp des Grecs et a-t-elle vu ces jeunes héros que Troîle luimême, dans ses craintes jalouses, lui représentait comme aimables et qui savent « si bien chanter et si

' Shakespeare, dans sa pièce de Troile et Cressida, a imite Chaucef, qui lui-mfmc avait iiiiili' Boccace, et Boccace avait imité un vicui po8t« français, Benoit de Sainle-Mauie.

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bien danser, tenir de doux propos et jouer à des jeux ingénieux; » à peine a-t-elle vu et écoulé Diomèdc, le plus vaillant et le plus brillant des Grecs, qu'elle se laisse aller à l'aimer. Comme Shakespeare n'est pas seulement un grand peintre, mais aussi un grand interprète du cœur humain, et qu'il fait volontiers l'analyse de ses personnages sans que cela nuise à l'action qu'il leur donne, Cressida nous explique elle-même, et avec vérité, le genre de sensibilité qui la rond si promptement inconstante :j «Oh! que notre sexe est fragile! dit-elle; chélives créatures que nous sommes, l'erreur de nos yeux entraîne celle de notre cœur. » Tout ce qui est gracieux et brillant la séduit et la charme ; elle a la sensibilité qui est attirée; elle a aussi celle qui attire. Elle enchante les jeunes héros grecs, et ils lui plaisent aussi vite qu'elle leur plaît. Nature de courtisane, dit sévèrement le sage Ulysse' ; mais courtisane sans calcul. A Troie, le jeune Troïle avait ravi ses yeux, et comme elle est tout entière à son amour de la minute, elle lui disait, prenant le ciel et la terre à témoin de sa fidélité : « Si je trahis jamais ma foi, si je m'écarte d'un seul pas du sentier de la fidélité, puisse ma mémoire, dans l'avenir le plus lointain, alors que le temps aura vieilli et se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé les pierres de Troie, que le gouffre de l'oubli aura englouti les cités et que de puissants États seront effacés et rentrés dans la poussière du néant,

' « Ces femmes qui ouvrent le livre de leurs peasces au premier regard frivole qui veut y lire, croyez-moi, ces créalures-là mettent leur rfaastetd aa service de l'occasion. ■

(Trad. Benjaiiiin Laroche.)

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puisse ma mémoire être fléirie ! puissé-je être signalée comme parjure entre les parjures ! Quand on aura dit: aussi inconstante que l'air, l'eau, le venloule sable du désert, aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au nourrisson de la génisse, le léopard au chevreau ou la marâtre à son fils, qu'on ajoute, pour exprimer le comble de la perfidie : aussi perfide que Cressida ! » Qui ne croirait à de pareilles protestalions'/ Comment surtout, jeune et amoureux, Troïle n'y croirait-il pas? Peut-être quelque homme plus âgé et plus avisé par l'expérience penserait-il que l'exagération même de ces paroles peut faire douter de leur sincérité ? Il aurait tort : les paroles de Cressida sont sincères; seulement elles ne sont pas durables. Au moment où son oncle Pandarus, qui, dai>s les amours de Troïle et de Cressida, a joué le rôle d'entremetteur, lui annonce qu'il faut quitter Troie et Troïle pourretournordansle camp desGrecs, quelles lamentations encore! quels cris! « Dieux de l'Olympe, que le nom de Cressida soit synonyme d'imposture, si je consens à me séparer de Troïle! Le temps, la violence et la mort peuvent faire de ce corps ce qu'il leur plaira : mon amour est assis sur une base aussi inébranlable que le centre même de la terre. » iMenlelle? Non. Cressida croit à son amour inébranlable, et tout à l'heure pourtant il suffira d'un regard jeté sur Diomède pour qu'elle change d'amour et d'amant.

Shakespeare, avec celte cruelle vérité d'obseï valion qu'il met partout, voulant peindre l'inconstance de la femme, a multiplié les serments d'amour et de (idclilé dans la bouche de Cressida, afin de rendre le

contraste plus saillant lorsque, tout à l'heure, elle va oublier tous ces serments. On dirait qu'il a voulu que Cressida non-seulement persuadât Troïle, ce qui n'est pas difficile, mais qu'elle nous persuadât nousmêmes de sa fidélité pour nous mieux étonner ensuite par sa légèreté. Il a fait plus: voulant pcindie la femme inconstante, et non pas la femme vénale ou ambitieuse, il a eu soin de ne mêler aucun calcul de gain ou de fortune aux cliangernenls de Cressida. Cressida change parce qu'elle est légère, rien de plus ; et, pour mieux marquer que ces changements sont l'effet d'une nature inconstante, Shakespeare a mis, dans le cœur de Cressida, l'amour de Diomètle à quelques heures de l'amour de Troïle, le temps d'aller de Troie au camp des Grecs. Il sait que, dans l'histoire naturelle du cœur humain, les cœurs vivement ém.us par la douleur, surtout chez les personnes qui ont le genre de sensibilité do Cressida, sont aisément accessibles à d'autres sentiments, comme si les émotions s'enchaînaient les unes aux autres, même en se contredisant. Il sait que l'ivresse d'un nouvel amour s'empare facilement d'un cœur agité et étourdi par le chagrin d'un amour perdu ; il sait enfin que le trouble de l'âme est un acheminement au changement. Il a deux fois mis en action cette observation profondément triste : la première fois, dans Cressida; la seconde fois, dans le personnage de lady Anne de Richard III.

Lady Anne est veuve d'Edouard, prince de Galles, fils de Henri VI. Ce prince de Galles, de la maison de Lancastre, a été tué par le duc de Glocesler, de la maison d'York, celui qui sera plus tard Ri-

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