‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 19 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

chard III. Ce même duc de Glocester a tué aussi le roi Henri VI prisonnier. II veut arriver au trône, et il y arrivera à travers je ne sais combien de crimes. Il croit utile à son ambition d'épouser lady Anne, la veuve du prince et la belle-fdle du roi qu'il a poignardés. «J'épouserai, dit-il, la fdle cadelle de Warwick. Il est vrai que j'ai tué son mari et son père : n'importe. La meilleure réparation que je puisse lui donner, c'est de faire qu'elle retrouve en moi un père et un époux. C'est ce que je ferai; non que je l'aime, mais dans un autre but secret que j'atteins en l'épousant. » Voilà le projet de Richard; mais comment l'accomplir? comment se faire aimer de lady Anne? comment et où lui faire sa cour? Avec celte aflVeuse sagacité que Shakespeare lui a donnée, Richard, connaissant le caractère de lady Anne, prend hardiment, pour lui faire sa déclaration d'amour, le moment où elle conduit elle-même le deuil du roi Henri VI, son beau-père; et là, près du cercueil d'une de ses victimes, il adresse ses compliments d'amour à la veuve d'une autre de ses victimes. Plus lady Anne l'accable d'injures et de malédictions, plus il redouble les éloges qu'il fait de sa beauté. A sa colère et à sa douleur il n'oppose qu'une parole, mais une parole dont il sait l'infaillible elTet sur le cœur d'une femme : « Vous êtes belle; je vous aime et vous ai toujours aimée. Je n'ai jamais supplié ami ni ennemi; jamais ma bouche n'a su tenir un langage doux et flatteur ; mais maintenant que votre beauté est le prix où j'aspire, mon cœur superbe descend à la prière et m'oblige à parler. » il va plus loin : les crimes que

lui reproche lady Anne, c'est pour elle qu'il les a commis; c'est pour elle et pour la posséder qu'il a tué Edouard et Henri VI. Si elle persiste à le repousser, il se tuera lui-même, ou plutôt voilà son épée : qu'elle la lui plonge elle-même dans le sein. Ce langage passionné ne persuade pas encore lady Anne; cependant elle est déjà moins violente : a Relève-loi, trompeur, dit-elle à Richard qui s'est agenouillé devant elle en lui présentant son épée ; je désire ta mort, mais je ne veux pas être ton bourreau. ij

Combien une âme qui a été trop émue s'affaiblit aisément ! Richard, de degrés en degrés, conduit lady Anne à recevoir son anneau, et la voilà devenue la fiancée du meurtrier de son époux. Comment s'est fait ce changement? lady Anne n'en sait rien. Les [)aroles du tentateur ont peu à peu produit leur effet; et maintenant ce tentateur s'applaudit de son œuvre et se moque de sa dupe : x Vit-on jamais, dit Richard en faisant lui-même les réflexions que ferait le spectateur, vit-on jamais courtiser une femme et triompher d'elle dans un pareil moment? Je Tépouserai; mais je ne prétends pas la garder longtemps. Eh quoi ! moi qui ai tué son époux et son père, je la trouve exhalant contre moi le torrent de sa haine, l'injure à la bouche et les larmes aux yeux ; près d'elle est le témoin sanglant qu'atteste sa vengeance; j'ai contre moi Dieu, ses pleurs, sa conscience ; nul ami dont la voix me prêle son secours -, je n'ai pour tout appui que le diable cl ma mine hypocrite, et la voilà conquise! Oui, je gage le monde entier contre rien qu'elle est à moi..., moi boiteux et contrefait! Mais que dis-je? je gage mon duché contre un denier, que j'ai jusqu'ici mal

280 DE l'amour conjugal

jugé ma personne. Il faut, sur ma vie, qu'elle voie en moi ce que je n'y vois pas moi-même, et qu'elle me trouve fort bel homme. Allons, je veux faire la dépense d'un miroir et avoir à ma suile deux ou trois douzaines de tailleurs, afin de parer ma personne dans le dernier goût. »

Quelle infernale ironie ! Comme ce don Juan bossu, boiteux et contrefait, s'applaudit de sa perfidie! Aussi inconstante que Cressida, lady Anne ne cède même pas à un séducteur amoureux : elle cède au plus détestable des trompeurs. D'où vient donc l'ascendant que Richard exerce sur elle? il loue sa beauté, il flatte sa vanité. Voilà avec quoi le meurtrier lui fait oublier qu'il a tué son époux et le père de son époux; voilà avec quoi il lui fait accepter la main 00 celui qu'elle poursuivait tout à l'heure de ses malédictions. Elle a trop haï et trop maudit, ou Ijlulôt elle a donné un trop libre essor à sa haine et à sa douleur; elle n'en a pas gardé au dedans d'elle-même ce qu'il fallait pour soutenir sa fidélité. C'est l'histoire de la matrone d'Éphèse, le plus ancien et le plus plaisant exemple de ces douleurs d'autant plus courtes qu'elles sont plus violentes. Celle-ci, dit La Fontaine dans son récit de la Matrone d'Ephè.se,

Celle-ci faisait un vacarme.

Un bruit et des regrets à percer tous les cœurs;

Bien qu'on sache qu'en ces malheurs.

De quelque désespoir qu'une âme soit attcinle, La douleur est toujours moins forte que la plainte.

La Fontaine, grand partisan du changement en

amour, ne voulait pas croire à la fidélité des veuves, et il doutait de la sincérité de leurs douleurs. 11 avait tort : la douleur n'est pas en général moins forte que la plainte; mais elle s'évapore souvent avec la plainte. Telle est celle de la matrone d'Éphèse, sans qu'elle le sache, et c'est là ce qui trompe les personnes sensinles. Comme elles appartiennent tout entières à l'émotion du moment, elles ne peuvent pas s'imaginer, se trouvant si affligées, qu'elles ne le seront pas longtemps. Elles suivent donc avec confiance l'inspiration de leur douleur, sans penser que le jour oîi cette douleur sera passée à force de s'exhaler, ce jour-là il y aura un contraste choquant entre ce qu'elles sentaient et ce qu'elles ne sentent plus. Voilà ce qui rend plaisante la matrone d'Éphèse. Ne se défiant pas de la durée de sa douleur, elle va s'enfermer dans la chambre souterraine oîi est le cercueil de son mari, se refusant toute nourriture et décidée à mourir.

Un jour se passe et deux sans autre nourriture Que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas!

Qu'un inutile et long murmure Contre les dieux, le sort et toute la nature

Non loin du tombeau où la dame s'était renfermée, un soldat veillait auprès d'une potence où un voleur était pendu. Il avait pour consigne d'empêcher que le cadavre du voleur ne fût ei 'evé par ses compagnons : il fallait qu'il restât en exemple. Le jeune soldat, voyant, la nuit, briller quelque clarté aux fentes du tombeau, fut curieux :

.... 11 y court, entend de loin la daiae Ueuiplissant l'air de ses clameurs.

282 DE l'amour conjugal

11 entre, est étonné, demande à cette femme Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs...

La matrone ne répond pas ; mais la suivante expliqtie tout, ajoutant qu'elles avaient fait serment

De se laisser mourir de faim et de douleur. Encor que le soldat fût mauvais orateur, Il leur fit concevoir ce que c'est que la vie. '«a dame, cette fois, eut de l'attention,

Et déjà l'autre passion

Se trouvait un peu ralentie.

Le temps avait agi. « Si la foi du serment. Poursuivit le soldat, vous défend l'aliment.

Voyez-moi manger seulement; Vous n'en mourrez pas moins •

Avec celte harangue et sa bonne mine, il obtient qu'on lui laisse apporter son souper dans le tombeau ; il soupe devant la dame et la suivante. L'exemple était tentant : il tenta la suivante.

« Madame, ce dit-elle, un penser m'est venu : Qu'importe à votre époux que vous cessiez de vivre? Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre. Si par votre trépas vous l'aviez prévenu ? Non, madame. Il voudrait achever sa carrière. La vôtre sera longue encor, si nous voulons. Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la bière t Nous aurons tout loisir d'habiter ces maisons; On ne meurt que trop tôt. Qui nous presse ? attendons. Quant à moi, je voudrais ne mourir que ridée. Voulez- vous emporter vos appas chez les morts? Que vous servirait-il d'en être regardée? Tantôt, en voyant les trésors

Dont le ciel prit plaisir d'orner votre visage,

Je disais : hélas! c'est dommage; Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela ! ■ A ce discours flatteur, la dame s'éveilla. Le dieu qui fait aimer prit son temps : il tira Deux traits de son carquois. De l'un il entama Le soldat jusqu'au vif; l'autre effleura la dame.

Voilà donc notre veuve écoutant la louange, Poison qui de l'amour est le premier degré.

La voilà qui trouve à son gré Celui qui le lui donne. Il fait tant qu'elle mange ; Il fait tant que de plaire et se rend en effet Plus digne d'être aimé que le mort le mieux fait ;

11 fait tant enfin qu'elle change.

Et, toujours par degrés, comme l'on peut penser, De l'un à l'autre il fait cette femme passer.

Je ne la trouve pas étrange :

Elle Lcoute un amant, elle en fait un mari, Le tout au nez du mort qu'elle avait tant chéri.

On sait le reste de l'histoire et comment, pendant que le soldat fait la cour à la dame, les compagnons (lu voleur pendu viennent dérober son corps à la potence. Pris en faute, le soldat va être puni, quand la suivante propose de mettre le corps du mari mort à la place du voleur pendu.

La dame y consentit. 0 volages femelles!

La femme est toujours femme. Il en est qui sont belles,

11 en est qui ne le sont pas ;

S'il en était d'assez fidèles,

Elles auraient assez d'appas.

Ainsi La Fontaine lui-même, qui n'est pas un doc-

284 DE l'amour conjugal dans SHAKESPEARE.

leur bien sévère, fait de la fuiélilé la compagne la mieux venue de la beauté. Or, dans la fidélité, il n'y a pas seulement, un sentiment, il y a aussi l'idée d'un devoir. C'est par là qu'elle se soutient, et c'est par Icî aussi que l'amour conjugal l'emporte en force et en durée sur les autres amours. Le devoir s'y joint au sentiment. Porcia et Imogènc n'ont pas moins de sensibilité et moins de tendresse que Cressida et lady Anne. Elles sont aussi passionnées pour le moins; mais leur passion s'ajipuie sur le devoir : c'est par là qu'elles sont fortes. La passion des autres, au contraire, ne procède que du sentiment; le devoir n'y entre pour rien. Aussi ces passions changent-elles aisément d'objet. Là où l'émotion fait loi, là oui les scrupules de la conscience ne viennent j)as en aide ou en obstacle aux mouvements du cœur, l'être moral dis[)araît trop souvent : il n'y a plus que l'être naturel, (|ui s'appelle l'homme ou la femme; nous sorlop's de l'histoire morale pour entrer dans l'histoire naturelle. Cressida, lady Anne, la matrone d'Épbèso appartiennent à l'histoire naturelle de la fennne; Porcia, Imogène et Hélène de Narbonne appartiennent à l'histoire morale.

StlTE DE L AMOUR CONJUGAL. — LA FF.M.ME DELAISSEE. DIDON ET MÉDÉE.

Les héroïnes de l'amour conjugal que je viens de citer n'ont eu à exercer leur vertu que contre des malheurs venus du dehors : Pénélope, contre les longues absences que cause la guerre; Alceste, contre la maladie d'un époux qu'elle sauve par son dévouement; Panthée, contre la mort de son mari qu'elle suit au tombeau ; Lucrèce, contre le crime de Sexlus, en attestant sa chasteté ;;)ar sa mort. Il y a pour la femme un malheur plus grand que tous ces maux, une douleur plus amère et plus cuisante : c'est celle que causent l'infidélité et l'abandon d'un époux. La femme délaissée souffre dans ses droits d'épon^e et dans sa vanité de femme; elle souffre surtout dans son amour. Les peines qui viennent du dehors, l'exil, la pauvreté, ne sont rien quand on les supporte à deux; les vraies peines sont celles qui vierinent du dedans, c'est-à-dire des allections trompées. Le mari trahi par sa femme, la femme abandonnée par son mari , la mère à qui manquent le respect et l'amour de ses enfants, le père qui a des fils ingrats, — voilà les blessures qui font saigner les âmes, voilà les malheurs qui excitent la pitié quand

286 DE l'amour conjugal.

on s'en plaint, l'indulgence quand on s'en venge, l'admiration quand on les supporte avec fermeté et dignité. Il y a, en eiïet, pour la femme délaissée, ces trois manières de souiïrir l'abandon d'un époux. Les unes s'en plaignent et en meurent, comme Didon; les autres s'en vengent, comme Médéc ; quelques-unes le supportent, comme Grisélidis et comme Palombe.

Je veux comparer rapidement ces trois types de la femme délaissée et noter en passant les diverses expressions que les poètes ont données aux sentiments qu'inspire l'abandon.

J'ai souvent essayé de m'intéresscr aux héros de VEnéide'.je n'y ai jamais réussi. Le héros principal me choque surtout, et le moindre personnage de roman m'émeut plus qu'Énée. Virgile a beau me dire que les dieux le conduisent, pourquoi les dieux ne lui donnent-ils que des malheurs qui l'abaissent et des succès qui ne le relèvent pas? 11 survit à sa pairie détruite; il perd sa femme en chemin; il séduit Didon pour être mieux reçu dans ses États, et l'abandonne quand il n'en a plus besoin; il aborde en Italie et épouse Lavinie qu'il n'aime pas, mais qui lui apporte en dot un empire : le pieux Énée veut faire un grand mariage. Voilà le hérosde V Enéide. Loin de m'y intéresser, c'est à ses adversaires et à ses victimes que je m'intéresse, à Turnus, à Didon, à Creuse qu'il perd et qu'il oublie, à Lavinie qui prie les dieux et Turnus de la défendre contre lui. Didon surtout me louche. Elle aime Énée, parce qu'il est malheureux et exilé; la pitié la conduit à l'amour, et c'est à peine s'il y a besoin de l'entremise des dieux pour lui faire aimer le héros trojen. Vénus et l'A-

moiirla poussent vers Énée; Junon, plus ambitieuse qu'avisée, veut qu'elle s'unisse à lui pour attirer à Cartilage les destins qui mettaient h Rome l'empirt' du monde. Comment Didon résisterait-elle? Mais un amour ainsi imposé ou favorisé par les dieux méiitait un autre amant.

Je sais bien que Didon, comme toutes les héroïnes de l'amour antique, comme Médée, comme Ariane, aime la preînière sans savoir encore si elle est aimée. Pourtant Énée cède à cet amour, et c'est le partager que d'y céder; mais bientôt il allègue l'ordre des dieux, qui veulent qu'il aille fonder un empire en Italie S et il abandonne Didon. C'est alors que commence le désespoir de Didon ; c'est alors aussi que Virgile trouve, pour exfirimer celte passion désespérée, des accents admirables. Quel tableau que celui de Didon contemplant du haut de son palais les Troyens qui préparent leurs vaisseaux pour le départ ! Ainsi donc Énée la quitte ! ni ses larmes, ni ses menaces n'ont pu le retenir ! Elle ne verra plus Énée, et, la dernière fois qu'elle l'a vu, quelle dureté dans ses dernières paroles!

Desine meque tuis ineendere teque querelii^. N'irritez plus vos maux et ma douleur profonde ' :

Le vers de Delille est poli et presque affectueux ;

' At plus iEoeas, quamquam lenire dolentem

Solando cupit, et dictis avertere curas,

Multa gemens magnoque aDimum labefactus amore,

Jussa tamen Divùni exsequitor classenique revisit.

(Enéide, IV, »»3.) » Enéide, IV, sso. v > » y

> Delille.

288 DE i/amoir conjugal.

celui de Virgile est d'un sage froid et presque impertinent : « Cesse de m'agiter et de t'agiter toi-même par tes plaintes. » Ah! que la sagesse est facile au âmes lasses d'aimer! En vain Didon a prié sa sœur d'aller demander à Enée quelques jours de répit :

Tempus inanc polo, requiem spatiumque furor. '.

Énéo refuse celle dernière grâce; il pleure, mais il reste inllexible :

Mens immota manet ; lacrymae volvuntur inanes*.

Ces larmes qui ne parlent pas du cœur m'irritent contre Énée, au lieu de l'excuser. Le poêle n'a pas voulu lui laisser la dureté sauvage des héros d'Homère ; mais il a adouci son langage plutôt que son âme, et il lui a donné la faculté, j'allais dire le talent, de pleurer sur les a)aux mêmes qu'il n'hésite pas à faire.

Didon n'a pas ces moyens de consolation que l'homme trouve toujours en lui-même ou près de lui : elle n'a pas un cœur plus capable d'ardents désirs que de longs regrets, un esprit fait pour agir et que le soin des affaires distrait aisément des soins de l'aircclion, un empire à fonder comme Énée; Didon n'a pas ces ressources contre l'amour qui la possède et qui la désespère. Elle a pu, quand elle n'aimait pas, quand elle avait le cœur et l'espril libres, fonder un empire i>t bàlir une ville :

Urbem prœclaram slalui, mea raœnia vidi *.

• Enéide, IV. 4(i, ^ Ibid., 448.

• Ibid., 6 s*.

La femme a souvent le cœur et l'esprit aussi grands que Thomme ; elle est seulement plus capable d'aimer, et c'est par là qu'elle vaut mieux que l'homme et qu'en même temps elle peut moins, La supériorité des femmes qui savent ne pas aimer est elTrayante à considérer dans l'histoire et dans le monde. Didon amie; elle n'est donc plus ni une fondatrice d'empire, ni une adversaire victorieuse de son frère Pygmalion ' : elle n'est plus qu'une amante désespérée. Si Énée lui avait accordé ce retard et ce répit qu'elle sollicitait par les prières de sa sœur, elle n'en aurait pas, quoi qu'elle dise, profité pour s'habituer à son malheur ' : elle en aurait profité pour aimer. Aussi maintenant, abandonnée par Énée, elle n'a plus qu'à mourir ^ Que faire, en efïet? Suivre Énée sur son vaisseau ? il ne la recevra pas. Parfois elle veut se venger, elle apjielle son peuple aux armes : Ces Troyens sont des traîtres, Énée est un perfide! Elle voit alors, elle reconnaît tous les crimes dont les Grecs ont eu raison de punir Troie. Il fallait qu'elle s'en aperçût quand ville donnait à Énée son trône et son lit*. Pourquoi,

Pœaas inimico à fralrc recepi.

(Enéide, IV, 6 5 5.) Dùm mea me rictam doccat foriuna Jolere.

Jbid., 4 5 3.) Mortcm orat; teJet cœli convcxa lucri.

IJbid., 4 50.)

Ite!

Fertc citi flammas, date vêla, impellite reiiios !

Infelix Dido ! Nunc te facta in)pia (angunt.

Tiini decuit. cùm sceptra daLas. En dcxtra li<los(ioe!

Jbid , 5»S.)

290 DE l'amour conjugal.

dès qu'elle a connu la perfidie d'Énée, pourquoi ne l'a-t-elle pas punie? Peut-être elle ne l'aurait pas pu. Qu'importe? elle l'eût tenté. Qu'avait-elle à craindre, puisqu'elle veut mourir? Alors, s'enivrant de cette vengeance qu'elle aurait dû prendre :

J'aurais saisi le fer^ allumé les flambeaux, Ravagé tout son camp, brûlé tous ses vaisseaux, Submergé ses sujets, égorgé l'inûdèle, Et son fils, et sa race, et moi-même après elle • !

Puis, quand elle va mourir, elle se reporte aux sou^ venirs de son amour :

Gages jadis si cliers dans un temps plus propice,

dit-elle en voyant sur le bûcher l'épée et les vêlements d'Énée qu'elle y fait déposer;

A votre cendre au moins que ma cendre s'unisse ! Recevez donc mon âme et calmez mes tourments ' !

Telle est la Didon de Virgile ; telle est la femme délaissée qui, dans sa douleur, ne sait que maudire Tépoux qui l'a trahie, et mourir même sans vengeance, ou en recommandant seulement sa vengeance aux dieux. Didon, en effet, invoque les dieux contre Éiiéc :

« Delillc.

faces in casda lulisscm,

Iiiiplcssemquc foros flaiiimis, iiatun.ijiio patronique Cuni génère exstinxcni, nicmct super ipsa deilisseiii.

[Enéide l\', 60 i.) 2 Dulces exuvi», ilùm fata Deiisque sincbant,

Accipite hanc aniiiiani, nicquc bis cxsolvile curis.

[Ibid. 650.)

Soleil, dont les regards embrassent l'univers ; Reine des dieux, témoin de mes affreux revers ; Triple Hécate, pour qui dans l'horreur des ténèbres Retentissent les airs de hurlements funèbres; Pâles filles du Styx ; vous tous, lugubres dieux. Dieux de Didon mourante, écoutez donc mes vœux* !

Elle demande aux dieux de punir Énée dans son ambition, puisque c'est là seulement qu'il peut souffrir ; qu'il ait cet empire que le destin lui réserve , mais qu'il ne l'ait qu'après de longs combats, qu'après avoir vu tomber ses compagnons les plus chers; qu'enfin, s'il est vainqueur, il ne jouisse pas de ce royaume qu'il achète par le parjure; qu'il tombe avant le temps et qu'il n'ait pas les honneurs de la sépulture M Surtout puisse, entre les descendants d'Énée et les Tyriens de Carlhage, régner une implacable haine : rivages contre rivages, flots contre flots, soldats contre soldats, générations contre générations ' !

Voilà les imprécations de l'amante irritée; mais comme il y a dans Didon, à côté de l'amante irritée,

" Soi qui terrarum flammis opcra omnia lustras,

Tuquc Iiarum iiiterpres curarum et conscia Jnno, Noclurnisquc Ilccate triviis ululata pcr urbes, Et Dirœ ultriccs. et Di nioricutis Elissœ, Acclplto Iiaec, nieritumque nialis advertite nuiiien,

Et nostras auditc preccs !

[Enéide IV, 606.) ' SeJ cadat ante iliein me(lià<iue iiiliumatus arciii!

[Ibid., ei9.) • Littora littoribus contraria, fluctibus undas,

Iniprecor, arma armis; pugoent ipsique ncpoles!

[Ibid., tll.)

292 DE l'amour conjugal.

l'épouse délaissée et mourante, celle-ci espère en mourant une an Ire vengeance et qui tient de plus près à son amour, celle qu'amène le remords, celle qu'elle attend de la conscience d'Énée, toute dure qu'elle soit : il verra de son vaisseau la flamme du bûcher de Didon, et ce seront là les auspices de son voyage'.

Didon meurt et ne se venge point; Médéese venge et ne meurt pas. L'épouse délaissée devient une mère implacable, et, comme elle ne peut frapper son é[)oux parjure que dans ses enfants, elle tue ses enfants. Dans Corneille, Médée est surtout la femme jalouse et la magicienne. Ce n'est pas là tout à fait la vraie Médée, et ce n'est pas de celte manière que nous pouvons comprendre sa fureur et sa cruauté. La vraie Médée est celle d'Euripide, c'est-à-dire une fille barbare qui s'est laissé séduire par l'élégance d'un jeune aventurier grec, abordant à Colchos après mille dangers et pour en courir de plus grands encore. Elle a aimé Jason, elle s'est crue aimée de lui, elle l'a suivi, elle a abandonné pour lui sa patrie et sa famille; elle a cru tout retrouver dans l'amour de Jason, et voilà qu'elle est abandonnée et trahie par lui! Comment voulez-vous qu'elle ne soit pas furieuse, désespérée? Comment voulez-vous qu'elle puisse reconnaître et aimer encore ses enfants, qui ne lui représentent plus que la perfidie de leur père?

Comparons un instant la Médée de Corneille et de Sénôque avec la Médée d'Euripide : nous comprendrons mieux comment le poëte grec a exprimé dans

* liaui'iat liunc oculis ignem cnidelis ab alto

Dardaous, ci nnstiie seciiiu fciat oaiina niortis!

(Tnétrfc, IV, «60.)

Médée celte arrière et terrible douleur de la femme délaissée.

« Je vous donne Médée toute méchante qu'elle est, dit Corneille dans l'épîlre dédicatoire de sa tragédie, et ne vous dirai rien pour sa justification... La peinture et la poésie ont cela de commun, entre beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple ; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. »

Voilà le vrai rapport entre l'art dramatique et la morale. L'art dramatique ir'est pas tenu de prêcher la morale et de ne mettre sur la scène que des personnages édifiants. H peut peindre le mal; seule.mont il faut qu'il le peigne tel qu'il est, il faut qui! hii laisse sa laideur et qu'il s'efforce même, comme le dit Corneille, de la représenter au naturel. Ce qui est pernicieux, c'est d'ériger le mal en bien, c'est d'ôter au vice son horreur, et de le rendre aimable ou excusable; ce qui est pernicieux enfin, c'est le sophisme et le mensonge. Il y a des auteurs de drames et de romans qui peignent en beau les mauvaises passions

294 RE l'amour conjugal.

pondant tout le cours du drame ou du roman, mais qui les punissent au dénoûment. Le mal triomphe pendant tout l'ouvrage; il est frappé seulement au dernier chapitre. S[)ectacle corrupteur et qui porte sur la scène, sans la résoudre, l'énigme qui fait icibas le tourment des honnêtes gens et la tentation des âmes faibles, je veux dire la prospérité des méchants en face du malheur des gens de bien.

Le Jason de Corneille est un de ces personnages que la poésie peut lâcher de représenter au naturel, mais qu'elle ne propose pas à notre imitation. Jason est le séducteur et l'égoïste; il a le cœur inconstant, mais chez lui l'inconstance est un calcul, il aime par intérêt et il l'avoue hautement :

Je ne suis pas de ces amants vulgaires;

J'accommode ma flamme au bien de mes aiïaires, Et, sous quelque climat que me jette le sort, Par maxime d'État je me fais cet elTort*.

Il explique alors comment, dans l'expédition des Argonautes à Lemnos, il a i-éiluil Hypsipyle, reine de Lemnos, pour mieux faire ravitailler l'expédition, et comment, à Colchos, il a aimé Médée pour qu'elle l'aidât à vaincre le dragon qui gardait la Toison d'or. Maintenant, chassé de la Tlicssalie, réfugié à Corinthc, il aime Creuse, fille du roi de Corinthe, « J'ai trouvé, dit-il en mauvais vers qui expriment de mauvais sentiments.

Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour. De relever mon sort sur les ailes d'amour,

' Corucilic, SIèdée.

LA FEMME DÉLAIàSÉE. 295

Ne croyons pas qu'en représentant ainsi Jason, Corneille ait fait tort aux personnages de la Grèce héroïque ; tous les \ieux héros grecs agissent de la même manière : Thésée, en Crète, auprès d'Ariane; Ulysse auprès de Circé et de Calypso; Énée qui, de ce côlc, est tout Grec, auprès de Didon; plus tard, dans l'histoire, Alcibiade réfugié à Sparte, auprès de la femme du roi Agis. Ils aiment tous par intérêt et 'ont de passion que par calcul, s'inquiétant peu du sort de celles qu'ils séduisent : les unes se consolent, comme Ariane qu'épouse Bacchus ; les autres meurent, comme Didon. Peu importe du reste aux séducteurs : « Que fil Hypsipyle, dit Jason, quand je la quittai pour Médée?

Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,

Elle me souhaita mille et mille malheurs,

Dit que j'étais sans foi, sans cœur, sans conscience.

Et, lasse de le dire, elle prit patience.

Et, maintenant qu'il quitte MéJée pour Creuse,

Médée en son malheur en pourra faire autant.

Si quelque chose peut, dès ce moment, excuser JMcdée, à nos yeux, de n'en pas faire autant, c'est assurément cette cruelle légèreté de Jason.

Ne pouvant pas nous intéressera Jason tel que le peint Corneille, nous sommes plus à notre aise pour nous intéresser à Médée, jusqu'à ses crimes au moins. La Médée de Corneille a, dès les premiers vers, le caractère que lui donne la tradition :

Sit Medea ferox invictaque ' ' Burace, Art poéliqvt»-

Sa douleur se tourne en colère, et sa colère en vengeance :

Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux, garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoin d'une immortelle ardeur. Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, Et m'aidez à venger cette cruelle injure! S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.

Jason me répudie ! Eh ! qui l'aurait pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offens-er ce soit si peu de chose? Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés. D'un frère dans la mer les membres dispersés. Lui font-ils présumer mon audace épuisée? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée, Ma rage contre lui n'ait pas où s'assouvir Et que tout mon p/evoir se borne à le servir? Tu t'abuses, Jason : je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour exU'éme, Je le ferai par haine, et je veux ^.<';ar le moins Qu'un forfait nous sépare ainsi qu'il nous a joints !

Quelle din'érence avec Didon! Dans Didon, à peine quelques cris de colère qui expirent dans la douleur; ici, la femme outragée, mais implacable. Avant tout, il faut qu'elle se venge; et qu'or, ne lui parle pas de sa faiblesse, de son im{)uissance : a Votre pays vous bail, lui dit sa confidente;

Votre pays vous hait, votre époux est sans foi. Dans un si grand revers, que vous reste-t-ll?

UÉDÉE.

Moi' Moi! dis-je, et c'est assez

Ce moi est un des plus sublimes défis que la volonté humaine ait jamais jetés aux événements. Malheureusement Corneille et Sénèque, qui le premier a trouvé ce cri énergique, le gâtent tous deux en le développant :

Quoi! vous seule, mndainc?

répond la confidente effrayée. « Oui, dit Médéc,

Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme, Et la terre et la mer, et l'enfer et les cieux, Et le sceptre des rois et la foudre des dieux * !

Ces alliés de toute sorte que Médée assemble autour d'elle, la diminuent au lieu de la grandir ; je l'aimais mieux toute seule. Je voyais la volonté d'une âme forte et outragée défiant le destin et sûre de le vaincre; je ne vois plus que la magicienne et ses sorcelleries. Corneille a cru comme Sénèque qu'il fallait que Médée fût terrible par ses enchantements. Je ne la veux terrible que par ses passions. Ce qui me touche et m'intéresse en elle, c'est 1 e[)0use quittée après tant de bienfaits; ce n'est pas la sorcière quittée après tant de forfaits. Aussi, dans Corneille, tant que Mé-

• Medca suporcst... Hic marc et (erras vides,

Ferrunique, et ignés, et Dcos, et fulmina.

(Scncque, Slvdée, v. ue.)

dée accuse la perfidie de Jason, tant qu'elle atteste les droits de l'hyménée, quelle que soit la violence de ses plaintes et de ses menaces, je suis pour elle. En vain on lui reproche ses crimes et ses attentais : c'est pour Jason qu'elle les a faits; est-ce à lui de l'en punir? « Peignez, dit-elle au roi de Corinthe, à Créon, père de Creuse,

Peignez mes actions plus noires que la nuit; Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit.

Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici.

Je sais gré à Corneille de n'avoir point essayé de disculper ou d'excuser Jason. Il y a des poètes qui ont voulu le rendre intéressant : c'est prendre le contre-pied du sujet. Jason est une âme basse et frivole; Médée est une âme farouche et implacable. Qui aimer? qui imiter? jNi l'un ni l'autre. Mais, si j'ai à choisir entre la bassesse et la vengeance, j'aime mieux Médée. Je ne suis donc pas fâché quand je vois Médée accabler Jason de ses reproches : ils sont mérités. Quelle amère ironie dans la scène entre elle et Jason, quand elle voit, que Jason veut évitiv sa rencontre !

Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux: C'est à moi d'en partir ; recevez mes adieux. Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose; Sa rigueur n'a [lour moi de nouveau que sa cause. C'est pour vous que j'ai fui : c'est vous qui me chasseï! Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez.^ Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père, Apaiser de mon sang les mânes de mon frère?

Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi Pour victime aujourd'hui ne demande que moi?

Jason essaye de se défendre; il veut même que Médée lui sache gré de quelque chose. Le roi de Corinlhe voulait qu'elle mourût; Jason a oLlenu qu'elle fût seulement bannie.

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