MÉDÉE
On ne m'a que bannie! 6 bonté souveraine! C'est donc une faveur, et non pas une peine f Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment. Et mon exil encor doit un remerciment ! Ainsi, l'avare soif d'un brigand assouvie, 11 s'impute à pitié de nous laisser la vie ; Quand il n'égorge pas, il croit nous pardonner. Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner !
Voilà bien le langage de la femme lâchement trahie et qui revendique ses droits. Mais Mcdée, après tant de crimes, a-t-elle donc des droits? Oui, sur Jason, qui est son complice et plus que son complice :
Celui-là fait le crime à qui le crime sert. Que chacun, indigné contre ceux de ta femme, La traite en ses discours de méchante et d'infâme j Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur. Tiens-la pour innocente et défends son honneur.
Médée n'est pas seulement la femme outragée dans ses droits : elle est, ce qui est bien plus amer, outragée dans son amour, car elle aime encore Jason en dépit de ses injustices. Aimer et n'être plus aimée! quelle douleur cuisante ! — Mais quoi! où donc est son pouvoir? où donc est la magicienne qui commande à la nature entière ? où donc est ce moi terrible qu'elle
3! 0 DE l'AMOL'U conjugal.
jelail en déii au monde enliciy Alil que j'aime bien mieux la femme qui sent sa faiblesse, et qui l'avoue, que la sorcière qui vante son pouvoir!
Misérable ! Je puis adoucir des taureaux ; La flamme m'obeit, et je commande aux eaux; L'enfer tremble et les cieux, sitùt que je les nomme; Et je ne puis toucher les volontés d'un homme !
Puis, avec un de ces relouis soudains qui sont proj)res à l'amour et dont nous croyons trop que Racine a eu seul le secret,
Je t'aime cncor, Jason, malgré ta lâcheté; Je ne m'offense plus de ta légèreté ; Je sens en tes regards décroître ma colère ; De moment en moment ma fureur se modère»
Quelle vérité dans la passion, et comme nous sommes près de la Roxane de Racine, interrompant sa colère pour s'écrier :
Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime*.
Tel est l'amour : il a beau être irrité et furieux, av.int tout il est l'amour, et, à mesure que l'objet aimé est devant nos yeux, à mesure que nous lui parlons, même pour l'accuser, même pour le maudire, le charme de l'amour opère, l'àme s'émeut, les sentiments tendres remplacent les sentiments violents, les yeux séduisent le cœur.
Rendons justice à la JiJédée du vieux Corneille ; lanl qu'elle se plaint de la perfidie de Jason, tant qu'elle
' UacJiic, LajaieiA
est la femme délaissée el irritée, elle nous intéresse, et nous sommes prêts à la justifier. Mais, quand sa colère jalouse la pousse jusqu'à tuer ses enfants, Corneille saura-t-il encore nous la faire plaindre, tout en frémissant d'horreur? non. Ce prodige de l'art dramatique, cette Médée qui égorge ses enfants et qui pourtant nous touche et nous émeut, que nous ne justifions plus, mais que nous plaignons encore, cette grande et terrible invention n'appartient qu'à Euripide, à celui que la Grèce avait nommé le plus tragique de ses poêles.
Dans la tragédie grecque, le Chœur résume admirablement l'impression qu'Euripide veut nous donner du personnage de Médée tel qu'il l'a conçu : « Je gémis, dit-il, sur ta douleur, misérable mère qui vas égorger tes enfants pour venger l'outrage de la couche et l'injuste abandon d'un époux qui a volé dans les bras d'une autre'. » Ainsi, dans Euripide, la femme jalouse el irritée doit nous mener à la mère désespérée, et nous y mener de telle manière que rious puissions, comme le Chœur, gémir sur la douleur de celle mère qui égorge ses enfants, el non la détester avec horreur. Les poêles qui ont voulu rendre Médée odieuse n'ont pas eu beaucoup de peine à prendre pour cela : ils ont enfoncé la porte ouverte. Le triomphe de l'art el d'Euripide, c'estde faire plaindre Médée. Elle n'est pas, en effet, comme les héros de l'ancien théâtre grec, comme (Edipe el comme Oresle, victime de la fatalité. Ses crimes lui appartiennent, et ce qui l'y pou sse avec uu ascendant presque aussi impérieux que celui du des*
* Je mo sers de la traduction de M. Artaud.