‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 21 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

302 DE l'amour conjugal.

lin, c'est sa passion, autre fatalité qu'Euripide préfère à celle d i vieux théâtre, parce qu'il en est plus le maître, parce qro celte fatalité n'est pas, comme l'autre, une énigme i^i e le ciel propose à la terre. Le Chœur d'Euripide n'excuse donc pas la colère deMédée, cette colère furieuse qui la pousse à tuer ses enfants pour punir son époux : il veut seulement que nous concevions combien Médée a souffert et comment ses affreuses souffrances ont amené ses affreuses vengeances.

Dès le cominencement, la vieille nourrice de Médée s'entretient de la douleur de sa maîtresse, qui sait que son époux l'abandonne pour une autre femme. Celte douleur est terrible et ne ressemble pas aux douleurs ordinaires : « Elle refuse la nourriture, accablée par la douleur, et ne cesse de se consumer dans les larmes, depuis qu'elle connaît la perfidie de son époux. Les yeux immobiles et baissés vers la terre... elle écoute les conseils de ses amis, ou parfois, détournant son beau visage, elle pleure en elle-même sou père chéri, sa patrie et la demeure qu'elle a abandonnée pour suivre un époux, qui maintenant la méprise... Elle hait ses enfants; leur vue ne réjouit plus son cœur. Je tremble (ju'elle ne forme quelque sinistre projet. C'est une âme impétueuse qui ne peut souffrir l'outrage. »

Voilà Médée; voilà celte sombre douleur, d'aulant plus affreuse qu'elle est mêlée de remords, et du remords de tous les crimes qu'elle a faits pour Jason, mais qu'elle a faits en vain. Bientôt nous entendons ses cris et ses imprécations. Elle est encore dans le palais; le Chœur l'écoute avec terreur. Dijà

LA FEJIME DÉLAISSÉE, 303

la nourrice piévoynnlc a fait rentrer les enfants, qni jouaient avec l'innocence de leur âge pendant !e désespoir de leur mère : elle ne veut pas que Médée les voie. « Chers enfants, hâtez-vous de rentrer, ne vous olTrez pas à ses regards, ne rapprocI;ez pas ; gardez-vous de ce caractère sauvage et des accès terribles de ce cœur alticr. Allez, rentrez au pUis vite.... A quels excès va se porter cette âme passionnée, implacable, déchirée par la douleur! »

Euripide n'a donc pas craint de nous montrer les enfants de Médée, de nous intéresser à leur innocence, de nous les faire aimer avant qu'ils soient égorgés par leur mère; il n"a pas craint que Médée en devienne plus odieuse pour nous. Je reconnais là le poète qui n'hésite pas à exciter toutes les émotions qui dépendent de son sujet, parce qu'il saura les subordonner à l'émotion principale qu'il veut inspirer et qui fait l'unité du drame.

Quand nous sommes préparés à l'aspect de Médée par ses cris de douleur, par la terreur de la vieille nourrice et du Chœur, par ces enfants qu'on dérobe à la vue de leur mère, Médée enfin paraît. Déjà le spectateur sait qu'il peut tout attendre d'elle : il connaît Médée tout entière, la femme jalouse, l'épouse abandonnée et irritée, la mère furieuse, et, comme pour ajouter à tous ces personnages réunis dans la colère de Médée, la femme barbare qu'un brillant séducteur a amenée en Grèce et qu'il y délaisse lâchement. Ici je dois admirer une des plus belles conceptions du génie d'Euripide. Dans ce que nous savons et ce que nous attendons de Médée, tout est pour la terreur, rien encore pour la pitié. Mais un personnage ne peut

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^'uère se soutenir seulement par la terreur. Il ne suffit pas que Médée puisse nous faire trembler, iî faut qu'elle nous attendrisse; et alors, au lieu de nous montrer l'implacable héroïne de la Colchide, l'épouse furieuse, la mère désespérée, Euripide nous montre Médée venant s'entretenir de sa douleur avec le Chœur, qui l'a appelée par la voix de sa nourrice afin de l'apaiser et de la consolera Médée est venue frouver ces amis qu'elle n'espérait pas dans ce palais où son époux l'abandonne. Elle sait bien qu'ils ne la consoleront pas ; mais ils la plaindront, et la douleur, surtout celle des femmes, aime qu'on la plaigne. Ce n'est plus l'altière et implacable répudiée que nous attendions : la douleur l'a vaincue et comme adoucie. C'est une simple femme, c'est une épouse qui pleure l'abandon d'un époux. Tout à l'heure, quand Médée était encore dans le palais, quelles horribles imprécations! a. 0 puissante Thémis! vénérable Diane ! vous voyez comment je suis traitée après avoir enchaîné par les serments les plus terribles mon exécrable époux. Puissé-je le voir, lui et son épouse, mis en pièces avec ce palais môme, pour l'outrage qu'ils osent me faire! 0 mon père, ô ma patrie, que j'ai honleusumenl abandonnés après avoir égorgé mon frère ! » — Et la nourrice s'écriait avec terreur : « L'entendozvous? elle invoque Thémis, exécutrice des imprécations, cl Jupiter, dépositaire des serments des inoj-

' Le CUOEua ; « Que ne vicnl-clle à noire vue? Que n'cntonJ-el!e nos paroles consolantes qui pouriiiicnt calmer sa colère redoulaLlc, la violence Je ses passions?... Va donc, tliorc nourrice, cn(;a(;e-li i> sortir du palais pour venir ver» nous, et porte-lui ces parole» (ic noire part. •

tels ! » Maintenant, calmée et non consolée par les paroles amicales du Chœur, c'est une femme malheureuse qui réfléchit sur le triste sort des femmes et sur le sien, plus triste que celui de toutes les autres. Quelle? pensées profondes et simples sur la condition des femmes! « Un homme, quand l'intérieur de sa famille lui devient à charge, peut en sortir et délivrer son âme de tout ennui par le commerce de ses amis et des personnages de son âge. Mais nous, nous ne pouvons regarder que dans notre propre cœur. » Puis, quels amers retours sur elle-même! « Entre vous et moi, dit-elle au Chœur des femmes corinthiennes, la condition n'est pas égale. Vous avez une patrie, la maison d'un père, les jouissances de la vie, le commerce de vos amis; et moi, dans l'abandon, dans l'exil, je suis outragée par l'époux qui m'a arrachée à la terre étrangère, sans que ni mère, ni frère, ni parent puisse me conduire au port dans celte tempête! »

Comment ne serions-nous pas touchés, comme le Chœur lui-même, de ces plaintes si simples et si vraies? Voilà bien la condition des femmes. L'homme a, pour oublier les soucis de l'intérieur, le monde et les affaires. La femme honnête, abandonnée par son époux, n'a rien pour se consoler. Le monde, si elle y va, lui est dangereux; l'intérieur lui est affreux, plein, comme il est, des souvenirs de son heureux passé. Elle n'a donc, pour s'entretenir, que les pensées de son âme, qui sont toutes amères et tristes '. Mais Médéeest plus malheureuse encore, car

' Je nie conforme au feas adopté par M. Artaud comme par tous

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elle est étrangère; elle a quille pour Jason sa patrie, sa famille. Jason élait tout pour elle, et c'est lui qui la répudie. Ah! qui dans le Chœur et hors du Chœur ne s'intéresserait à cette jeune fille des rives de la Colchide, amenée en Grèce par son séducteur? Il y a, dans l'histoire des voyageurs et des colons modernes, des récits de ce genre, qui montrent que les Jasons sont de tous les temps; mais de tout temps aussi les iasons sont détestés, de tout temps nous nous intéressons aux victimes de leur ingratitude; et, (|uanii ces femmes lâchement trahies peuvent se venger, nous applaudissons à cette vengeance légitime, nous ne nous étonnons pas non plus que, pour se venger, elles bravent tous les périls. Si elles disent alors, comme la Médée d'Euripide : « En toute autre occasion, la femme est remplie de crainte; elle redoute les combats et tremble à la vue du fer; mais, lorsqu'elle est outragée dans ses droits d'épouse, il n'est pas d'âme plus altérée de sang, » — nous sommes prêts à répondre, comme le Chœur répond à Médée : <i C'est avec justice que lu te vengeras de ton époux. »

Oui, contre Jason tout est légitime, et, si l'âme do Médée est altérée du sang du perfide, si sa main

les traducteurs. J'avoue pourtant que j'ai Je la peine à ne pas ciUondrs le Ters d'Euripide,

d'une façon plus simple et non moins lourhantc : les hommes ont leurs amis et leurs affaires pour se distraire; la femme n'a qu'une seule àiiie, une seule personne a regarder et avec qui s'entretenir : son mari. Qu'est ce donc ^uanJ c'est par lui ç^u'elle cit abaudouucef

le répand, jamais, étant juré dans celte cause, jamais on ne me fera prononcer que celte femme est coupable. Mais le sang de ses enfants! est-ce donc ce sang cher et sacré qu'elle veut verser? J'excuse, j'approuve, je défends l'épouse outragée qui se venge; mais la mère qui lue ses fds, comment Kuripide s'y prendra-t-il pour me la faire supporter, que dis-je? pour me la faire plaindre?

Médée elle-même hésite, quand elle veut passer du meurtre de sa rivale au meurtre de ses enfants. Elic a fait son plan de vengeance : ses fds porteront des présents à la nouvelle épouse de Jason, « demandant qu'on leur épargne l'exil loin de ce pays. » Us lui présenteront un péplus d'un léger tissu et une couronne enrichie d'or. Si la jeune fille prend ces ornements pour s'en parer, elle expirera dans les tourments avec tous ceux qui la loucheront elle-même, « Tant est subtil, dit Médée, le poison dont je les pénétrerai ! Ici je m'arrête... je frémis en pensant à l'œuvre qui me reste à accomplir : j'immolerai mes enfants! Il n'est personne qui puisse les dérober à ma fureur. Après avoir anéanti la famille de Jason, après avoir accompli le plus odieux des attentats, je païtirai de celte terre, fuyant le meurtre de mes chers enfants; je ne puis supporter d'être la risée de mes ennemis. C'en est fait : que me sert de vivre? Je n'ai ni patrie, ni famdle, ni asile contre le malheur. Oh ! quelle fut mon erreur de quitter la maison de mes pères et de croire aux paroles d'un Grec! Mais, avec l'aide des dieux, il n'échappera pas à ma vengeance, il ne reverra jamais vivants les fils qu'il a eus de moi ; jamais sa nouvelle épouse ne le rendra père : la cruelle pé-

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rira cruellement par l'eflet de mes poisons. Je ne veux pas qu'on me croie faible, lâche ou insensible. Je suis tour à tour terrible pour mes ennemis et affectueuse pour mes amis. C'est en agissant ainsi que l'homme se fait respecter.

Le chœur. — « Puisque tu nous as fait part de tes desseins, par intérêt pour toi et par respect pour les lois humaines, je dois te détourner de les accomplir.

Médée. — a Vous le tenteriez en vain; mais je dois vous pardonner vos conseils, à vous qui ne souffrez pas comme moi.

Le chœur. — « Quoi! tu oserais faire périr tes deux enfants!

Médée. — « Oui, c'est le moyen de déchirer le cœur de mon époux. »

Voilà bien l'empire des passions humaines; voilà bien cette fatalité aussi irrésistible que l'autre, mais qui se connaît, se juge elle-même et ne s'en accomplit pas moins. Médée sait quelle est l'innocence du sang qu'elle va verser; mais quoi ! il faut se venger, il faut anéantir la famille entière en haine de réi)Oux; il ne faut pas que celui qui n'est plus mari soit encore père. Quand la Godruna des JSibelungen et de VEdda veut se venger d'Attila, son époux, qui a fait périr ses frères, elle égorge les enfants qu'elle a eus d'Attila vi les lui fait manger dans un festin solennel. Eiïioyable cruauté, digne des mœurs de la Scythie, auxquelles Médée touche par le midi, comme Godruna y touche par le nord, mais qui part du même principe de haiiio et de vengeance : frapper l'époux dans le père, anéantir la famille, détruire

LA FEMME IjÉLAISSÉE. 309

tous les liens d'un mariage trahi. Ce besoin de ruine et de carnage, cette soif de destruction est un des effets ordinaires de la passion désespérée. Ajoutez-y, dans Médée et dans Godruna, cette fierté sauvage que rien n'abat. Médée veut être terrible pour ses ennemis. Godruna aussi veut qu'on sache « qu'elle n'est point une femme paisible et douce. » L'orgueil en elles 5e mêle au désespoir.

Je ne sais pas si je me trompe moi-même ; il me semble qu'en écoutant l'etfroyable aveu que fait Médée du meurtre qu'elle prépare, j'ai frémi plus que je n'ai été étonné. Cela m'a paru horrible, mais vraisemblable : j'ai senti que la jalousie d'une femme, surtout celle de Médée, pouvait aller jusque-là; j'ai pensé aussi que tout ce qui était de la nature humaine pouvait être représenté sur la scène, à une condition cependant et qui rentre dans l'étude de la nature humaine, c'est que le crime coûte à qui le commet, c'est que l'homme hésite avant de le l'aire, c'est qu il voie et sente l'horreur de son foifait au moment même où il va l'accomplir. Le crime endurci me choque, et je le renvoie à la Cour d'assises. La passion, tantôt incertaine et tantôt furieuse, m'éujeut. Telle est Médée. Ne croyez pas, en effet, qu'Euripide en fasse une mère dénaturée qui tue ses enfants sans hésiter et froidement : Médée alors serait un monstre et non une fomme. Elle aime ses enfants, et elle les lue. Non-seulement elle les aime, elle les caresse et les embrasse. Ses hésitations, si éloquemmenl représentées par le poète, ont-elles pour but de nous laisser croire qu'elle n'achèvera pas son crime? sont-elles destinées à nous le faire supporter en le rendant dou-

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teiix et incertain? Non : Euripide veut nous faire supporter, que dis-je? il veut nous faire plaindre Médée. Voilà pourquoi il nous montre combien son crime lui coûte. Il n'y a que la patience qu'il lui faudrait pour supporter la perfidie de Jason , qui lui coûterait davantage, et voilà ce qui rend le meurtre inévitable. Mais comme son cœur est tourmenté et déchiré! quelles angoisses, quand elle voit ses enfants, quand elle les embrasse! Elle les aime donc, toute cruelle qu'elle est. Ah! elle n'est pas cruelle : elle est jalouse. Elle aime ses enfants autant qu'une mère a jamais aimé les siens, et pourtant elle les tuera, j'en suis sûr même quand elle les embrasse. Voilà aussi pourquoi je pleure sur elle et sur eux. Pleurer sur la victime est chose naturelle au cœur de l'homme; mais faire pleurer sur le meurtrier et sur l'assassin , quelle victoire de l'art!

Écoutez Médée, écoulez cette mère, et dites si l'amour maternel a jamais eu , même dans Andromaque (qu'on me pardonne ce blasphème! ) des accents plus touchants et plus pathétiques :

« 0 mes fils, mes fils!... En vain, mes enfants, je vous ai élevés; en vain j'ai supporté pour vous tant de peines et d'inquiétudes; en vain j'ai soutTert les douleurs de l'enfantement. Sur vous autrefois reposaient mes plus douces espérances; vous deviez nourrir ma vieillesse et, à ma mort, m'cnsevelir de vos mains, sort envié parmi les mortels. Maintenant, c'en est fait de cette douce pensée. Séparée de vous, je passerai une vie triste et misérable. Pour vous, vous ne verrez plus votre mère; vous allez avoir une autre sorte de vie. Ahl mes enfauls, pourquoi tournez-vous

VOS yeux vers moi? pourquoi m'adressez-vous ce dernier sourire? Hélas! hélas! que faire? Le cœur me manque, mes amis, quand je vois le regard si doux de mes enfants. Non ! je ne puis. Loin de moi mes horribles projets! j'emmènerai mes fils dans l'exil. Faut-il, en punissant leur père par leur malheur, faire à mon propre cœur une double blessure? Non, certes. Loin de moi tous mes projets ! . . . Mais quoi ! souffriraije qu'on m'outrage, et laisserai-je mes ennemis impunis? Il faut me venger Non, par les divinités

infernales qui résident chez Pluton, jamais je ne souffrirai que mes enfants restent exposés aux outrages de mes ennemis! 11 faut absolument qu'ils meurent, et, puisqu'il le faut, je leur donnerai la mort, moi

qui leur ai donné le jour! Je veux encore une

fois voir mes enfants. Donnez, mes fils, donnez à votre mère votre main à baiser. 0 mains chéries ! ô têtes chéries! Mes enfants, je vous souhaite le bonheur, mais là-bas, car ici votre père vous l'a ravi, 0 doux embrassements ! joues fraîches et délicates, délicieuse haleine!.... Ah! sortez, sortez! je ne puis plus soutenir votre vue, je succombe à tant de maux.... )>

Comment tant d'attendrissement et tant d'amour avec tant de colère et tant de cruauté? Toutes les passions ont ces angoisses contradictoires, qui sont le tourment du cœur humain. Voyez Othello : il aimo Desdémone, il l'adore et la tue; il l'embrasse avanl de la tuer : « Haleine parfumée, qui persuaderais presque à la justice de briser son glaive! encore un

baiser, encore un et ce sera le dernier. Jamais

baiser si doux lie fut si fatAl. Je oleure, mais ce soat

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de cruelles larmes '... » Voilà comment Othello, que la jalousie égare autant que Médée, tue Desdémoneen l'adorant, de même que Mcdée tue ses enfants qu'elle caresse et qu'elle embrasse. Enfin , dernier rapprochement entre ces passions furieuses, nous plaignons Othello comme nous plaignons Médée , et l'amant nous émeut jusque dans l'assassin, comme la mère nous émeut aussi jusque dans la meurtrière.

Une fois qu'elle est sûre de la pitié qu'elle nous inspire pour Médée, la tragédie grecque ne craint pas de pousser jusqu'à l'extrême la pitié que doivent nous inspirer les enfants. Ils ne sont pas tués sur le théâtre :

Nec pueros coràm populo Mcdea trucidet*.

Les Grecs craignaient les spectacles hideux ou affreux ; mais ils ne craignaient pas de porter l'émotion au dernier degré. Nous entendons les cris des enfants que Médée égorge :

Premier entant , dans Vintérieur du palais. — « Malheur à moi! que faire? où fuir les mains de ma mère?

Second enfant. — ci 0 mon frère! nous soninics perdus.

Le chœur. — « Entendez-vous, entendez-vous les cris des enfants? » — Et le Chœur se précipite dans le palais pour arrêter celte mère désespérée. Il n"est plus temps : ils sont morts. Ces cris terribles sont presque le spectacle, mais le spectacle réglé par le

' Sliakcspcarc, Othello.

* Horace, Arl poHique,

L\ FEMMr-: nKLAISSEK. 3 Kl

poêle, et non pas laissé an trouble du jeu des aciems et au trouble non moins grand dos spectateurs. 1,»^ poète ne nous fait entendre que les cris qu'il veut que nous entendions; et le Cbœur, qui représente, pour ainsi dire, les spectateurs et leurs émotions, n'a aussi que les émotions que le poète veut que nous ayons.

Le poète n'a pas voulu nous montrer Médée pendant qu'elle égorgeait ses enfants; il nous la montre hardiment après, et nous la supportons, toute couverte qu'elle est du sang innocent. H est vrai qu'Euripide, avec l'art admirable qu'il prenait dans la connaissance du cœur humain, ne nous fait voir Médée qu'en face de Jason, c'est-à-dire en face du juste objet de sa colère et de sa vengeance. Si je voyais Médée seule, je songerais à sa cruauté; en face de Jason , je songe à son injure. Quelle scène que cette dernière rencontre entre Jason et Médée ! Comme, du haut du char magique qui la dérobe aux atteintes de Jason, la femme, naguère insultée et humiliée, triomphe orgueilleusement ! mais à quel prix, et combien la mère a payé cher la victoire de la femmu! Celte scène fait le dénoùmenl de la tragédie d'Euripide; elle doit donc en donner le dernier mot, c'esl-à-dirc nous inspirer le sentiment que le poète veut que nous remportions. Écoutons quelques mots de cp terrible dialogue entre Jasou et Médée :

Médée. — «... J'ai rendu à ton cœur la blessure qu'il m'a faite.

Jasox. — « 0 mes enfants, tristes viclimcs d'une mère dénaturée !

314 DE l'amour conjugal.

Médée. — « 0 mes fils ! c'est la perfidie de votre père qui vous a perdus.

Jasox. — « Du moins, ce n'est pas ma main qui les a immolés.

Médée. — a C'est ton orgueil et ton infidélité!

Jasox. — « C'est donc mon hymen avec Creuse qui t'a portée à les faire périr?

Médée. — « Crois-tu que ce soit un faible outrage pour une femme?

Jason. — « Laisse-moi ensevelir mes enfants et les pleurer.

Médee. — « Rentre dans le palais et ensevelis ta jeune épouse.

Jasox. — « J'y vais; mais, hélas! j'ai perdu mes deux enfants.

Médée. — « C'est peu de ces larmes : attends la vieillesse.

Jason. — « 0 mes chers enfants !

Médée. — « Chers à leur mère et non à toi.

Jason. — « Et pourtant tu les a tués!

Medée. — « Pour te désespérer. »

11 n'y pas un mot de ce terrible et fatal dialogue qui n'explique Médée, et qui n'accable Jason sans que nous soyons tentés de le plaindre. C'est « son orgueil et son infidélité » qui ont tué ses enfants. Médée les a frappés « pour le désespérer, » et nous frémissons en voyant qu'elle a réussi. Elle savait où elle devait porter le coup : elle savait qu'il fallait frapper l'époux dans le père. Elle l'a fait, et elle triomphe maintenant devoir Jason pleurer. Ces larmes, pourtant, ne suffi-

sent pas à sa vengeance : elle voit et elle prédit le moment où Jason sera vieux, sans enfants et sans appuis ; elle s'applaudit à l'idée de sa vieillesse abandonnée et désolée, comme dDit l'être la vieillesse d'un séducteur décrépit. Chacune de ces cruelles paroles, qui tombe sur Jason comme un des coups mérités de la vengeance de Médée, nous fait frémir sans nous révolter : Jason a mérité d'être frappé. Aussi ses malheurs ne me toucheraient en aucune manière, si, dans l'époux parjure, je ne trouvais le père qui veut embrasser au moins une dernière fois le corps de ses enfants. A ce coup, je me sens ému pour Jason. C'est comme père seulement qu'il est resté sensible ; c'est par là que Médée l'a puni ; mais c'est aussi par là qu'il me touche, comme me touche le condamné qui s'incline sous un châtiment mérité, et qui se rachète par la douleur de la haine qu'a méritée son crime.

J'ai voulu étudier avec soin la Médée d'Euripide, parce qu'elle est selon moi, dans le tliéâlre ancien, le type le plus expressif de la femme délaissée et jalouse'. Voyons maintenant ce que Sénèque le tragique a fait de cette grande figure dramatique. 11 en a fait une virago, une femme énergique et forte, plutôt qu'une femme passionnée. La Médée romaine a pris des leçons de stoïcisme; cela ne la rend pas plus vertueuse; mais cela donne à sa passion un ton guindé qui m'empêche d'être ému. Sénè([ue ne sait

' Mon confrère et mon ami, M. Lcgouvé, a reproduit, dans sa tragédie de Médée, le caractère de la Mcdce d'Euripide, et je renvoie à cette éloquente étude tous ceux qui préfèrent avec raison de beaux vers français à une tjadurtion en prose.

316 DE 1,'amour COXJUr.AL.

pas peindre la pa;'sioii : il en fait une doctrine et snrlonl une sentence. Quand la nourrice essaye de calmer Médée, celle-ci répond à ses conseils par des maximes.

La nourrice. — « 11 y a des malheurs qui ne comportent plus d'espoir.

Médée. — « Qui n'a plus rien à espérer peut tout entreprendre'. »

Que ce dialogue philosophique est froid, et que nous sommes loin d'Euripide ! Que m'importe, en effet, que Médée soit philosophe ou même qu'elle soit une de ces scélérates endurcies que les vieilles civilisations aiment à représenter sur le théâtre et qu'elles érigent volontiers en grands caractères? 11 faut, si vous voulez que je supporte Médée, que vous me la montriez jalouse, désespérée, furieuse; il faut que vous me la fassiez à la fois plaindre et détester ; il faut enfin que voTis me fassiez ressentir sa colère et sa douleur. Mais, si vous n'en faites qu'un mannequin sentencieux, vous me gâtez même ley crimes de Médée eo ajoutant l'ennui à l'horreur.

L'autre faute de Sénèque, c'est d'avoir surtout montré la magicienne dans Médée, croyant encore par là rendre Médée plus terrible, mais la rendant seulement plus hideuse. Médée fait un aussi grand étalage des recettes de la sorcellerie que des sentences de la philoso[)hie, et l'un n'est pas plus touchant que l'autre. En vain la nourrice nous décrit les plantes em-

• NtTRIX.

Spos nulla monstrat rébus afflictis viani.

MEDIiA.

Qni nil potest spcrare dcspcrct niliil.

(Siuècnio, Slédce, ». ici.)

Là FEMME DÉLAISSÉE. 317

poisonnées que Médée cueille à minuit, le venin des serpents qu'elle cuit et recuit sur ses fourneaux magiques, le foie des oiseaux funèbres, le cœur d'un hibou et tous les ingrédients de celte affreuse cuisine. En vain nous entendons Médée invoquer les dieux des enfers, les mânes, le chaos : ah ! ce n'est pas là ce qui me rend Médée terrible. Sa passion m'émeut et m'épouvante mille fois plus que sa chimie. Dans la magicienne de Théocrite et de Virgile, ce qui me touche, ce sont les cris et les sanglots de l'amour, et non pas les paroles mystérieuses que lui enseigne la magie. Je sais trop que l'amant qu'elle appelle n'obéira pas à ses enchantements : elle n'a, pour le faire revenir, d'autre charme que sa beauté, et, si ce charme a perdu son pouvoir, tous les autres sont vains. Dans le Macbeth de Shakespeare, il y a aussi des sorcières qui font leur cuisine sur la scène, et Dieu sait les affreuses drogues qu'elles mettent dans leur chaudière. Mais ce qui fait leur puissance sur Macbeth, ce n'est ni le philtre qu'elles composent, ni les paroles cabalistiques qu'elles prononcent ; il y a un mot plus puissant que tous ceux de la cabale : Tu seras roi! Voilà qui vaut tous les efforts de la sorcellerie. A ce mot vraiment magique, Tambition s'allume dans l'àmo de Macbeth, une ambition plus bouillante et plus affreuse mille fois que le fourneau des sorcières.

Il y a de la magie dans l'àme de l'homme plus que dans toutes les chaudières, et les vrais, les terribles enchantements sont ceux que crée ou que subit la passion. Je prends mon exemple dans l'histoire de Médée elle-même. Quand Jason, à Colch'.\s, suppliait Médée de lui livrer la Toison d'Or

318 DE l'amour CONjrGAT,.

ot la persuadait de son amour, où étaient la magie cl le pouvoir magique? Dans Médée ou dans Jason? Dans Médée, qui endormait les dragons et apaisait les taureaux furieux, ou dans Jason qui, par son amour, faisait oublier à Médée son honneur, son père et sa patrie? Aujourd'hui encore, à Corinlhe, quand Médée se venge et punit Jason, voyez comme Euripide cache ou efface la magicienne pour ne montrer que la femme jalouse et la mère désespérée. A ce moment, les mots qui frappent le plus Jason ne sont pas les paroles magiques qui donnent à Médée le pouvoir de s'envoler dans les airs, mais celles qui expriment le plus sa colère et sa vengeance : « C'est ton orgueil et ton infidélité qui ont tué tes enfants... Va ensevelir ta jeune épouse... Quant à tes enfants, tu n'embraLseras même pas leurs corps expirés... Ta vieillesse sera triste et désolée. » Voilà le venin et le fiel pires que ceux que préparent les magiciennes.

Nous avons vu dans Didon la femme délaissée qui meurt, dans Médée celle qui se venge. Voyons n)ain» tenant les femmes qui supportent avec fermeté et avec dignité l'abandon d'un époux, et qui parfois même surmontent l'infidélité jiar la patience. C'est un grand et nouveau caractère do femme à étudier.

Lxin.

lît'SîE DE l'amour conjugal. — LA FEVMF. DÉLAISSli» GFilSÉLIDlS ET PALOMBE.

Je clierche dans l'antiquité si, parmi les femme trahies et délaissées, il en est une seule qui ait supporté son injure avec cette patience pleine d'humilité que je trouve au moyen âge et dans la société moderne. Dans l'antiquité, toutes les femmes délaissées ne se vengent pas comme Médée, ou ne se tuent pas comme Didon. Il y en a assurément qui se consolent, et ce doit être le plus grand nombre. Mais ne point se consoler et ne point se venger, supporter l'injure et le malheur avec une plainte modeste et soumise, s'humilier sous une main qui reste chère, tout injuste qu'elle est, et s'anéantir devant la volonté d'un époux comme devant la volonté de Dieu, quel est ce genre de vertu où se mêlent ensemble l'amour co; ,agal et l'humilité chrétienne? quel est ce genre de dévouement dont Grisélidis est le type et que l'antiquité ne semblait pas connaître? Le cœur humain n'a pas changé depuis le christianisme; mais il s'est élevé. Le cœur de la femme, par exemple, s'est élevé en voyant quel rang lui faisait le mariage chrétien.

Cette élévation pouvait ne profiter qu'à l'orgueil; un sentiment plus chrétien a fait que le cœur, sûr de son droit, a été en même temps disposé à l'abdiquer, tempérant ainsi la dignité civile par l'humilité.

Perrault, dans la préface de son conte de Grisélidis. dit qu'il n'a pu rendre croyable la patience de son héroïne qu'en lui faisant regarder les mauvais traitements de son époux comme venant de la main de Dieu. « Sans cela, ajoute-t-il, on la prendrait pour la plus stupide de toutes les femmes, ce qui ne ferait pas assurément un bon effet. » Perrault a raison. La résignation chrétienne a une grande part dans la patience de Grisélidis. Prenons garde cependant : si c'est à Dieu que Grisélidis oflre ses souflrances, Grisélidis est une sainte. Dans le conte primitif, elle n'est qu'une épouse patiente et dévouée : c'est à son mari qu'elle obéit avec un dépouillement complet d'elle-même; c'est son mari qu'elle continue d'aimer malgré ses affreuses injustices. Perrault, avec le tour de l'esprit français, craint que cette obéissance et cette fidélité à toute épreuve ne fassent [prendre Grisélidis pour la plus stupide des femmes. 11 a tort '. Oui, nous pouvons détester le mari de Gri-

' La ilifiicuUé que truuvc l'cirault à croire et à faire croire à la pationcf merveilleuse de Grisélidis p^rce encore dans l'i'pilojjue de sou cuote:

Une dame aussi patiente Que celle docl je relève lo prix, Serait partout une chose étonnante Mais ce serait un prodige à Paris.

Aussi je vois ^ue de toutes fajont

sélidis, qui ne la tourmente si cruellement que poui l'éprouver; et j'aimerais mieux, Dieu me pardonne! un persécuteur sérieux que cet expérimentateur de sang-froid, La colère que nous avons contre le mari ne nous empêche pas pourtant d'admirer la patience et le dévouement de la femme, patience excessive, dit-on : dans les sentiments holnêtes et purs, l'e.'.cès ne nous déplaît pas. Voyez les saints. Il y a souv: nt de l'excès dans leur vertu ; mais, comme leur vertu éclate surtout par le dépouillement qu'ils font de leur personne et par l'anéantissement du moi humain, nous ne la blâmons pas; nous nous contentons de ne pas l'imiter. La vertu de Grisélidis a ce caractère d'abnégation : c'est une sainte, qui a pris son mari pour Dieu. Je puis ne pas aimer le Dieu qui est fantasque et méchant; j'admire la sainte.

Boccace, Chaucer et Perrault ont raconté l'histoire de Grisélidis, et elle a souvent été mise sur le théâtre jusque dans ces derniers temps. Sous toutes les formes, récit ou drame, Grisélidis a toujours touché le public, grâce à l'intérêt du sujet et du caractère. Prenons le récit du Décaméroyr, ce singulier recueil de contes, qui commence par la description de la peste de Florence, continue pur des histoires d'amour peu édifiantes, et finit, d'une

Grisélidis y sera peu prisée, Et qu'elle y Jounera matière de risée

Par ses trop antiques leçons.

Ce n'est pas que la patience Ne soit une vertu des dames de Paris ; Mais par un long usage elles ont la science De la faire exercer par leurs propres luaris.

322 DE l'amour conjugal.

manière imprévue, par )a touchante aventure de Gri-

sélidis.

Le marquis de Saluées était un jeune prince, beau t vaillant, qui ne s'occupait que de chasse et de guerre. 11 ne voulait pas se marier, se défiant de la fidélité et de l'obéissance de toutes les femmes. En vain ses sujets le pressaient de faire un choix, afin qu'il pi'it avoir un héritier qui empêchât sa principauté de tomber dans des mains étrangères:

Si donc vous souhaitez qu'à l'hymen je m'engage,

leur répond-il dans Perrault,

Cherchez une jeune beauté Sans orgueil et sans vanité.

D'une obéissance achevée, D'une patience éprouvée, Et qui n'ait point de volonté.

Je la prendrai, quand vous l'aurez trouvés

Un jour cependant qu'il était à la chasse, il s'égare et rencontre une jeune bergère si belle, si modeste et dont les traits annonçaient tant de douceur, qu'il se décide à la prendre pour épouse. Voilà Grisélidis marquise de Saluées et qui se tire admirablement de son rôle de princesse. Le marquis de Saluées était heureux. Il voulut être certain de son bonheur autrement qu'en le possédant : il voulut éprouver sa femme et voir jusqu'où iraient la patience et l'obéissance qu'il attendait d'elle. 11 l'éprouve d'abord dans sa tendresse maternelle. Elle avait de lui deux enfants qu'elle chérissait : il les lui ôle, et même il lui laisse croire qu'il les a condamnés à mourir, parce qu'étant fils d'une

pauvre bergère ils ne peuvent pas être appelés à régner sur le marquisat de Saluées. Grisélidis désolée s'incline cependant sous la volonté de son époux comme devant celle de Dieu, en disant que celui qui lui a donné ses enfants les lui ôte, et qu'elle doit respecter son arrêt. Le marquis l'éprouve ensuite dans sa fierté d'épouse, car il lui annonce qu'il la répudie et qu'il la renvoie aux champs oii il l'a prise. Le conteur italien pousse ici la cruauté du mari et la patience de la femme jusqu'à l'excès. « Grisélidis, lui dit le marquis de Saluées, le pape me permet de te quitter et de prendre une autre femme.... Tu n'es donc plus mon épouse, et tu vas retourner à la maison de ton père avec la dot que tu m'as apportée. » Grisélidis, en entendan. ces cruelles paroles, retint ses larmes et répondit : « Seigneur, j'ai toujours reconnu la distance qu'il y avait entre votre rang et mon humble condition; j'ai toujours senti que ce que j'étais près de vous, je le tenais de Dieu et de vous, non comme un don, mais comme un prêt. Vous voulez le ravoir, et je dois vous le rendre. Voici votre anneau avec lequel vous m'avez épousée : prenez-le. Vous me dites de remporter de votre palais la dot que j'ai apportée : il ne faudra, pour la remporter, ni sac, ni porteur, ni mulet; car je n'ai pas oublié que vous m'avez prise nue dans ma chaumière', et nue j'y retournerai, si vous croyez convenable que la mère de vos enfants expose à tous les yeux les flancs qui ont porté vos fils. Aussi je vous prie, en récompense de ma virginité que j'ai apportée

' Le marquis de Saluées, «-3111 d'amener Grisélidis dans son palais, l'aveit fait habiller des pieds i U tétc.

324 DE l'amour conjugal.

i'^i et que je n'en remporte point, de me donner une chemise seulement en sus de ma dot. » Tout le monde pleurait en écoutant Giisélidis, et le marquis était plus ému que personne. Mais il voulut que l'épreuve s'accomplit : la pauvre dame sortit en chemise du palais, la tête découverte, et, se recommandant à Dieu, elle retourna dans la cabane de son père.

Voilà un excès d'humilité d'une part, et de cruauté de l'autre, qui sent le conte populaire. Giisélidis étant une légende de patience conjugale, l'imagination du peuple n'a pas cru pouvoir mieux représenter le dévouement de Grisélidis, égalé par son abnégation, qu'en la faisant sortir en chemise du palais de son époux. Les plaintes que le vieux poète anglais Chaucer met, à ce moment, dans la bouche de Grisélidis, sont plus éloquentes encore que celles que lui prête Boccacfc :

« Monseigneur, dit-elle, je n'ai jamais ignoré qu'entre votre magniticence et ma pauvreté personne ne peut faire de comparaison. Je ne m'estimai jamais digne d'être votre f^mme, ni même voire chambrière. Dans votre maison, dont vous me files la dame, j'en prends Dieu à témoin, je ne me tins jamais pour dame ni pour maîtresse, mais pour l'humble servante de votre dignité, et, tant que je vivrai, vous n'en aurez pas de plus humble que moi. Si, par votre bonté, vous m'avez si longtemps entourée d'honneurs cl de noblesse, lorsque je le méritais si peu, j'en rends grâce à Dieu et à vous, et je prie Dieu de vous en récompenser; c'est tout ce que je puis dire. Je m'en irai volontiers chez mon père, et je vivrai avec lui jusipi'à la fin de mes jours. Là où je fut nourrie toute petite

fille, je veux, jusqu'à ce que je meure, vivre comine une veuve, pure par le cœur et par toute ma personne. Depuis que je vous donnai ma couronne de vierge, je suis votre femme fidèle ; personne ne peut le nier. Dieu garde la femme d'un tel seigneur de prendre un autre homme pour époux I Pour votre nouvelle femme, que Dieu, par sa grâce, vous donne avec elle santé et bonheur! Je lui céderai volontiers ma place, la place où j'étais si heureuse; car, puisqu'il vous plaît ainsi, monseigneur, je retournerai à ma vie d'autrefois. Vous m'offrez le douaire que je vous ai apporté; je n'ai pas oublié que c'étaient mes pauvres vêtements qui n'étaient guère beaux , et qui me paraîtront maintenant bien durs à porter... Oh! que vous me sembliez doux et bon par vos discours et par votre visage, le jour que notre mariage fut célébré! Mais on a dit, et je trouve ce mot bien vrai, l'ayant éprouvé : « L'amour, en vieillissant, n'est plus le même. » Jamais pourtant, monseigneur, pour quelque adversité que j'éprouve, et, (juand je devrais mourir, jamais en paroles ni en actions je ne me repentirai de vous avoir donné mon cœur dans sa sincérité. Monseigneur, vous le savez, vous me fîtes dépouiller de mes pauvres vêtements dans la maison de mon père; vous me files habiller richement. Je ne vous apportai rien, je l'avoue, rien absolument que ma foi et ma pudeur. Je vous rends ici mes vêtements; je vous rends encore mon anneau de mariage... Je n'hésite pas à le reconnaître : nue, je suis venue de la maison de mon père, nue je dois y retourner. Je voudrais me conformer en tout à votre plaisir; mais j'espère encore que votre intention n'est pas que je sorte de

326 DE l'amour conjugal.

voire palais entièrement dépouillée : vous ne voudriez pas que ces flancs qui ont porté vos enfants fussent montrés à un peuple tout entier, quand je m'en retournerai. C'est pourquoi je vous prie de ne pas me renvoyer sans accorder quelque voile à ma pudeur. Souvenez-vous, mon cher et bien-aimé seigneur, que j'ai été votre femme, quoique j'en fusse indigne. C'est pourquoi, en guerdondemon innocence de vierge que je vous ai apportée et que je ne remporte pas, accordez-moi, pour ma récompense seulement, une des chemises que vous m'aviez données, afin que j'en couvre les flancs de celle qui fut votre femme. Et ici je prends congé de vous, ô mon seul maître ! car je crains de vous ennuyer. »

Perrault est moins touchant ou moins naïf que Boccace et Chaucer. On sait qu'il craint toujours de rendre sa Grisélidis invraisemblable à force de patience. Il ne lui donne que la vertu que les femmes du dixseptième siècle peuvent comprendre, et encore craintil sans cesse de dépasser la mesure :

Vous êtes mon époux, mon seigneur et mon maîlre,

dit la pauvre Grisélidis au marquis de Saluées quand il la congédie,

Et, quelque affreux que soit ce que Je viens d'ouïr,

Je saurai vous faire connaître Que rien ne m'est si cher que de vous obéir.

La Grisélidis de Perrault ne demande pas à son mari de lui laisser au moins une chemise pour se couvrir. Ces traits un peu grossiers, quoique touchants,

de la lîgende populaire, sont remplacés par des traitf plus délicats et qui ne touchent pas moins :

Dans sa chambre aussitôt seule elle se retire. Et là, se dépouillant de ses riches habits,

Elle reprend, paisible et sans rien dire. Pendant que son cœur en soupire, Ceux qu'elle avait en gardant ses brebis.

En cet humble et simple équipage

Elle aborde le prince et lui tient ce langage Je ne puis m'éloigner de vous

Sans le pardon d'avoir su vous déplaire ;

Je puis souffrir le poids de ma misère, Mais je ne puis, seigneur, souffrir votre courroux Accordez celte grâce à mon regret sincère, Et je vivrai contente en mon triste séjour,

Sans que jamais le temps altère Ni mon humble respect ni mon fidèle amour.

C'est peu d'avoir répudié Grisélidis : le marquis lui annonce qu'il va prendre une autre femme, et, dans Boccace, il lui ordonne de revenir au palais afin de mettre tout en ordre pour recevoir cette nouvelle épouse : «Je vais, lui dit-il, amener ici ma nouvelle épouse , et je veux qu'elle y soit reçue honorablement. Or, lu sais, Grisélidis, que je n'ai point à la maison de dames qui sachent bien faire apprêter les apparlemants et préparer tout pour la fête que je veux donner à ma femme. Comme tu t'entends mieux que personne à toutes ces choses, fais tout mcitre en ordre ; dispose, ordonne, commande, comme si tu étais encore maîtresse ici. Après le mariage , *u pourras retourner chez toi. » Quoique chacune de ces paroles fût un coup de couteau dans le cœur

328 DE l'aMOUC, CONJITrAL.

de Grisélid.s, qui n'avait pu quitter l'amour qu'elle avait pour son époux comme elle avait quitté sa grande fortune, elle répondit : « Monseigneur, je suis prête. » Alors elle fit nettoyer et orner le palais, mettant elle-même la main à l'ouvrage comme si elle était une servante de la maison. Quand tout fut prêt , elle invita , d'après l'ordre du marquis , toutes les dames , et les reçut avec un visage riant. Elle avait ses habits de paysanne, l'âme et le langage d'une princesse. Le marquis avait fait revenir la fille de Grisélidis, qu'il lui avait enlevée autrefois, et qui, ayant maintenant douze ans, était déjà la plus belle personne du monde. C'était là, disait-il, sa nouvelle épouse, et, la montrant à Grisélidis pour achever l'épreuve qu'il faisait de sa patience : « Que penses-tu, lui dit-il, de ma nouvelle femme? — Monseigneur, répondit Grisélidis, j'en pense beaucoup de bien, et si, comme je le crois, elle est aussi sage qu'elle est belle, je suis persuadée que vous vivrez avec elle le plus heureux prince du monde; mais, je vous en prie, ne lui faites pas éprouver les soudrances que vous avez fait éprouver à celle qui fut votre première femme : je ne pense pas qu'elle pourrait les supporter. Elle est jeune et élevée dans la délicatesse, tandis que celle qui fut votre première femme était, dès l'enfance, élevée à la faligue et à la souffrance. »

Cette dernière preuve de douceur et de bonté acheva de toucher le marquis de Saluées qui, faisant asseoir Grisélidis, lui dit que cette belle demoiselle était sa fille, et que toutes les duretés qu'il avait eues contre elle n'étaiert (lu'une épreuve pour mieux

faire éclater sa vertu et sa patience. Grand triomphe, chèrement acheté! Mais, dit Boccace, « le marquis eût mérité de ne pas réussir dans son épreuve, et de trouver une femme moins patiente et moins fidèle. » Je vois bien ce que le mari eût perdu, si le dénoûmcnt de l'aventure eût changé; je ne vois pas ce que Grisélidis y eût gagné.

La répugnance inévitable que nous avons pour le persécuteur de Grisélidis a trouvé de quoi se satisfaire dans \siGrisélidis allemande, drame quia eu un grand succès en Allemagne, il y a près de vingt ans, et dont l'auteur est M. Munck Bellinghausen, neveu du prince de Melternich. L'auteur a transporté sa Grisélidis parmi les chevaliers de la Table-Ronde. L'un d'eux, le fier et sauvage Percival, a épousé Grisélidis, la lille d'un charbonnier. Il est heureux et fier de la beauté et de la vertu de sa femme ; mais étant venu un jour à la cour du roi Artus, la reine Ginevra, que Percival avait aimée autrefois et qu'il avait quittée comme trop orgueilleuse et trop coquette, lui demande d'un air moqueur s'il est marié. — Oui. — Et à qui ? — A Grisélidis, la fille du charbonnier, répond Percival avec une franchise hautaine. Alors ce sont des sourires et des brocards de la part de toutes les dames et surtout de la part de la reine. Percival, irrité de ces railleries, s'écrie que si la vertu réglait les rangs dans le monde, ce serait Grisélidis qui serait sur le trône et la reine à ses pieds. L'amant de Ginevra, Lancelot, prend sa défense; les deux chevaliers se défient et tirent l'épée. Artus arrive, et la reine, pour apaiser la querelle, déclare qu'elle consent à s'agenouiller devant Grisélidis, si

330 DE l'amour conjugal.

celle-ci résiste à trois épreuves qu'elle propose et qui sont les mêmes que dans la nouvelle de Boccace. Percival accepte cette gageure, dont Grisélidis doit être la victime. 11 ôte à Grisélidis son enfant; il la répudie ; il va même , non pas plus loin que le marquis de Saluces, car qu'y a-t-il pour une femme de plus pénible que de préparer elle-même le triomphe de sa rivale? mais il demande à Grisélidis de sacrifier sa vie pour sauver la sienne, et Grisélidis le fait sans hésiter. Percival a l'âme déchirée en torturant par ces épreuves la pauvre Grisélidis; mais son orgueil ne veut pas perdre la gageure qu'il a faite contre la reine : il veut que celle-ci s'agenouille devant Grisélidis, et il croit que ce moment de triomphe dédommagera sa femme de toutes les souffrances qu'elle éprouve. 11 croit même que son honneur engagé excuse sa cruelle persévérance contre Grisélidis. Enfin la reine s'avoue vaincue : Grisélidis a triomphé des épreuves qu'elle a subies. Elle ignorait jusque-là que c'étaient des épreuves; elle l'apprend enfin, et c'est alors que le poète allemand invente un dénoùment tout nouveau, juste, touchant, profond même , qui doit satisfaire notre colère contre Percival , contre le mari qui s'est fait un jeu des souffrances de sa fenmie; et pourtant ce dénoùment, tout ingénieux qu'il est, ne me plail pas autant que l'ancien.

Voyons rapidement quel est ce dénoùment, tout à fait conforme à l'imagination allemande , c'est-à-dire raffiné, quoique vrai.

La reine Ginevra et Artus annoncent à Grisélidis, amenée devant toute la cour, que les souf-

frances qu'elle a eues n'étaient que des épreuves de sa vertu, proposées par la reine et acceptées par Percival. La sœur d'Ârtus, la belle Oriane, lui explique tout avec une légèreté qui sent la femme du monde, ne paraissant pas même se douter que ce jui était un jeu pour la cour était une affreuse douleur pour Grisélidis. « Deux mots, dit Oriane, vont, belle Grisélidis, vous mettre au fait. Tout ce que vous avez vu depuis hier n'est que plaisanterie, raillerie ; c'est un tour plaisant que Percival , fou qu'il est parfois, vous a joué ; c'est une mascarade enfin, concertée à l'occasion d'une gageure, au prix de l'humiliation d'une belle reine. Il s'agissait de prouver que la fille du charbonnier, élevée au rang de comtesse, était digne d'un tel sort, digne de s'allier au noble sang des Percival. »

Percival sort de la foule et s'approche de Grisélidis :

a Grisélidis, ma bien-aimée Grisélidis, tu m'en veux? Ah! pardonne, pardonne, ma douce amie! efface de ta mémoire le souvenir du mal que je l'ai fait »

Grisélidis recule d'un pas, le regarde avec tendresse; puis, comme si elle sortait d'un rêve:

« Une mascarade? une plaisanterie? Parle, loi , Percival, que je l'entende de ta bouche. Dis-moi ce qui en est. C'était un défi? c'était pour m'éprouver? c'était un jeu?

Percival. — « Je te l'assure, et tout est fini. Ton enfant t'est rendu ; tout ce que tu aimes est à toi. Pardonne-moi; n'y songe plus : oubli et pardon!

332 DE l'amour conjugal.

Crisélidis, fondant en larmes. — « Un jeu! un jeu ! Et moi donc? Ah ! ce jeu-là m'a coûté bien des larmes!

Percival. — «Tu pleures, Grisélidis! C'est que, vois- tu, on me raillait de ce que j'avais pris pour femme une pauvre fille née au fond des bois; on se moquait de ce que l'image divine de ta beauté n'était pas richement encadrée. Eh bien! j'ai opposé à leurs titres d'orgueil tes titres de vertu, ton noble cœur, ton âme d'ange. Pour leur prouver ta supériorité, tu as subi des maux bien cruels; mais tu es sortie glorieuse du creuset de l'épreuve. La reine l'a reconnu ; elle doit s'humilier devant toi ; elle sera à tes pieds , et l'Angleterre la verra, et l'Angleterre et le monde retentiront de les louanges, de ta gloire. N'est-ce pas que tu ne m'en veux plus? »

Pour accomplir ce triomphe qui, selon Percival, doit consoler Grisélidis de tout, la reine, en effet, s'agenouille devant elle.

Grisélidis. — « Ah, madame, madame, relevezvous! De grâce, relevez-vous ! Non, la reine ne doit point fléchir le genou devant la fille du charbonnier. Si la victoire est à moi, je refuse la palme que m'a value une illusion , une illusion bien amère... Oui, madame , toutes les angoisses , toutes les agonies que j'ai souffertes ont été moins déchirantes que le tourment que j'éprouve en ce moment... Jamais la joie n'entrera plus dans ce cœur et ne brillera plus dans ces yeux

{A Percival.) « 0 Percival, tu as joué mon bonheur, et tu l'as perdu. Ce tendre cœur n'a été

qu'un jouet entre tes mains, et lu l'as brisé

(.4 son père). «Ah! parlons, mon père!... Je ne peux plus respirer sous ces voùles —

PEncivAL. — s Tout mon sang se glace dans mes veines. Grisélidis, chaque mot que lu me dis est un poignard dans mon sein. Oh! mais c'est impossible! C'est loi, à ton tour, qui veux me tromper

Grisélidis. — « Percival, regarde-moi. Mes yeux, quand ils se fixent sur les tiens , sont remplis de larmes; mes lèvres, quand elles te parlent, sont tremblantes ; mais il faut que je te parle, car je dois mettre toute mon âme à découvert devant loi... Je ne vivais que par toi , Percival ; mon âme était à loi ; mais tu ne l'as pas comprise , tu Tas déchirée. Tu t'es fait un jeu de la fidélité , du dévouement de mon amour; tu ne m'as jamais aimée... Je ne puis plus vivre avec toi, Percival...

Percival. — « A quoi songes-tu? Non, tu ne me quitteras pas, Grisélidis !

Grisélidis. — « Quoique née sous le chaume, je ne devais pas servir de jouet au caprice, d'enjeu au hasard, être perdue ou gagnée sur un coup de dé. Tu ne m'as pas aimée, Percival; et, dans celle conviction, si je pouvais aujourd'hui consentir à conserver le titre de Ion épouse, je serais indigne de l'avoir jamais porté

Percival. — « Non, Grisélidis, tu ne m'abandonneras pas! Tu es à moi; aucune puissance ne t'arrachera de mes bras ; personne au monde ne pourra te dégager du serment de fidélité que lu m'as juré.

Grisélidis. — c Toi-même tu m'en as dégagée ;

334 DE l'amour conjugal.

c'est toi qui as brisé les chaînes de l'amour. II faut

nous séparer...

Percival. — « Grisélidis, Grisélidis! Tu resteras, je !e veux, je l'ordonne!

Artus. — < Arrêtez, seigneur Percival. Dès ce moment, je prends Grisélidis sous ma protection. Vous avez vous-même renoncé à vos droits. Qu'elle reprenne donc, puisqu'elle le veut, le chemin de sa cabane... Ta maison sera déserte, Percival; le bonheur vient d'en sortir... Reste solitaire dans ton superbe château ; suffis-toi à toi-même, et tâche de retrouver la paix, si tu le peux. »

Ce dénoûment est neuf et touchant, juste surtout, car enfin Percival est puni des cruelles épreuves qu'il a fait subir à Grisélidis. J'ajoute même, pour ne rien ôter au mérite de ce dénoûment, qu'il est naturel. Tant que Grisélidis a cru que les épreuves qu'elle endurait étaient réelles, elle a tout supporté : elle prenait sa force dans l'amour et dans le respect qu'elle avait pour son mari. Mais quand elle apprend que ses souffrances n'étaient qu'une expérience et une gageure, alors il se fait dans son âme une révolution toute naturelle. Percival ne l'aimait donc pas, s'il se faisait un jeu de la torturer? Tout doit être sincère entre le mari et la femme. Si les malheurs de Grisélidis sohten même temps les malheurs de Percival, tout est facile à supporter; mais, si ce qui est la douleur de 1 un est le jeu de l'autre, si l'un badine où l'autre souffre, il n'y a plus de confiance cl d'alTection possibles. Grifélidis peut tout souffrir, elle l'a prouvé; mais elle ne peut pas supporter d'être trompée. Ce malheur-là surpasse sa patience et détruit son dévouenient.

Le dénoûment de la GriséUdis allemande est donc vrai, et la révolution morale que l'auteur a observée et représentée dans son héroïne est naturelle. Jl y a là une étude psychologique forte et ingénieuse. D'où vient néanmoins que ce dénoûment, tout nouveau et tout vrai qu'il est, ne me plaît pas autant que celui de Boccace et de Perrault? Je n'en sais qu'une raison, qui n'est pas bien bonne : ce dénoûment nous afflige. Après avoir vu tant souffrir GriséUdis, nous avons besoin de la voir heureuse, et elle ne l'est pas, si elle refuse le bonheur et la grandeur que lui rend son époux. Perrault dit plaisamment, à la fin de .son conte :

Des peuples réjouis la complaisance est telle

Pour leur prince capricieux, Qu'ils vont jusqu'à louer son épreuve cruelle.

Il y a un peu de raillerie dans cette réflexion. Cependant la joie du peuple, qui s'applaudit de voir Grisélidis triompher de ses épreuves, est plus près de la vérité que le dénoûment juste, mais triste, du drame allemand. La Grisélidis allemande satisfait, par sa rupture avec Percival, à la sévérité que nous avons contre lui; elle ne satisfait pas à la compassion que nous avons pour elle, et à la joie que nous aurions de la voir heureuse et triomphante. Ce besoin de voir la vertu récompensée est un sentiment vulgaire, mais honnête, tout-puissant au théâtre et dans les romans, et qu'il ne faut pas heurter sans nécessité.

Grisélidis est le plus beau type de la patience et de la fidélité conjugales; mais ce type abonde dans la lit-

tératurc du moyen âge et des temps modernes. Chose singulière, jamais la femme n'a été plus censurée et plus moquée que dans la littérature du moyen âge, et jamais non plus elle n'a été plus louée et plus glorifiée. Cette grande part qu'elle a en bien et en mal témoigne du rang nouveau de la femme dans la société ; elle témoigne surtout de son indépendance. Ce qui honore Grisélidis, c'est que sa soumission est volontaire et dévouée. 11 y a eu dans l'antiquité, il y a en Amérique des femmes qui ne sont pas mieux traitées que Grisélidis, qu'on prend et qu'on quitte, à qui on arrache leurs enfants; mais ce sont dos esclaves, à qui la loi refuse le droit d'avoir une volonté. Dans Grisélidis, la femme a changé l'esclavage en obéissance; c'est là son mérite, et la littérature du moyen âge ou la littéralure moderne a souvent représenté ce mérite dans la fcnune, soit qu'elle l'y trouvât par expérience, soit qu'elle l'admiràl par rareté.

J'ai rencontré un de ces lypes de la douceur et de la patience conjugales dans un vieux romancier du dix-septième siècle, qui mériterait d'être moins oublié qu'il ne l'est, d'abord parce que ce romancier est un évêque, ensuite parce qu'il écrivait ses romans dans une pensée d'édification et pour combattre le mauvais effet des romans profanes, enfin parce que ses romans sont souvent intéressants. Je veux parler de Camus', évêque de Belley, et de son roman de Palombe ou la Femme honorable.

Camus a beaucoup écrit : il a fait cent quatre-vingt-

I Ne CD lS8l,iuortca 16 II.

six ouvrages, dont quelques-uns ont huit ou dix volumes. Outre cela, c'était un prédicateur éloquent et piquant, qui usait hardiment de la liberté évangélique. C'est lui qui disait un jour, avant une quête qu'on faisait pour une jeune fille qui voulait entrer au couvent : a Mes frères, j'implore votre charité pour une fille qui n'est pas assez riche pour faire vœu de pauvreté, d II y a de Camus beaucoup de mots aussi piquants que celui-hà, et de plus hardis encore. 11 attaquait sans cesse les moines, qu'il regardait comme de mauvais directeurs et auxquels il préférait de beaucoup les prêtres séculiers. Un jour, le cardinal de Richelieu, causant avec lui, le priait de laisser enfin les m.oines en paix : « Je ne trouve d'autre défaut en vous que cet acharnement que vous avez contre eux; sans cela, je vous canoniserais. — Plût à Dieu, répondit aussitôt M. de Belley, que cela pût arriver! Nous aurions l'un et l'autre ce que nous souhaitons: vous seriez pape, et je serais saint. »

Prédicateur ardent et accrédité, causeur spirituel et vif s'il en fut jamais, écrivain actif et fécond, beaucoup lu, car plusieurs de ses ouvrages ont eu un grand nombre d'éditions, comment donc Camus estil si peu connu que, lorsque, pour la première fois, je parlai de sa Palombe, je fus forcé d'apprendre aux auditeurs de mon cours ce qu'était Camus et quand il vivait? Les citations que je fis de la Palombe commencèrent à le faire connaître et même à le faire goûter aux esprits curieux'.

' Camus a eu depuis une bonne fortune : M. II. liigault, mon tiea regrettable ami, a public PaUimbe, et y a joint une préface fort spirituelle sur la vie et lee ouvrages do l'cvOque de Bolley.

Fulgent était, d'une grande maison de Tarragone. C'était un des plus brillants cavaliers de l'Espagne, beau, riche, aimable, mais malheureusement fort volage en amour. Son frère Siridon aimait une jeune demoiselle de bonne maison, nommée Palombe ; il eut l'imprudence de la faire voir à Fulgent, qui, s'éprenant tout à coup de cette beauté nouvelle, résolut de l'épouser. Comme il était le chef de la famille et le maître de tous les biens à titre d'aîné , il fît faire à son frère un voyage à Madrid, et, pendant ce voyage, il épousa Palombe.

Quand Siridon, à son retour, apprend ce mariage, il est désespéré et maudit cent fois le droit d'aînesse qui, donnant tout à Fulgent, a fait que la famille de Palombe n'a pas hésité à le préférer. Ces plaintes contre le droit d'aînesse, exprimées avec une grande vivacité par l'auteur, sont curieuses à entendre. Elles sont une date et un témoignage dans l'histoire des origines de nos institutions nouvelles. ({ Encore, disait Siridon, si c'était la puissance paternelle qui me traitât de la sorte, il y aurait plus d'apparence de ronger son frein en silence, sans murmurer contre ceux par lesquels le ciel nous a donné rètre. Mais que dois-je à mon frère? Ne suis-je pa^ autant, et de même sang, et de même nature, et de pareille maison que lui? Pour avoir plus d'âge, en est-il plus noble? Cruelle loi qui fait gémir, sous les injustes rigueurs d'un aîné, des cadets innocents, les rendant victimes de la pauvreté pour être venus les derniers au monde. »

Les philosophes et les législateurs du dix-huitième BÎècle, qui ont attaque et détruit le droit d'aînesse,

n'ont pas dit plus et autre chose que l'ôvêque du dixseptième siècle.

Il y avait à peine quelques jours que Fulgent avait épousé Palombe, quand il vit Glaphire, une cousine de Palombe; elle lui sembla belle, et bienlôf même plus belle que sa femme. « La tentation, dif admirablement l'évêque de Belley, est en sa naissance une fourmi qui chatouille, et en sa fin, c'est un lion qui dévore, » C'est ce qui arriva à Fulgent. Il ne résista pas aux premiers chatouillements de la passion ; son caractère volage s'y prêtait au lieu de l'en défendre, et bientôt il ne fut plus occupé que de ses nouvelles amours. Un de ses amis, Cléobule, qui voyait avec peine l'infidélité de Fulgent, essaya de l'en détourner par ses conseils : « Pourquoi n'aimez-vous plus Palombe? lui disait-il; » et il lui retraçait la beauté et la vertu de sa femme. « Moucher ami, répondait Fulgent, Palombe a un défaut insupportable et qui ne se peut corriger. — Eh! lequel? — Elle est ma femme. Or, quel déplaisir est-ce à un cœur généreux de se voir attaché, mais, qui pis est, de liens indissolubles? Ma femme est extrêmement vertueuse; elle m'aime éperdument; elle a un grand soin de moi et de ma maison; quoiqu'en un âge fort tendre, elle a déjà un esprit fort mûr; elle est riche, noble, belle, désirable, douce, chaste; mais, après tout, c'est ma femme. Je l'aime comme le devoir m'y oblige; mais y a-t-il rien qui se fasse plus mal par devoir que l'amour? »

Chose curieuse, cet évêquc du dix-septième siècle procède avec ses personnages comme les écrivains du dix-huitième siècle et du dix-neuvième : il érige

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volontiers en principes les sentiments de ses personnages, et il conclut sans cesse du particulier au général. Siridon, frère cadet de Fulgent, a à se plaindre de son aîné : il fait un plaidoyer contre le droit d'aînesse. Fulgent n'aime plus sa femme : il argumente contre le m.ariage. Je ne veux pas dire que le bon évêque de Belley approuve les arguments de Fulgent contre le mariage, comme il semble avoir approuvé les arguments de Siridon contre le droit d'aînesse. Il peint le volage et ne l'estime pas. Son héroïne est Palombe, la femme délaissée et résignée. C'est elle qu'il veut que nous aimions, et non point Fulgent ; mais il érige son inconstant en docteur d'inconstance, imitant en cela l'Hylas du roman de YAstrée, qu'il admirait beaucoup. Il met même dans la bouche de Fulgent et de Cléobule des stances pour et contre le mariage, comme pour ré» sumer la discussion :

De tous les déplaisirs dont nous sommes pressés, dit Fulgent,

De tout ce que les cicux ardemment courrouci-s Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orngc, D'angoisseuscs langueurs, de dure infiimitc, De soucis, de travaux, de faim, de pauvreté. Rien n'approche en rigueur la loi de mariage.

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