CI-ÉOBtJLE
De tous les dons du ciel qui sur nous sont vcrsci. De tout te que nos yeux doucement caressés Peuvent considérer de grâce et d'avantage, De saintes voluptés, de riche utilité.
LA FEMME DÉLAISSÉE. 34 î
De joie, et de plaisir, et de félicité,
Rien n'approche en douceur la loi de mariage.
Malgré Cléobule et ses honnêtes raisonnements, la pauvre Palombe est délaissée, et Fulgent , pour être plus libre en ses nouvelles amours, finit par reléguer sa femme dans une terre, à quelque distance de Tarragone. Palombe, qui a pour son mari la plus vive affection, est désolée de cet abandon et surtout de sa cause; mais elle se soumet avec résignation à la volonté de son m.ari, continuant à l'ai' mer malgré ses injustices, comme fait Grisélidis, Elle lui écrivait sans cesse et de la manière la plue touchante. Fulgent ne lisait pas ses lettres; un jour même, ennuyé de cette correspondance dont la vue seule l'importunait, il en fit un paquet, voulant les renvoyer à Palombe et l'avertir ainsi de ne plus lui écrire. Pendant qu'il faisait ce paquet, une des lettres s'échappa, s'ouvrit, et Fulgent l'ayant ramassée, ses yeux tombèrent machinalement sur ces mots : « Si vous recevez mes lettres, je ne puis croire que vous les lisiez : vous évitez la vue des lignes que je trace. Hélas! où est votre courage'/ Une lettre vous fait peur ; vous redoutez les plaintes d'une âme qui vous adore. » Ces paroles le frappèrent; il s'arrêta, et, prenant çà et là quelques lettres, il se mit à les lire. « Vous m'accusez de jalousie, Fulgent, disait une des lettres; vous avez tort... Je puis mourir de douleur de voir que mon mari Iran^ porte ses affections vers une autre femme,- mais je n'ai point été jalouse, je l'espère du moins... Bien que je susse que Glaphire vous dérobait le cœur qui
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m'était dû, lui ai-je jamais montré mauvais visage ou dit aucune fâcheuse parole? Que n'eût fait, que n'eût dit une moins modérée'/ Mais je considérais que j'eusse été déraisonnable de m'irriter contre elle à cause de votre faute, puisqu'aussi bien je n'avais aucune indignation contre vous. Comment eussé-je pu haïr son innocence , puisque je n'avais aucune aversion de vous qui m'offensiez?... Et voyez jusqu'où allait l'indulgence de mon amour : je cherchais en ses beautés des excuses pour votre faute. Tant s'en faut que je la haïsse comme rivale, qu'au contraire je la chérissais comme aimée de celui que j'aime plus que moi-même; et pour cela je l'appelais ma sœur d'alliance. Et je vous proteste que, si nous étions dans la liberté des lois anciennes, il ne tiendrait pas à moi qu'elle ne fût votre Rachel, et moi la pauvre Lia, qui ne réclamerait pas contre son sort, »
A mesure que Fulgent lisait les lettres de Palombe si longtemps dédaignées, il se sentait touché de ces plaintes modestes et de cette résignation pleine d'amour. Il prit enfin la lettre qu'il avait reçue le malin même; elle était ainsi conçue: a Fulgent, lisez au moins cette lettre, je vous en conjure, et je vous promets que vous ne le regretterez point. Je suis résolue de me jeter dans un cloître pour vous laisser la liberté de vos désirs. J'y veux écouler le reste de mes jours entre celles qui sont mortes au siècle et dont la vie est ensevelie et cachée en Dieu. Hélas! si je pleure en vous écrivant cette résolution , ce n'est pas tant pour le regret de quitter le monde, que je n'aimai jamais, que pour la perle de votre amitié, qui était
tout mon bien cl toute la consolation que j'avais sur la terre. Si ma retraite peut servir à légitimer vos nouvelles affections, croyez-le bien, Fulgent, je désire tant votre contentement, qu'en apprenant que vous êtes heureux désormais je me trouverai moins malheureuse. Étant persuadée que je ne puis rien faire qui vous soit plus agréable que ce sacrifice que je vais faire de moi-mêm.e au pied de l'autel, je m'y destine de très -bon cœur; mais vous savez que cela ne peut se faire que sous votre aveu. Je doute si peu de votre permission, que j'en tiendrais la demande pour inutile, n'était que je ne puis, selon les lois divines et humaines, prétendre à cette sainte condition sans en avoir votre congé et par écrit. Cher Fulgent, c'est ce que je requiers de vous, à genoux et les mains jointes. Ne me refusez • pas celte grâce, puisque c'est la dernière que j'attends de vous; et là, cachée au monde et exposée seulement devant Dieu pour lui présenter mes gémissements et mes larmes, je me promets d'avoir un continuel souvenir de votre salut, afin que la divine miséricorde vous soit propice et favorable : car, pour être toute à Dieu, je n'en serai pas moins à vous. C'est le désir extrême que j'ai de vous déli' vrer du joug qui vous pèse et de vous donner le ve* pos que je cherche pour moi qui m'a fait prendre cette résolution. Si elle est à votre gré, comme je m'en tiens pour certaine, faites-le moi signifier en la façon qu'il vous plaira, et me donnez par pitié l'aumône de ce qui sera besoin pour me procurer celte sainte retraite, étant assuré, comme vous pouvez l'être, que même la mort me sera douce, venant
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de voire main; que votre volonté, quelle qu'elle soit, me servira de règle et sera, tant que je le j)Ourrai, toujours promplement et fidèlement exécutée, v)
Celte lettre acheva de vaincre Fulgent, et. montant aussitôt à cheval, il courut à la maison de campagne où Palombe était reléguée. Quand celle-ci le ^^t arriver, sa joie tut combattue par la crainte qu'il ne vînt la voir pour la dernière fois. Fulgent l'embrassant lui dit : « Votre amour m'a vaincu, chère Palombe, et je veux employer ma vie à vous aimer et à réparer mes injustices. » Alors elle pensa mourir de joie; mais Dieu la soutint dans son bonheur, comme il l'avait soutenue dans son malheur, et, s'inclinant devant son mari qui la tenait pressée sur son sein, elle lui témoigna humblement combien elle lui était reconnaissante de son retour. Ces remercîments, au lieu des reproches qu'il eût pu attendre , touchèrent Fulgent jusqu'aux larmes : « C'est à moi, dit-il, de vous remercier et de remercier Dieu de m'avoir fait enfin connaître le trésor qu'il m'a donné en vous. »
« On peut, dit Camus en finissant son histoire , tirer plusieurs beaux enseignements des divers événements représentés en celte narration ; mais celuici brille sur tous les autres, que les femmes vertueuses et honorables, par la douceur et la patience, ramènent enfin à la raison les maris les plus dissolus. » Morale excellente; mais surtout belle et touchante création que celle de Palombe et qui a, selon moi, le mérite de loucher de plus près aux mœurs et aux aventures de la vie moderne que la Grisélidis du moyen âge et de la Table-Ronde. Les épreuves
de Grisélidis sentent le conte et la fiction, et le marquis de Saluces, qui la prend dans une cabane et l'y renvoie pour l'éprouver, ressemble aux tyrans ou aux ogres des contes de fées. Palombe et Fulgent, au contraire, sont du monde que nous connaissons. Les caprices de l'un, c'est-à-dire son infidélité, les épreuves de l'autre, c'est-à-dire son abandon, ne dépassent pas la proportion des malheurs ordinaires. Que de maris légers ! Que de femmes délaissées ! Mais l'âme à la fois tendre et élevée de Palombe, son amour que rien ne rebute, sa patience que rien ne lasse, ce dévouement qui devient plus grand par la souffrance; tout cela donne au roman de l'évéque de Belley une originalité remarquable. Aux grandes qualités de Palombe ajoutez surtout ce don qu'elle a, ou plutôt qu'a le bon évêque, de savoir trouver et exprimer les sentiments les plus tendres et les plus touchants. Elle n'est pas seulement douce, patiente, résignée ; elle donne à ces vertus un accent pénétrant, qui louche le cœur de Fulgent et fait plus encore en touchant le cœur du public, qui n'aime pas en général les plaintes de la vertu. Grisélidis agit; Palombe agit et parle , elle a l'action et le discours.
Je veux bien que quelque histoire du temps ait donné à Camus le sujet de son roman ; mais, s'il a trouvé l'action dans le monde, il a trouvé le discours dans son cœur et dans son esprit. Quelle profondeur et quelle délicatesse de sentiments il donne à sa Palombe ! Quelle science de l'âme Immaine, désolée par le plus amer des chagrins et soutenue par une grande et pure affection ! Quelle connaissance du cœur de la femme, si tendre et si aimant que parfois
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l'amour y étouffe même la jalousie, et si violent aussi parfois que la jalousie y étouffe l'amour et tous les autres sentiments, comme dans Médée! Oîi donc l'évêque de Belley avait-il pris cette intelligence des passions ? Au confessionnal, là où les passions humaines viennent montrer leurs plaies et en chercher la guérison. Le prêtre n'est pas chargé seulement de condamner les passions par l'application de la loi de Dieu ; il est chargé de les guérir. 11 n'est pas juge seulement; il est médecin. Il faut donc qu'il étudie le cœur de l'homme, qu'il l'observe, qu'il le traite et le manie avec habileté; il faut enfin qu'il connaisse les maladies de l'âme pour les soulager. De là cette science du cœur humain qu'ont en général les prêtres, et surtout les prêtres catholiques, à qui le confessionnal sert d'étude et de clinique. Cette intelligence ne pouvait manquer à Camus , . qui , élève et ami de saint François de Sales, était de l'école qui professait que, pour guérir les maux de l'humanité, il fallait y compatir. Cette école indulgente et affectueuse pouvait amener le relâchement; elle s'acheminait vers la dévotion aisée : c'était son écueil. Mais, tant qu'elle resta indulgente sans devenir complaisante, c'était la vraie direction chrétienne. Elle attirait les âmes, et elle ne les attirait que parce qu'elle les connaissait, parce qu'elle savait quels sentiments infinis et divers contient le cœur de l'homme. Aussi, quand, avec cette science des passions humaines, les docteurs de cette école montaient dans la chaire chrétienne, ou que même ils consentaient à écrire des romans, le grand moraliste devenait aisément, comme Ca-
mus, un prédicateur éloquent ou un romancier ingénieux et louchant ^.
' Ea lisaut les admirables lettres de Palombe à Fulgent, je me suis bien souvent rappelé les lettres de madame la duchesse de Praslin à son mari. Elles sont aussi belles et aussi touchantes que celles de l'aloaibe, avec un dejjrc de résignation de moins, qui les rend plus réelles. Dan» ces lettres l'histoire égale le roman. Ccut fois j'ai été sur le poiiit ia faire la comparaison : je me suis arrête, parce qu'il est de tristes et : cffreus gouvco'3 qu'il faut écarter.
LXÎV
SCITE DE L AMOUr. CO.NJLCAI,. — LE DEVOUEMP-NT DANS LE MARIAGE. — LADY RL'SSEL, HYPEUMNESTRE. — L'UVPERMNESTRE de LEMIERRE. — LA THARÈS DE DUCHÉ. — LA PAULINE DE TRiSTAN. — L'OCTAVIE DE JIAIRET.
J'ai dit que, dans la Porcia de Shakespeare, il y avait beaucoup de l'épouse chrétienne, beaucoup même de la femme anglaise. Le beau récit que M. Guizot a fait' de la vie de lady Russel, femme de l'illustre décapité de 1683, montre quelle est la dignité, quel est le charme de cet amour conjugal qui sait ses droits, ses devoirs, et supporte avec une tendre patience les épreuves de la vie humaine et la plus douloureuse, celle qui vient du malheur et de la mort d'un mari adoré. Lady Russel est la véritable Porcia de Shakespeare, forte et tendre dans les périls de son époux, le soutenant jusqu'à la mort, et le pleurant le reste de sa vie.
M. Guizot n'a pas seulement voulu nous montrer le courage de lady Russel pendant le procès de son mari et après son échafaud ; il n'a pas seulement voulu nous montrer la veuve inconsolable et ferme, mais aussi, avant ce temps d'épreuve, la femme heureuse , jouissant avec une Joie re-
' L'Amour dant le mariage, lUuJe historiunM.
connaissante de l'amour qu'elle inspire et qu'elle ressent. Il a intitulé son récit : VA77iour dans le mariage, pour enseigner au monde de nos jours que la tendresse qui s'accorde avec le devoir ne perd rien de sa force, et que l'amour n'a pas besoin d'être coupable pour être ardent. Il n'y a pas d'amante plus passionnée que lady Russel, ni qui exprime plus vivement sa passion. Je ne sais pas ce que le péché ajouterait d'ardeur à cette passion ; je VOIS seulement ce que le devoir y donne de pureté et de charme.
« Si je savais mieux parler, écrit lady Russel à son mari, je me ferais justice à moi-même en exprimant bien à mon bien-aimé Russel de quel parfait bonheur je jouis à toutes ces nouvelles marques de tendresse qu'il me donne chaque jour. Telle est leur charmante vertu, que j'ai beau savoir tout ce qui me manque pour mériter un si grand bien, je ne doute pas un moment de son amour.... » Et huit ans plus tard, — car ce sont les sentiments de l'amour et du bonheur conjugal, non les charmes de la lune de miel, que M. Guizot a voulu montrer; — huit ans plus tard, lady Russel écrivait encore à son mari : « Mon bien-aimé, la chair et le sang ne peuvent avoir de leur bonheur un sentiment plus vrai et plus vif que ne fait votre humble et dévouée femme. Je suis charmée que vous vous plaisiez tant à Stratton; puissiez-voiis vivre pour vous y plaire toujours pendant cinquante ans! Et puissé-je , si Dieu le permet, y jouir pendant tout ce temps de votre société, à moins qu'il ne vous arrive un jour d'en désirer une autre ! »