‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 25 sur 42 · HYPERMNESTRE · texte numérisé non relu

HYPERMNESTRE

Les faut-il épouser afin de les trahir.^... Quoi ! je ferais mourir, en violant ma foi, Celui qui n'a dessein que de vivre avec moi? Ah ! l'horreur d'un tel acte étonne mon cournge. Et de la raison même elle m'ôte l'usage : Par mon crime Lyncée aurait perdu le jour, Et Sun trépas serait le prix de mou amour !

Hypermnestre flotte donc entre l'obéissanee qu'elle iloit à son père et l'amour qu'elle a pour Lyncée. Que faire'/

Deux contraires objets partagent mon désir; Je n'en puis suivre qu'un, et je ne puis choisir... Dans ce trouble d'esprit ma raison m'abandonne... Astres injurieux, à quoi m'obligez-vous?

Dois-je sauver mon père en perJant mon époux?

L'Hypernnneslre de Lcmierre est aussi partagée entre son père et son époux, et comme les coups de théâtre sont un des traits caractéristiques de la tragédie au dix-huitième siècle, dans Lemierreles coups de théâtre abondent pour exprimer cette cruelle incertitude d'Hypcrmnestre. C'est par un coup de théâtre que tantôt elle sauve son époux de la fureur de son père, tantôt son père de la vengeance de son époux; c'est par un coup de théâtre aussi qu'elle est sauvée elle-même de la colère deDanaùs. Autre trait caractéristique de la tragédie au dix-huitième siècle : Hypermnestre est philosophe. Quand Danaùs veut la décider à immoler son époux, il lui parle de l'oracle qui a prédit que Danaûs serait tué par un de ses gendres; et voilà pourquoi, ne sachant pas lequel de ses gendres doit être son meurtrier, Danaûs prend le parti de les faire massacrer tous. Hypermnestre combat cet oracle affreux :

Mais où sont vos dangers,

dit-elle à son père,

et quel est votre effroi ?

Quand un prêtre a parlé, tremblez-vous sur sa foi?

Cette inspiration, que son visage a feinte, Ces cheveux hérissés d'une horreur qu'on croit sainte, Ces regards égarés, ces sons de voix plus lents, Peuvent-ils imposer un moment à nos sens? Avcz-vous vu sur lui la vérité descendre? DnnaiÎB, a-t-il dit, périra par un gendre : D'où le sait-il? Ce fourbe a-t-il le droit afl'reux Ue rendre l'un coupable et l'autre malheureux?

L'Hypermnestre de Lemierre exprime plus viv-sment que les Hyperrnneslres antiques, non pas seulement l'amour qui lui inspire son dévouement, mais le respect de la foi conjugale. Elle est amante comme l'Hypermuestre d'Horace et d'Ovide, mais elle est aussi épouse, et si j'avais à expliquer pourquoi Lemierre a mieux exprimé ce trait du personnage d'Hypermnestre, je dirais que cela tient encore plus à l'esprit qu'au caractère du dix-huitième siècle. Par goût, le dix-huitième siècle n'a aucim penchant à préférer la tendresse conjugale à l'amour; mais il aime les idées et les maximes générales. Hypeimnestre n'oppose donc pas seulement son amour aux ordres de son père, elle oppose aussi ses droits et ses devoirs : elle ne perd pas cette excellente occasion de traiter une question générale à propos d'un sentiment particulier. Toutes les héroïnes du théâtre de Voltaire en sont là. Alzire et ïdamé ne sont pas seulement des amantes ou des épouses fidèles: elles savent défendre les droits de l'amour ou de la foi conjugale. Elles ont l'émotion de leurs sentiments, mais elles en ont la doctrine. Hypermnestre est de leur école : elle refuse d'ohéir à son père, qui lui ordonne de frapper son époux. Son

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refus est un plaidoyer: « Songez, «dit-elle à Danaiis,

Songez qui vous voulez que votre fille immole, Ce qu'il faut renverser de lois, de sentiments, Ce qu'il faut violer de droits et de serments.

Quoi ! prendre sans pitié vos gendres pour victimes !

Sans reculer d'horreur, me verriez-vous sanglante Du flanc de mon époux retirer dégouttante La main, la même main qu'aux yeux des immortels Je lui viens d'engager par des vœux solennels !

Quand elle a sauvé son époux, quand Danaûs l'accuse et veut qu'elle se repente, « Me repentir ! ? e'écrie-t-elle,

Me repentir ! ô dieux ! lorsque j*ai préféré A de si noirs forfaits un devoir si sacré !

Dussiez-vous resserrer, appesantir mes fers. Me prescrire l'exil, ordonner mon supplice. L'exil, les fers, la mort n'ont rien dont je frémisse Quand je sauve un époux, quand j'ai dû le servir. Rien ne peut m'arracher même un feint repentir.

Danaûs ne se trompe ponit ù ce langage, qui est d'une amante encore plus que d'une épouse : « Oses- Ui donc, » dit-il à sa fille.

Me vanter ta vertu, qui n'est rien que ta flamme?

FIVPEKMMESTRE.

Ma flamme! ah! l'honneur seul dans mon cœur aujourl'liiii

De Lyncée en danger aurait été l'appui.

Mais de ce que j'ai fait, quoi que mon cœur m'avoue,

Je ne m'applaudis point ni ne veux qu'on me loue ; J'ai dû servir l'hymen : mes sœurs l'ont profané.

Je ne veux pas dire que Lemierre ait voulu, avec le personnage d'Hypermneslre, faire partout prévaloir l'épouse sur l'amante : il a voulu allier les deux sentiments. Hypermnestre aime dans Lyncée son amant et son époux, deux causes de dévouement :

L'hymen, saint par lui-même, est plus saint par l'amour,

dit Hvj oi mnestrc, toujours disposée à commet. ter ses sentiments; pensée générale bien exprimée, vers bien frappé et comme Lemierre savait souvent les faire. C'est de lui qu'est le vers devenu presque proverbe et que la puissance de la marine anglaise justifie chaque jour :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Lemierre, qui avait un orgueil naïf, appelait ce vers le vers du siècle; et, comme à Versailles un courtisan, surpris de le voir à plusieurs audiences du ministre de lamarine, lui demandait potuquoiil venait là, « Je viens, répondit Lemierre, à cause de mon vers. »

Lemierre mourut on 1793. La révolution, qu'il avait souhaitée comme la plu[)art des écrivains du dix-huitième siècle, l'avait épouvanté et abattu; mais, dans ce chagrin et dans cet effroi, son orgueil naïf et sincère entrait pour une bonne part. Au commencement de 1793, il disait : « Je me re|)enlirai toute ma vie d'avoir fait Guillaume Tell; cette pièce est une des principales causes de la révolution. J'en mourrai de chagrin; » et il en mourut.

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Le théâtre français semble n'avoir voulu représenter l'amour conjugal que lorsqu'il est en lutte avec un autre sentiment, avec la tendresse filiale, par exemple, dans Hypermnestre. Il le laisse de côté quand il est seul, comme n'étant pas assez vif pour occuper la scène. Ainsi Duché qui , après Racine, essaya de faire des tragédies bibliques pour Saint- Cyr ; Duché, dans son Absalon ', a fait de Tharès, femme d'Absalon, une épouse fidèle et tendre, attachée de cœur et d'âme à son mari , mais attachée surtout à l'honneur et à la vertu de ce mari. Quand elle sait qu'Absalon conspire contre David, elle le supplie de renoncer à cette révolte parricide, elle se place entre David et Absalon pour les sauver tous les deux ; personnage généreux, que Duché , dans sa préface, s'excuse et s'applaudit à la fois d'avoir inventé : a 11 a assez contribue au succès de cet ouvrage pour me flatter que les jugements du public ne me feront point repentir de l'avoir imaginé. »

Le personnage de Tharès, en effet, est dramatique ou théâtral, et ces caractères manquent rarement leur effet à la scène. Si j'avais à examiner V Absalon de Duché comme pièce sacrée et biblique, je reprocherais peut-être à l'auteur d'avoir, par l'invention même de ce personnage de Tharès, trop rapproché sa tragédie sacrée des tragédies profanes. 11 n'y a pas introduit l'amour : le théâtre à Saint-Cyr exrluail cette passion ; il y a introduit le roman; il a substi tué l'intérêt humain à l'intérêt religieux, l'héroïsme

à la foi. Mais ce que je veux surtout remarquer, c'est que Tharcs exprime encore plus rattachement qu'elle a à la gloire et à la vertu de son mari que l'amour conjugal. Nous voyons combien Tharès aime son mari par les soins qu'elle j^rend et par les périls qu'elle court pour l'arracher à ses projets de révolte ; mais il n'y a qu'un ?cul moment oîi elle exprime d'une manière touchante l'amour qu'elle a pour lui : c'est le moment où, voyant Absalon sombre et rêveur, elle le conjure de lui dire quels sont les soucis qui l'agitent. Il y a là un instant où Tharès ressemble h la Porcia dePlutarque et de Shakespeare. J'aurais même voulu que la ressemblance durât plus longtemps. Absrdon, pour excuser sa préoccupation, allègue la guerre et le tumulte d'un camp? « Non, a répond Tharès ;

D'autres motifs cachés causent votre embarras.

AESALO.N.

Oui, j'ai d'autres motifs, je ne m'en défends pas; Vous ne pouvez savoir les maux dont je soupire.

THARÈS.

Je ne puis les savoir ! et vous me l'usez dire ! Ainsi nos cœurs n'ont plus les mêmes intérêts. Eh bien ! seigneur, il faut respecter vos secrets. Pour la première fois, insensible à mes plaintes, Votre cœur m'a celé ses désirs et ses craintes. Je n'en murmure point ; mais que, jusqu'à ce jour, H n'ait montré pour mui ni froideur ni détour; Que, par mille douceurs, il m'ait accoutumée Au plaisir innocent d'aimer et d'être aimée ; Que ce cœur jusqu'ici n'ait rien pu me cacher. C'est ce que ma douleur ose vous reprocher.

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Voilà des vers élégants et touchants, qui ont bien l'accent de la tendresse conjugale. Mais, aussitôt qu'Absalon avoue à Tharès qu'il conspire contre David, l'amour conjugal ne s'occupe plus qu'à supplier Absalon de ne point commettre un tel crime, el Tliarès, dans l'entraînement de sa douleur, se livre en otage à David, elle et sa fdle, afin qu'Absalon n'ose plus rien entreprendre contre son père , craignant d'exposer la vie de sa femme et de sa fille. Grande générosité, qui procède de l'amour conjugal, mais qui l'éclipsé , l'auteur semblant croire , comme la plupart des poètes et des romanciers français, que l'amour conjugal n'a pas de quoi défrayer la scène.

Dans la 3Iort de Sénègue de Tristan ', Pauline a un beau rôle el conforme à celui que lui donne l'histoire; elle veut mourir avec Sénèque :

En vous suivant partout, je veux montrer à tous, Si vous viviez en moi, qne je vivais en vous.

SÉ.NÈQCE.

Ne précipite point le cours de tes années.

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