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SUITE DE l'amour CONJUGAL. — LE DEVOIR ET l'aMOUR. — LA PAULINE DE CORNEILLE. — LA JULIE DE J.-J. ROUSSEAU. — LA FERNANDE DE MADAME SAND. — LA MOMME DE RACINE. — LA ZÉNOBIE DE CRÉniLLOX. — L'iDAMÉ DE VOLTAIRE.
Saînt-É\Temond ne supportait la veuve de Pompée que parce qu'elle était une héroïne. Peut-être ne supportait-il aussi, dans la Pauline de Polyeucte, la fidélité de l'épouse, que parce que cette fidélité luttait contre les souvenirs d'un premier amour : l'amante de Sévère excusait l'épouse de Polyeucte. Pauline, en effet, ne représente pas l'amour conjugal : elle n'en a ni l'ardeur, ni la confiance, ni la naïveté. Elle représente l'honneur conjugal; elle en a l'élévation, la pureté, la sévérité. Comme il y a en elle deux sentiments, la mémoire de l'amour qu'elle avait pour Sévère et la fidélité de l'épouse, elle a fait école sur notre théâtre de deux manières. D'abord elle représente le sentiment de l'honneur conjugal, dont le théâtre et le roman ont souvent fait usage chez nous, témoin la Monime de Mithridate^ la Zcnobie de Crébilbn dans Rhadamisle, l'Idamé de
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Voltaire dans V Orphelin de la Chine, la princesse
de Clèves dans M""^ de La Fayette.
L'autre sentiment de Pauline est la mémoire de l'amour qu'elle avait pour Sévère. Madame la dauphine, femme du grand dauphin, disait de Pauline, après une représentation de Polyeucte : Voilà cependant une très -honnête femme, qui n'aime pas son mari. Madame la dauphine avait raison : Pauline n'aimait pas son mari quand elle l'a épousé'. Cependant le devoir, comme cela arrive dans les âmes honnêtes, a créé l'affection, et Pauline maintenant aime Polyeucte, car elle craint pour ses jours et s'alarme du songe qui semble menacer sa vie. Cette affection, née du devoir, peut -elle lutter contre l'inclination qu'elle a eue pour Sévère? Oui, dans l'câme de Pauline, le devoir peut lutter et l'emporter sur l'inclination; mais, où Pauline lutte et triomphe, d'autres pourront lutter et ne pas triompher , d'autres enfin pourront même ne pas lutter. C'est |)ar là aussi que Pauline a fait école sans le vouloir, et a eu des disciples dont le premier soin a été de ne pas imiter leur modèle.
Polyeucte, Pauline et Sévère, c'est-à-dire le mari, la femme et l'amant, voilà la vieille trilogie qui fait le fond d'une grande partie de la littérature dramatique et de la littérature romanesque, et qu'il faut examiner avec soin; car l'allure différente de ces trois pcrson-
Et moi, coniiiic à son lit je nie vis desliiicc, Je donnai par devoir à son affection Tout ce qac l'autre avait par inclination.
(Acte I, scène m.)
nages dans le drame et dans le roman témoigne des différences morales de la littérature.
De ces trois personnages, il est évident qu'il y en a un de trop. Lequel disparaîtra? voilà la question. Celui qui disparaît change selon les temps, les mœurs et les goûts. Quand c'est l'amant, la vertu applaudit ; mais il n'y a ni drame ni roman , et le cœur murmure. Il y a une tentation , une pensée coupable, qui peut être portée au confessionnal pour être avouée et absoute; il n'y a pas une action à mettre sur la scène. Dans Polyeucte , c'est, il est vrai, l'amant qui se relire; mais il ne se retire qu'après s'être montré, non-seulement aux yeux, mais, si je puis le dire, dans le cœur de Pauline. II fait le drame en paraissant, et la morale en se retirant.
Dans la Nouvelle Héloïse, des trois personnages de la trilogie, c'est la femme qui disparait. Elle meurt par accident, et elle meurt fidèle à ses devoirs; mais il était temps qu'elle mourût. Déjà, pendant la promenade aux rochers de la Meillerie, Julie avait compris, et nous avions compris avant elle, que M. de Volmar tentait une épreuve impossible en voulant que Saint-Preux vécût auprès de Julie, comme s'ils ne s'étaient jamais aimés ou comme s'ils ne pouvaient plus s'aimer encore ; comme s'il suffisait de la volonté pour ctoulTcr les feux de la passion; comme si la première sagesse n'était pas de fuir le danger et surtout de ne pas s'y plaire.
Dans un roman moderne, Jacques de madame Sand , ce n'est plus l'amant qui se retire, comme IT. 35
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dans Polyeucte, ou la femme qui meurt, comme dans la Nouvelle Héloîse : c'est le mari qui disparaît. Comment et pourquoi? Ici j'ai besoin de quelques citations pour bien faire comprendre la comparaison que je veux établir entre la trilogie du mari, de la femme et de l'amant dans Polyeucte, dans \dL Nouvelle Héloîse et dans le roman moderne; comparaison toule dramatique et non point morale, entendons-le bien : car ce serait une puérilité ou une inconvenance que de comparer moralement l'alUire des trois personnages, dans Polyeucte, par exemple, et dans Jacques. D'un côté le bien, de l'autre le mal : quelle comparaison morale y a-t-il à faire? Mais, du bien ou du mal, qu'est-ce qui dans le drame produit le plus d'effet? Qu'est-ce qui nous émeut le plus? Voilà la question que je veux traiter, question toute littéraire et où la morale n'a que foire, même pour être défendue.
Pourquoi dans Jacques est-ce lo mari qui disparait, comme faisant l'embarras de la trilogie, au lieu que dmm?, Polyeucte c'est l'amant, et dans la iYo?/t'e//e Héloîse c'est la femme? H y a là toute une doctrine, dont le mari lui-même se fait le prédicateur dans une lettre que Jacques écrit à Fernando, sa fiancée, la veille même de son mariage : « La société, lui dit-il, va vous dicter une fonnulc de serment ; vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être soumise , c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une absurdité, "'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre cœur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes ; vous ne devez pas
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me promellre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir Vun et l'aiilrc ^.. »
Fernande, ainsi avertie, use de la liberté qui <,ui a été reconnue, et, dès qu'elle sent qu'elle aime un autre que son mari, elle se laisse aller sans scrupule à cet amour. Jacques lui-même, le mari, ne songe ni à s'étonner, ni à se plaindre de la passion et par conséquent du droit que sa femme a contre lui : « Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, écrit Jacques à sa confidente Sylvia, et nulle n'est coupable pour le ressentir. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge... La résolulion de perdre Octave (l'amant de Fernande) ne peut se soutenir dans celte âme puérilement sensible, que la plus petite souffrance épouvante et qui succombe sous un véritable malheur. Est-ce sa faute? Ke serions-nous pas des insensés et des bourreaux, si nous exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour marcher quand ses jambes se dérobent sous elle?... Pauvre créature souffrante ! sensitive qui se crispe au souffle de l'air ! comment aurais-je le courage brutal de te tourmenter et l'orgueil stupide de te mépriser, parce que Dieu t'a faite si faible et si douce ? Oh! je t'ai aimée, simple fleur que le vent brisait sur sa lige, pour ta beauté délicate et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton suave parfum , qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude ; mais la brise me l'a emporté en passant. Est-ce une raison pour que je te haïsse cl le foule aux pieds ? Non ; je le reposerai doucement
' Jacques, p. 73, éd. Charpcnl-cr.
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dans la rosée où je l'ai prise, el je te dirai adieii , puisque mon souffle ne peut plus te faire vivre, A qu'il en est un autre dans ton atmosphère qui doit te relever et te ranimer ^. »
'Cependant Jacques, tout fort qu'il veut être et quelque fermeté qu'il emprunte à ses systèmes, Jacques ne peut pas supporter d'assister à l'amour de sa femme pour un autre. En vain Sylvia, sa confidente et son Égérie, et qui s'est fait aussi une morale à part, lui écrit : « Surmonte l'horreur que t'inspire Octave ; ce sera l'affaire d'un jour... Laisselui sa place et prends-en une meilleure. Sois l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le cœur de ta femme, laisse le reste à ce jeune homme. » Ces conseils , ridicules en dépit de leur prétendue austérité, ne persuadent et ne consolent pas Jacques. Aussi, pour tirer tout le monde d'embarras et pour en sortir lui-même, il va faire une promenade dans les montagnes du Tyrol et tombe, comme par accident, dans une crevasse de glacier.
Voilà la doctrine et voilà l'histoire. On aime tant qu'on peut. Le jour où l'amour passe , tout est fini, et, comme il n'y a pas de droit contre l'amour, comme les engagements delà conscience ne sont rien à côté des émotions du cœur, le mari qui n'est plus ainjo n'est plus un mari, la femme qui n'aime plus n'est plus une épouse. Le mari alors doit, s'il est sage et s'd est ferme en sa sagesse, renoncer à sa femme el
' Jacquet, y. 33» el 3 4 0.
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la céder stoïquement à l'amant. S'il est faible et s'il ne peut supporter d'avoir perdu la tendresse qui faisait son bonheur, eh bien ! qu'il prenne son parti et qu'il aille visiter les glaciers et n'en revienne pas, — Mais quoi? s'il faisait ce qui s'est souvent fait dan? le monde et ce que la loi n'a pas cru devoir punir : s'il tuait l'amant ? — Tuer l'amant ! y pensez-vous? L'amant a droit de vivre : il est aimé ; et, comme il n'y a pas, entre l'homme et la femme, d'autre droit et d'autre loi que l'amour, tuer l'amant serait à la fois une folie et un crime : une folie, puisque le mari ne recouvrerait pas de cette façon l'amour de sa femme; un crime, puisque l'amant étant aimé, c'est l'amant qui a droit contre le mari, et non le mari contre l'amant. Dans le code civil renversé qu'ont établi Jacques et Sylvia, le cas de défense légitime doit être au profit de l'amant, et non au profit du mari.
Le suicide ou le renoncement, voilà la conclusion de la doctrine de Jacques. 11 faut même dire que le suicide chez lui est une inconséquence, une faiblesse. La véritable conclusion est le divorce par renoncement mutuel : le mari renonçant, par un sublimo effort de sagesse, à sa femme qui ne l'aime plus; la femme renonçant plus facilement à son mari, parce qu'elle en aime un autre. J'ai bien lu qu'au temps de la primitive Église, il y avait des époux qui renonçaient mutuellement au mariage et qui embrassaient la chasteté. Dans Jacques, le renoncement se fail au profit de l'adultère.
Je ne dis pas seulement que le renoncement de Jacques est immoral, puisqu'il assiste à l'amour do
ai.
sa femme pour Octave ; je ne dis pas seulement qu'il est impossible, puisqu'il se tue plutôt que de le supporter; je laisse de côté la question morale et ne m'occupe que de l'intérêt dramatique. Quel personnage que celui de Jacques, qui a toutes les infortunes de- Georges Dandin, qui le sait et n'en a pas même les colères! Il y a des maris qui supportent le déshonneur de leur femme, d'autres qui s'en font une fortune ou une puissance : ceux-là sont à la fois méprisés et ridicules; il n'y en a pas qui soient plus infâmes. Jacques fait par système ce que ces maris font par calcul, et la différence des sentiments, qui empêche la ressemblance dans le mépris, n'empêche pas la ressemblance dans le ridicule.
Renoncement pour renoncement, j'aime mieux celui de Pauline, qui renonce à son amant. Ce renoncement-là est honnête et touchant; il coûte à lâmfe qui s'y résout, mais il ne lui coûte rien contre la dignité. Pauline a aimé Sévère; elle pourrait l'aimer en core, si elle ne consultait que le penchant de son cœur, si elle croyait, comme le dit Jacques, qu'il n'y a pas d'obligation supérieure à l'amour, « et que per- « sonne n'est coupable pour le ressentir, » par conséquent aussi pour le témoigner. Pauline n'est pas une femme insensible; elle sait quel est son cœur, elle a aimé :
Une femme d'honneur peut avouer sans honte Ces surprises des sens que la raison surmonte ; Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, Et l'on doute d'un cœur qui n'a point comballa*.
' PolyeucU, acle 1", scèoe m.
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M elle revoit Sévère, puisqu'enfin il n'est pas morl, elle pourra l'aimer encore. — Eh bien ! cet amour, renaissant avec Sévère ressuscité et jamais oublié, cet amour sera pour Pauline, croyons-en Jacques, une obligation supérieure au serment qu'elle a fait à Polyeucte. Pourquoi donc ne veut-elle pas revoir Sévère? Félix, son père, la prie par politique et pour avoir en Sévère un appui , de recevoir son ancien amant, devenu le favori de l'empereur. « Moi ! moi ! répond-elle à son père.
Moi ! moi ! que je revoie un si puissant vainqueur Et ntx'expose à des yeux qui me percent le cœur ! Mon père, je suis femme et je sais ma faiblesse; Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point!