‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 35 sur 42 · FÉLIX · texte numérisé non relu

FÉLIX

Rassure un peu ton âme.

PACLI.NE.

Il est toujours aimable, et je suis toujours femme ; Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, Je n'ose m'assurer de toute ma vertu.

Je ne le verrai point M

Voilà les cœurs honnêtes et braves, qui savent U danger et qui savent aussi y résister, non en l'oubliant, mais en s'armant de la force que donne l'idée du devoir. Cependant Félix, plus ambitieux que père,

' Polyeucte, acte !•', scène n.

^16 DE l'amour conjugal.

continue à presser Pauline; celle-ci enfin, sedécidani à aflronter le danger, sûre de le vaincre, mais toujours modeste comme le sont les forts, et prenant sa force dans sa défiance d'elle-même, répond à Félix, qui lui dit que sa vertu lui est connue :

Elle vaincra sans douîe»

Ce n'est pas le succès que mon âme redoute : Je crains ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens. Mais, puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, Souffrez que je me puisse armer contre moi-même Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.

Quels scrupules! quelles alarmes! quelles précautions contre elle-même! Pauline n'est pas uiia femme insensible, et ce n'est pas sa froideur qui fait sa vertu. Elle a tous les penchants que d'autres prennent pour des lois, toutes les émotions que d'autres prennent pour des avertissements et des règles. Seulement, comme du temps de Corneille on n'avait pas encore changé le mal en bien, ces surprises des sens s'appellent des tentations et des périls, au lieu de 5'api)eler des inspirations de la conscience. De là chez Pauline ces scrupules infinis qui nous étonnent. Elle croit, comme tout son siècle, à l'infirmité de la nature humaine, et elle s'en défie. Le secret de sa force est ià : un péril bien connu est à demi surmonté. Outre l'idée qu'elle a de la faiblesse humaine, Pauline a une haute idée de l'honneur, et c'est ce qui la soutient et la fortifie. Bien savoir ce qu'est la faute, Irien savoir aussi ce qu'est le devoir, n'est-ce pas toute la vertu? L'honneur, tel que l'entend Pauline,

LE DEVOIR ET l'aMOUR. 417

n'a Ju reste rien de subtil ni de raffiné. Pauline n'est ni une prude ni une précieuse : elle est une honnête et digne femme, qui, au lieu de se croire une créature soumise aux lois instinctives de la nature, se croit capable de devoir et d'obligation morale.

L'idée que les femmes et les hommes ont de l'honneur de la femme est le témoignage le plus significatif de l'état moral d'une civilisation. Ârchimède disait qu'ayant, un jour, abordé sur un rivage inconnu et voyant sur le sable une figure de géométrie, il reconnut qu'il était dans un pays civilisé. Eh bien ! dans quelque pays que vous soyez, partout où vous verrez la femme honorée et respectée, sachez que vous êtes dans un pays civilisé. Ce signe-là est plus expressif encore que la figure de géométrie. On me dit qu'aux Étals- Unis une femme peut aller d'un bout à l'autre de ce vaste empire, traversant des villes à demi bâties ou des forêts à demi défrichées, et partout, sur les chemins de fer, dans les auberges, sur les bateaux à vapeur, ne rencontrant qu'égards et respects. A ce signe, je crois à l'avenir des États-Unis, et, pour nie persuader de la grandeur de cet avenir, ne me parlez ni du commerce des Américains, ni de leur agriculture, ni du rapide accroissement de leur population, ni de leurs villes qui s'élèvent comme par encliantement, ni de l'Amérique septentrionale traversée dans toute sa largeur, de New-York à San- Francisco, ni de la bravoure et de la hardiesse des Américains, ni de leur richesse et de leur prospérité; dites-moi seulement qu'une jeune fille peut aller du nord au midi, ou de l'est à l'ouest, comme si elle était partout sous l'œil de sa mère : je suis

418 DR l'amour conjugal.

sûr qu'il y a là une grande et forte civilisation. Le respect de la femme, c'est-à-dire de l'être le plus fait pour attirer, et le moins fait pour se défendre, est le plus grand triomphe de la loi morale sur îa loi de l'instinct. Mais ce respect, qui peut et qui doit mieux l'enseigner que la femme elle-même? Pour qu'elle soit respectée, il faut qu'elle se respecte, il faut qu'elle ait, de l'honneur des femmes Bt des scrupules qu'il inspire, l'idée la plus haute ôt la plus pure. Telle est l'idée qu'en a Pauline. Cette idée règle sa conduite et lui donne la scrupuleuse surveillance qu'elle exerce sur elle-même. Se savoir en péril et y résister, voir le fossé afin de s'en détourner, et surtout ne pas aimer à regarder l'abîme, parce que c'est la meilleure manière d'y tomber; ne pas vouloir essayer sa force, ne pas se dire : Voyons si j'en mourrai, comme a fait Eve pour son malheur et pour le nôtre ', — voilà la règle de conduite de l'honnête femme. Elle dit avec Pauline, quand il s'agit de revoir Sévère :

Je ne le verrai point !

ou bien, avec la Monime de Milhridaie dans Racine, elle dit à Xipharès qu'elle a aimé :

Oui, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire, Ma gloire me rappelle et m'cntraine à l'autel,

' Nicole dit : « Le pfché n'est entré dans le monde et les hommes no meurent que parce que la première femme aima mieux éprouver si elle mourrait en désobéissant, auc d'obéir et de vivre. »

iJEttais de morale, t. V, p. 8 6 7.)

OÙ je vais vous jurer un silence éternel. J'entends, vous gémissez ; mais telle est ma misère : Je ne suis point à vous, je suis à votre père. Dans C8 dessein vous-même il faut me soutenir Et de mon faible cœur m'aidcr à vous bannir. J'attends, du moins, j'attends de votre complaisanca Que désormais partout vous fuirez ma présence.

Enfin je me connais : il y va de ma vie ;

De mes faibles elTorts ma vertu se défie.

le sais qu'en vous voyant un tendre souvenir

Peut m'arracher du cœur quelque indigne soupir ;

Que je verrai mon âme, en secret déchirée

Revoler vers le bien dont elle est séparée ;

Mais je sais bien aussi que, s'il dépend de vous

De me faire chérir un souvenir si doux,

Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée

N'en punisse aussitôt la coupable pensée.

Que ma main dans mon cœur ne vous aille ciiercher

Pour y laver ma honte et vous en arracher.

Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous re.-tc.

Je me sens arrêter par un plaisir funeste :

Plus je vous parle, et plus, trop faible que je sui.~,

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.

Il faut pourtant, il faut se faire violence.

Et, sans perdre en adieux un reste de constance.

Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m'éviter.

Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter *.

Quelle inlelligence du cœur iiumain, de sa faiblesse et du plaisir qu'il trouve à prolonger le pci il qu'il fuit! Les femmes honnêtes craignent tout et ne

• lUUhridale, acte H, sccud TI.

succombent à rien; les autres ne craignent rien et succombent à tout.

Au dix-huitième siècle, celte victoire de l'honneur sur la passion est encore la tradition du théâtre. Voyez Zénobie dans le Rhadamiste de Crébillon. Quel époux que Rhadamiste ! 11 a enlevé Zénobie qu'il aimait, et, pour la posséder, il a égorgé le père de Zénobie, sa famille entière. Poursuivi par ses ennemis et craignant de perdre Zénobie, il a mieux aimé, dans sa fureur jalouse, la tuer que de la perdre ; il l'a poignardée et jetée dans l'Araxe. Des bergers l'ont sauvée , et , cinq ans après, Rhadamiste, à la cour de son père Pharasmane, la retrouve. Les deux époux se reconnaissent, et Zénobie, dès ce moment, renonce au frère de Rhadamiste, à Arsame, qu'elle aimait; mais, toujours violent dans ses passions et toujours jaloux, Rhadamiste la soupçonne d'avoir encore un reste de tendresse pour son frère. Écoulez la réponse de Zénobie à ces soupçons que la cruauté de Rhadamiste peut rendre si terribles :

Il est vrai que, sensible aux maltieurs de ton frère,

De ton sort et du mien j'ai trahi le mystère.

J'ignore si c'est là le trahir en effet ;

Mais sache que ta gloire en fut le seul objet :

Je voulais de ses feux éteindre l'espérance,

Et chasser de son cœur un amour qui m'offense.

Mais puisqu'à tes soup»;ons tu veux t'abandonncr,

Connais donc tout ce cœur que tu peux soupçonner ;

Je vais par on seul trait te le faire connaître,

Et de mon sort après je te laisse le mailrc.

Ton frère me fut cher, je ne le puis nier,

Je ne cherche pas même à m'en justifier ; Mais, malgré son amour, ce prince, qui l'ignore, Sans tes lâches soupçons l'ignorerait encore.

(.1 Arsa})je.)

Prince, après cet aveu je ne vous dis plus rien. Vous connaissez assez un cœur comme le mien Pour croire que sur lui l'amour ait quelque empire. Blon époux est vivant : ainsi ma flamme expire. Cessons donc d'écouter un amour odieux.

Et surtout gardez-vous de paraître à mes yeux.

(4 Rhadamiste,)

Pour toi, dès que la nuit pourra me le permettre, Dans tes mains, en ces lieux, je viendrai me remettre. Je connais la fureur de tes soupçons jaloux ; 3Iais j'ai trop de vertu pour craindre mon époux *.

Les sentiments de Zénobie ont quelque chose île j)lus théâtral que ceux de Pauline, et sa magnanimité cherche plus l'elïet. Mais, à part ces différences d'action et de langage, Zénobie est de l'école de Pauline : elle sacrifie son amour au devoir, elle soumet la nature à la règle; elle a seulement le tort de se parer un peu de son sacrifice.

Dans V Orphelin de la Chine de Voltaire, Jdamé a aimé Gengis-Kan; mais elle est décidée à rester fidèle à son époux Zamti : elle conserve encore la tradition de Pauline, de Monime, de Zénobie. Sa vertu n'est plus aussi simple que celle de Pauline; surtout, elle a trop de confiance en elle-même.

' Dhadamisle, acte IV, scène iv,

422 DE l'amour conjugal.

Nous ne trouvons plus là les vertueux scrupules de Pauline et même de Monime, cette crainte de soi qui fait la force contre les passions. Au dixhuitième siècle et avec les progrès qu'a faits l'orgueil humain, se défier de soi semble une faiblesse : on met la bravoure dans la fanfaronnade et la force dans l'orgueil. Cependant l'idée du devoir l'emporte encore sur les suggestions de la passion. Idamé avoue, il est vrai, comme Monime à Xipharès, comme Zénobie à Arsanie , elle avoue à Gengis-Kûn qu'elle l'a aimée

Quoi ! vous m'auriez aimé !

dit Gengis-Kan.

C'est à vous de connaître, répond Idamé,

Que ce serait encore une raison de plus Pour n'attendre de moi qu'un cteruel refus. Mon liyraen est un nœud formé par le ciel même ; Mon époux m'est sacré; je dirai plus : je l'aime. Je le préfère à vous, au trône, à vos grandeurs. Pardonnez mon aveu, mais respectez nos mœurs. Ne pensez pas non plus que je mette ma gloiro A remporter sur vous celte illustre victoire, A braver un vainqueur, à tirer vanité De CCS justes refus qui ne m'ont point coûté. Je remplis mon devoir et je me rends justice; Je ne fais point valoir un pareil sacriOce. Portez ailleurs les dons que vous me proposez ; Délachez-vous d'un cœur qui les a méprisés, Et, puisqu'il faut toujours qu'Idamé vous implore.

FF DF.VGIR ET l'aMOIR. 423

Permettez qu'à jamais mon époux les ignore. Dd ce faible triomphe il serait moins flatté Qu'indigné de l'outrage k ma fidélité '.

Celte vorlu est un peu guindée, elle a des échas- -es : je crains la chute. Mais , comme au théâtre nous devons prendre les personnages tels qu'on nous les donne, je prends Idamépour un disciple de Pauline : c'est le même respect de l'honneur, la même idco des devoirs et dej droits de la femme. Cette idée témoigne de l'étal moral des esprits au dixseptième siècle et jusqu'au milieu du dix-huilième. Je ne prétends pas, assurément, que le dix-seplième siècle ne fût composé que de petits saints. Les mœurs étaient souvent mauvaises ; l'étal moral des esprits était bon : on pensait mieux qu'en ne faisait. De nos jours, souvent on fait mieux qu'on ne pense et qu'on ne dit; l'inconséquence qui perdait nos devanciers du dix-septième siècle, croyant au bien et faisant le mal, nous sauve d'une façon imprévue en nous empêchant de faire tout le mal auquel nous croyons. Nos péchés sont timides en comparaison de nos doctrines; mais, si nous péchons petitement, nous nous repentons peu ou point, et c'est là notre infériorité morale. Le repentir était la grande vertu du dix-septième siècle. Le mal se faisait; mais ceux qui le faisaient le condamnaient, et surtout s'en repentaient. La règle était renversée par la passion e* relevée par la pénitence. Phèdre elle-même savait ses crimes et les désavouait, tout en s'y abandonnant:

• L'Orphelin de la Chine, acte IV, scène iv.

424 DE l'amour conjugal.

Je sais mes perQdies,

Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix. Ont su se faire un front qui ne rougit jamais*.

Aujourd'hui, les femmes hardies de nos drames cî de nos romans se font mieux qu'un front qui ne rougit pas : elles se font une doctrine qui les pousse à s'enorgueillir de leur faute. On prêche du fond du fossé. Mauvais temps que ceux où le péché s'érige en système! où le vol dit : Je suis la guerre! et plus hardiment encore : La propriété est le vol ! — où l'adultère dit : Je suis l'amour! — où l'amour enfin dît : Je suis la loi!

Ici je voudrais faire deux simples questions. Voie la première : l'adultère qui s'appelle l'amour, la liherté, qui prend tous les plus beaux noms enfin et les plus chers au cœur humain , l'adultère donnct-il au moins le bonheur? Répondez, Indiana. Mal mariée , oui ! mais mal aimée aussi par votre amant. Du mari ou de l'amant d"Indiana , qui vaut le mieux? Quel est le plus dur, c'est-à-dire le plus égoïste? Qui blesse le plus Indiana? L'un froisse et meurtrit sa main : c'est le mari ; l'autre froisse et meurtrit son cœur : c'est l'amant. Ce n'est donc pas là qu'est le bonheur. Est-ce là au moins qn'i^st l'intérêt romanesque ou dramatique? Pas davanUigc; et c'est ici ma seconde question. Vous intéressezvous beaucoup à Fernande, qui cesse si aisément d'aimer son mari pour aimer Octave? Il est vrai que ce

' Phèdre, aclc III, scène m.

LE DEVOIR ET L'aMOUR. 425

n'est pas sa faute : son mari lui-même l'a avertie qu'il n'y a pas d'obligation dans le mariage. Aussi, dès qu'elle n'aime plus Jacques et qu'elle aime Oclave, elle reconnaît le cas prévu : elle s'abandonne à son nouvel amour sans essayer de lutter un instant. Mais, avec cette simplicité d'instinct et d'action, où est le roman? oi!i est le dame? où est rintérêt'!'

A part toute question de morale, le devoir csî plus dramatique que la passion. Otez le devoir, la passion n'a plus d'ennemi; ôlez la passion, le devoir n'a plus contre qui lutter. Pauline m'intéresse et m'émeut, parce qu'elle représente la lutte du devoir contre la passion. Madame de Volmar , dans la Nouvelle Héloîse , m'intéresse et m'émeut , parce qu'elle représente encore la même lutte. Que représente Fernande? rien qu'un penchant ou un instinct. Je suis forcé de la renvoyer à l'histoire naturelle.

Nous avons étudié, dans la trilogie du mari, de la femme et de l'amant, le personnage de la femme. Étudions maintenant celui de l'amant: voyons Sévère dans Pohjeude.

Sévère est l'amant honnête homme; il s'ariête avec respect devant l'obstacle que lui crée la vertu de Pauline. Il sait bien quels sont pour lui les sentiments de Pauline : qui donc a jamais été aimé et ne s'en est pas aperçu? Pauline, d'ailleurs, ne lui cache pas

Qu'un je ne sais quel cliarme encor vers lui l'emporte;

mais elle n'avoue ce cliarme que parce qu elle veut

426 Dr: l amour conjugal.

le vaincre; et Sévère, respectant la vertu qui Iq

désespère, lui promet de ne plus chercher

. . . .... ces tristes entretiens,

Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.

Il ne songe pas un instant à profiler pour son amour de la misérable politique de Félix, qui voudrait que Pauline ménageât Sévère. Ils s'aiment, ils se le disent, et ils se quittent.

Puisse le juste ciel, content de ma ruine, Combler d'heur et de jours Polycucte et Pauline !

dit Sévère, qui, avec la délicatesse la plus magnanime, joint le nom de Polyeucte à celui de Pauline, comme pour la rassurer contre son amour. « Puisse, répond Pauline,

Puisse trouver Sévère, après tant de malheur. Une félicité digne de sa valeur !

Puis, quels cris échappés du cœur, même en ces adieux pleins d'honneur ! « Cette félicité, dit Sévère,

Je la trouvais en vous.

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